mercredi, 07 avril 2010


« Un chien qui erre sous la terre
   L'herbe douce comme un pelage. »

Ces vers résonnent dans ma cervelle.  Leur apparente simplicité m'interpelle. Non pas à cause de la référence canine qui ne saurait être anodine et à laquelle je suis particulièrement sensible mais pour leur lucidité implacable. Un fragment d'Héraclite qui me vient à l'esprit et dans lequel ils trouvent à coup sûr leur origine. Mais cela n'enlève rien à leur singularité. Penser à être au monde à défaut d'être à quelque chose d'autre. Qui pourrait nier, en effet, que l'herbe, cette bonne herbe grasse prélève sa substance du rectum de la terre ? Réalité intangible sans fard, ni trompette, jetée à la figure sans autre précaution que la signification même du sens de chacun des mots employés. Je pense au héros de Thomas Mann dans la Montagne magique, qui dans un songe constate la beauté du monde. Puis la vision du dormeur se déplace vers le centre de ce lieu idyllique où se trouvent des prêtresses cannibales avec leur victime égorgée. Qui n'a pas vu La Médée de Pasolini et détourné le regard au moment du sacrifice en Colchide ?  Nous sommes ici dans le cœur du secret suprême que la splendeur du monde dissimule et régénère. Représentation d'horreur : la vérité dernière est une vérité d'épouvantement. Nous pouvons la nier, nous révolter ou l'accepter et la subir. A moins que l'effroi  né d'une telle confrontation ne soit au bout du compte,  qu'une réaction physiologique d'auto-préservation. Se prémunir du pathos et des trémolos, revenir à l'essentiel en n'ayant comme seul armure devant l'inéluctabilité de l'existence que l'ironie protectrice.  « Etant nés, ils veulent vivre et subir leur destin de mort, ou plutôt trouver le repos, et ils laissent après eux des enfants, destins de mort à naître. » lançait fermement le maître d'Ephèse.  Mouvement de la vie, pétri de tragique auquel on ajoute un brin de frivolité. Mais que peut-il y avoir de plus doux que le pelage de son ami que la brise anime encore du souffle de la vie sous les traits d'un brin d'herbe ? Curieusement, il y a derrière cette pensée une intuition optimiste qui ne me déplaît pas.
Ramener l'espérance dans la boîte d'où elle n'aurait jamais dû sortir. C'est, il me semble, la clef de voûte de sa réflexion qui passe nécessairement par l'abîme régénérateur dont la connaissance ne saurait être corrodante et destructrice mais plutôt rassurante. Point de désenchantement, ni de déprime, encore moins d'accablement dans l'agencement de ces lettres mais au contraire une jubilation qui se traduit par une lucidité inévitable et un hymne à la vie. « Répugnante est la vase / mais l'horizon est là qu'il faut atteindre. » lance-t-elle encore pour nous apaiser.

Recherche d'une sagesse tragique dont les secrets chuchotés transparaissent à travers le délicieux et l'exquis, la volupté qui pour une fois passe par des mots. Ceux-ci  même perdent étrangement leur caractère de cryptogramme pour devenir faits. Parce que le Verbe ne saurait être Réalité mais tout au plus une représentation de cette dernière. Etrange !  Les mots mentent plus qu'ils ne disent la vérité. A moins que ceux-ci ne soient l'émanation, l'appendice de la matérialité. Alors effectivement, comme le préconisait la merveilleuse Marguerite Yourcenar dans une ivresse toute héraclitéenne, « Réalité, allégorie et mythe se fondent les uns dans les autres ; par une sorte de circulation constante, tous rentrent continuellement au sein de la vie, d'où ils sont nés.» Beauté d'une vérité ainsi énoncée qui nous fait chavirer de plaisir. Lire devient alors un bonheur qu'il nous faut partager.  Et c'est ce qui se produit avec Anneke Bassinga. Nous ne pouvons rester indifférents à ce qu'elle a à nous dire. 
Cela m'interpelle suffisamment pour vouloir en savoir plus sur son auteur. Je contacte, je réfère et je découvre, à peine surpris que cet auteur soit originaire de la même région que Yourcenar. Soudain, l'excitation de découvrir une poétesse qui ne me semblait déjà pas tout à fait inconnue se trouve atténuée. A  peine me suis-je mis à la recherche de quelques indications, que j'ai eu cette étrange sensation de connaître parfaitement la personne qui se dissimulait derrière ces lettres. Une vieille amie, en quelque sorte ; comme si elle m'était familière. Intimité trouvée dans une communauté de pensée et de réflexion avec le talent en plus, assurément. Epiphanie littéraire alors que je désespérais de découvrir parmi la masse de publications ou devrais-je dire de quantité de daubes romantiques qui polluent les étalages, cette lumière de la vie qui scintille. Mise entre parenthèses pour une fois de ces histoires de vampires, de zombies, de ces clones idéalisés de leur propre incapacité, de leur renoncement, de leur lâcheté ou du voyeurisme qui se dissimule derrière une sociologie d'apparat ou pire, où transpire la psychologie nauséabonde. Tout cela me laisse de plus en plus indifférent. (Je vieillis : autrefois, je m'insurgeais)  La médiocrité se répand alors que l'intelligence est au confinement. Décadence consommée depuis deux siècles qui ne pourra trouver de conclusion que dans un chaos créateur. (Là encore, je suis optimiste tout simplement parce que je crois en l'éternel retour)      
      
Chapeau vissé sur la tête, visage émacié, Anneke Brassinga nous regarde de son air malicieux derrière de grosses lunettes rondes. Espièglerie de celle qui sait ce qu'autrui décide de se dissimuler.  Elle est native de ces régions septentrionales où l'écume grise de la mer se confond parfois avec des serpillières comme elle aime à le dire[1] . De cet endroit où le ciel, la terre et la mer ne semblent faire qu'un. Une vaste plaine d'où se dégagerait une unicité de vue s'il n'y avait  les arbres pour les séparer et les distinguer.  «  Ici, - disait Yourcenar - il y a comme en Hollande comme dans la Flandre belge, je dirais même dans le Danemark, ces immenses paysages plats avec de grands ciels, où les nuages changent sans cesse l'immensité du ciel, l'humilité et la modestie et en même temps, la solidité des constructions humaines paysannes, la beauté des arbres, la beauté des grandes rangées d'arbres dessinant en quelque sorte la ligne d'horizon et la beauté d'une atmosphère qui change sans cesse. »[2]
L'amour des arbres est un des points communs de ces deux auteurs. Pas un ouvrage d'Anneke Brassinga où ne figure un arbre. «  Un arbre c'est Quelqu'un qui n'a peur de Personne » - lançait-elle, avant d'ajouter, qui d'autre laisserait « chiens et messieurs » lui arroser les pieds ? Mais au-delà des tilleuls, des saules ou des peupliers, c'est bien la nature dans sa diversité qui est chantée. Expérience quasi chamanique de celle qui ne cesse de se réfugier dans le branchage afin d'écouter les feuilles s'agiter au vent. Crudité de la langue associée à une éloquence soucieuse de la forme ; simplicité apparente mêlée à des archaïsmes linguistiques qui virent au baroque, si l'on en croit l'article paru dans la revue Septentrion[3] et qui lui est consacré. L'œuvre d'Anneke Bassinga tourne facilement à l'autodérision et à l'humour. Comment pourrait-il en être autrement avec une personne qui se masque constamment ?  Elle est pétrie de cette culture, de ce terreau dans lequel, elle a grandi. Païenne au sens étymologique du terme bien plus qu'athée, elle regarde le monde, les pieds s'enfonçant comme des racines dans la tourbe de ses origines, les oreilles goûtant le moindre son des ramures qui s'ébrouent et la vue s'exerçant à mesurer le temps qui passe en comptant les voitures qui paradent. Elle retourne la glaise des inepties à l'aide de sa charrue linguistique et nous assène le réel avec une virilité qui ferait pâlir n'importe quel idéaliste en peine de courage. Veut-elle changer le monde ? J'entends dans ma tête un immense éclat de rire qui pourfend ma mélancolie. Pour elle, point de combat moraliste à mener, ni de Jérusalem céleste à conquérir, juste une maturité à assumer qui ne saurait se satisfaire de la duplicité et de l'hypocrisie de tous ces bobos qui refusent de grandir.
Enfin, il y a ce poème qui porte la marque de sa liberté. Elle a remisé ses chaînes, s'est définitivement affranchie et n'hésite plus à le clamer à ceux qui veulent l'entendre :  

       
Dieu tout-puissant, tu ne me manques vraiment pas.
Je ne t'aime pas et ne chéris pas le verbe,
Devenu chair, viande hachée de la Belle poésie.
Bonne farce cuite à point. Tout ce qui se croit vérité
Et veut être adoré, je le contredirai

A m'en dessécher la langue. Car poète,
Je bouche les trous, fixe les cloisons
Contre la foudre du destin, enfonce les clous
Où tu menaces de tonner, et maudis le sournois
serpent par toi envoyé, ô dieu.  

Anneke Brassinga[4]     

 J'aime ![5]

 




[1] « Les prés verts/Frottés d'écume grise./Des serpillières dérivent/En rond »
[2] Marguerite Yourcenar ; Interview accordée à Catherine Claeys en 1980
[3] Septentrion - Arts, lettres et culture de Flandre et des Pays Bas - 2e Trimestre 2009  
[4] Tot God (A Dieu)
[5]  Selon les traductions que j'ai trouvées ici et là (je ne lis pas le néerlandais)