Réponse à P***

 

Leopardi ne fait pas la distinction entre les différents peuples qui vivent sur la péninsule. A l’époque où il rédige son œuvre, le Carbonarisme, qui donnera naissance au mouvement « Giovine Italia », est en plein essor. Il chante l’Italie et fustige son peuple afin qu’il se réveille et prenne conscience de sa spécificité. Je ne pense pas qu’il soit fondamentalement nationaliste mais il saisit ce prétexte patriotique pour tenter de voir se réaliser un vœu d’une Italie héritière des Grecs qui rétablirait, non point la puissance de L’Empire romain, mais cette civilisation passée. Je ne serai pas surpris de découvrir que lorsqu’il rédige son poème : « All’Italia » ou « Sopra il monumento di Dante », il a cette idée de ne pas laisser aux romantiques qu’il exècre, le terreau sur lequel doit se construire cette nation. Ainsi, donne-t-il une filiation commune à tous ces Transalpins en peine d’une histoire collective (je n’ai pas lu Zilbadone). Toujours est-il, qu’il amalgame un peu trop facilement, les Allobroges du Nord qui n’ont pas grand-chose à voir avec les populations du Sud. Son analyse d’une nation fondamentalement tragique, qui se pare du masque de la comédie en pleine conscience de la réalité est à mon sens, un peu rapide. Cette vision, je l’eus partagée, il y a quelques années, avant de découvrir Rome et de m’apercevoir qu’elle n’avait pas grand-chose à voir avec la Grèce. Les « caractères hellénistiques » de la cité éternelle  sont dus essentiellement à son expansion et à ses contacts avec l’Orient gréco macédonien et non à une assimilation à la culture tragique grecque qui n’existait déjà plus (du moins, dans sa forme traditionnelle) à l’époque où cette cité sort de son giron étrusque pour se tourner vers le Sud. Certes, l’influence stoïcienne aura une grande importance mais ne touchera que les élites. Quoiqu’il en soit, lorsque je dis que les Romains, à la différence des Napolitains, des Calabrais ou des Siciliens, sont romantiques, c’est que je les ressens comme tels. C’est une impression personnelle. Ils n’ont pas eu cette capacité de mise à distance ou de résistance à l’égard du christianisme comme on pu l’avoir les peuples du sud de l’Italie ou de Grèce. Ils se sont convertis de bonne grâce à ce monothéisme destructeur dans un souci d’universalisme flatteur : un dieu, un empire, un empereur. La relative facilité avec laquelle s’est imposée cette foi montre bien la prédisposition des Romains à accepter cette religion qu’ils pensaient sans doute n’être qu’un syncrétisme. On peut disserter longtemps sur les raisons de cet état de fait. Quoiqu’il en soit, ils ont ouvert cette boite où a jailli une hydre qui s’est emparée de la tête avant de faire plier, bien souvent par la force, le reste du corps civique de l’Empire. Pourtant, dès le IIe siècle, Celse perçoit le danger et cherche à alerter ses concitoyens. Rien n’y fit. Le peuple abasourdi, réduit à l’état de consommateur de pain et de jeux, abandonne sa sécurité dans les mains d’un dieu absolu et d’une armée barbarisée. Cependant, les objectifs entre les deux parties étaient loin d’être conciliables. L’Eglise a pour but d’imposer son universalisme construit sur un idéal. Si bien, qu’un barbare est un chrétien potentiel donc un Romain. Pour le citoyen de Rome, un barbare est un destructeur qui vient anéantir son monde. Cette réalité, plus forte que la fiction (hé, hé, je cherchais à la placer), a rattrapé trop tardivement les Romains. Ce n’est évidemment  pas l’attitude courageuse d’un Symmaque ou la réaction païenne du Ve siècle qui pourra faire changer les choses.       

Qui sont les romantiques, si ce n’est des schizophrènes chrétiens ou assimilés qui cherchent à concilier leur croyance en un idéal salvateur, avec la nostalgie d’une réalité passée fantasmée ? De là, leur goût immodéré pour tous ce qui est du domaine de l’étrange, du bien et du mal, d’un manichéisme enfantin déresponsabilisant que l’on retrouve dans le monothéisme et qui fait la joie du tiroir caisse des psychologues. (Il faut quand bien même être un peu simplet d’esprit pour parler de « Mal absolu », non ? Notre gourou a besoin d'agiter une pure hypothèse théologique comme un vérité révélée)  

Qui sont les romantiques, si ce n’est cet avatar du christianisme qui cherche à « donner un sens à ce qui est trop libre pour en avoir ? Un sens qui plus est, se doit d’être du genre happy end » pour rassurer les ouailles et les rameuter sous son giron.  

Alors sans doute, Crouzet, dans sa préface, fait-il parler Stendhal avec la voix qui pourrait bien être celle de Giacomo Leopardi. C’est là, où, à mon humble avis, il y a une contradiction de taille ou supercherie, entre un auteur qui s’appuie, selon lui, « sur la Trinité catholique, en l’espoir consolateur du Saint ESPRIT, esprit de justice, d'harmonie préétablie et de résolution finale » se plaçant délibérément dans un temps historique linéaire, comme le dit si bien P***, et un peuple d’essence léopardienne. Sans doute, ignore-t-il ou plutôt feint-il de le méconnaître, le temps tragique cyclique, qui implique le processus de création et de destruction qu’incarne le couple Apollon/Dionysos. De la même manière, je suis intimement persuadé que de parler de « romantisme réaliste » est une tromperie destinée à expliquer quelque chose qu’on ne comprend pas ou qu’on ne veut pas accepter. Par contre, tu as certainement raison lorsque tu affirmes que Rome et le monde est considéré par Stendhal comme la scène du vrai Théâtre et non une allégorie comme je le sous-entendais. L’allégorie est certainement « dans le rouge des briques et la poussière de l’Urbs.» (C’est très joli : j’en suis jaloux de ne pas l’avoir trouvé)   

 

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 Marc-Aurèle, Pentecôte 2009 

 

 

De toute façon, de quoi parlons-nous ? La Rome de Stendhal et de Leopardi compte soixante milles habitants, celle d’aujourd’hui, trois millions. Bien malin, celui qui déterminerait ce que sont ses habitants, qui n’ont d’autres ressources que celles octroyées par l’Eglise. Cette dernière suppléait déjà, dans l’antiquité, l’administration. Aujourd’hui, l’Etat s’est à nouveau substitué à l’Eglise. Pour moi, Cette ville demeure terriblement romantique, peuplée de fonctionnaires tristes et de touristes, qui n’a pas ce caractère tragique et extravagant des villes du Sud. La Rome de la République et des Julio-Claudiens me passionne car cette dernière est encore pétrie de tragique. A la limite, plus le baroque est flamboyant, plus le tragique y est présent. Il fallait terrifier, ces âmes égarées. Mais, je dois avouer que je décroche déjà avec celle des Flaviens.     

 La chose primordiale, que ne dit pas Crouzet, c’est que Stendhal a rencontré Leopardi, en 1832, à Florence, chez Vieusseux. De plus, sa sœur Paolina nourrit une admiration passionnée pour son œuvre. Il ne devait pas être pléthore, à l’époque. Bien sûr, une rencontre entre les deux hommes ne détermine pas le contenu de sa pensée mais ajoute un petit rayon de soleil pour tenter de mettre en lumière un esprit qui ne cesse de se masquer.

 

Il faut lire les merveilleux Canti de Giacomo Leopardi. Le plus beau, selon moi, est l’Infinito ou Alla Luna.