Me voici de retour à Athènes, en ce mois d'Anthestérion. A nouveau, quelques heures, quelques moments à ma disposition  pour parcourir ces lieux dont je ne me lasse pas. A coup sûr, Dionysos est de retour en cette antique cité. Le soleil, la chaleur, un parfum étrange, une envie de flirter au coin d'un bosquet, à l'ombre d'un temple ou d'un autel. On se met à chercher quelques Antigone ou Médée mais l'on se heurte inéluctablement aux mêmes apparences, aux mêmes clones de beauté que ceux qui emplissent les magazines féminins du monde entier. Mêmes artifices, mêmes recettes. Période charnière où les robes raccourcissent, les talons se rehaussent et remplacent peu à peu les pantalons moulants. Elles sont attirantes, tentantes, certes mais pas surprenantes. Point de regard subjuguant, ni de crinière indomptée ou de sourire sibyllin. Je voulais une ménade qui me pique d'enthousiasme de son thyrse de naïade. Mais de bacchantes, elles sont devenues aguichantes. Banalité affligeante, noyée dans l'unicité de la norme, dans le normatif : quel dommage !

 C'est dimanche, la population athénienne est dans la rue. L'avenue Dion Aéropagitou, qui autrefois était une véritable autoroute qui passait au pied de l'Acropole, a été transformée en voie piétonne qui sert de cadre à cette sorte de passeggiata à la sauce grecque. On y drague beaucoup (j'ai même eu cette impression qu'on n'y faisait que cela), on s'y promène aussi et l'on y prend un verre. Les filles cherchant l'âme sœur sont souvent en groupe ; tout comme les garçons. On se donne du courage avec le nombre et l'on tente de franchir le pas d'un désir qui interpelle. A proximité du cinéma le Théseion où l'on projette des films rétro, je remarque que la grille qui donne accès au rocher de l'Aréopage est ouverte. Aussitôt, je m'engouffre dans l'ouverture. C'est ici que nous prenons conscience que cette masse calcaire n'est pas un simple caillou mais une véritable colline abrupte qui surveille l'accès au vaisseau amiral de la Déesse tutélaire. Cependant, après une cinquantaine de mètres d'ascension difficile mon intérêt culturel est quelque peu troublé par la prise de conscience qu'ici et là, dissimulés les uns des autres dans une sorte d'intimité qu'ils ont aménagée, de jeunes couples se livrent à certains badinages ou batifolages gentillets. Ils se bécotent, se grignotent, se câlinent ; tout ceci me semble très sage. Pas de licence démesurée, ni de hiérogamie annoncée : nous envions à peine leur innocence. Peu gêné de me retrouver au milieu de ce qui ressemble fort à un baisodrome à ciel ouvert, je continue de m'élever afin d'atteindre le sommet où le dieu donna l'exemple en se faisant juger par ses pairs. Ce qui me laisse songeur sur l'audace religieuse que cela suppose. Assurément, un bel exemple de liberté à l'égard du sacré. Arrivé sur la plateforme sommitale, je prends bien soin de ne pas rallier l'extrémité Est de la terrasse. Trop de souvenirs, trop de mélancolie et beaucoup de touristes aussi. De là où je me trouve, je profite du panorama qui ne cessera jamais de m'envoûter. Un regard émerveillé et la méditation laissée en suspens quatre jours auparavant reprend ses droits. Je me plais à rêver que les dieux, dans leur infini bonté, me révèlent enfin l'emplacement de l'autel consacré par Oreste à Athéna Aréia, à la suite de son acquittement. Des méninges qui s'échauffent et aucune chance d'aboutir sans autres indications. Pas de miracle à l'horizon, juste une réflexion et d'impossibles combinaisons. Ici, la pierre brute de l'Implacabilité ; là, celle de l'Outrage. Alors, c'est tout naturellement vers le Récif sacré que se porte notre attention et qui nous ensorcelle. On interpelle, on invoque, on implore la Bienheureuse Pallas : ô reine encensée fière et combative, impitoyable à l'égard des impies ! On prie, tout simplement. Et ces vers lumineux de Sophocle se dessinent subrepticement à travers des neurones en ébullition :

 

La mobile espérance

console bien des hommes,

mais de bien des hommes aussi abuse  les désirs crédules :

vers celui qui ne prenait garde elle se glisse,

il s'est brûlé ! Son pied touchait le feu ...

Quelle sagesse éclate

en l'adage fameux :

Un esprit égaré prend le mal pour le bien.

Un moment suffit pour le perdre.[1]

 

Puis, impromptu, nous pouvons aussi entendre : «  Je l'avais chassée de ma respectable  enceinte ! »    

 

Il faut se forcer, pour nous en détacher afin ne pas avoir encore à devoir passer la nuit devant.       

Je suis redescendu de la colline d'Arès, par sa façade nord en escaladant le marbre divin ; du côté de la ville basse. Je pars à la recherche du sanctuaire des Semnaï Theai. A la fois Vénérables et Redoutables, elles pourchassent de leur vindicte les criminels, les parjures et ceux qui violent les règles de l'hospitalité. Pausanias nous apprend que dans l'enceinte du téménos se trouvait, outre les statues de Ploutos, d'Hermès et de Gè, le tombeau d'Œdipe. Est-ce derrière cette clôture métallisée qui protège une anfractuosité  béante dans le rocher ? C'est vraisemblable. Un moment de recueillement, une ultime supplique aux déités vengeresses. Ces ombreuses souveraines aux yeux étincelants, fougueuses et fières, épient les mortels impertinents. Persécutrices, couronnées de serpents, elles n'en sont pas moins Bienveillantes.

Le soir, lorsque l'obscurité s'installe, c'est l'endroit où l'on croise parfois une jeunesse marginale. Drogue, alcool assurément ; pour le reste, je n'en ai pas été le témoin. Ces lieux portent les stigmates de leur présence à travers un certain nombre de tags. Je remarque au passage que l'endroit est une véritable poubelle ; une décharge à ciel ouvert. Que font les autorités si promptes à chanter la récupération culturelle ? Et pourtant, nous sommes dans un des endroits les plus caractéristiques de l'identité athénienne.

 

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En contournant ce roc troué de grottes, au détour du chemin, la citadelle familière réapparaît du côté de l'antre de Pan ; là, où devait se trouver le vaisseau des Panathénées. Le mur pélasgique se laisse contempler sous le patronage discret du temple de la Vierge et de Poséidon[2].  Je poursuis ma descente vers l'Agora grecque. Cette dernière se découvre à mesure que la pente s'aplanit. Tout de suite après avoir dépassé l'Agora romaine, je quitte l'antique cité et rejoins la ville moderne. Doucement, le jour s'efface et je m'aperçois que je n'avais rien mangé, depuis le matin. A peine atterri, je m'étais précipité au Musée de l'Acropole car je craignais, à juste titre, que le lendemain, il soit fermé.

 

Cependant, je n'avais pas envie de rester dans le quartier de Monastiraki ; assurément trop touristique, à mon goût. Je voulais  plus d'authenticité, plus de réalité. J'avais moins de quarante huit heures à passer dans la ville de Thésée et je souhaitais en profiter au maximum. J'ai descendu l'avenue Athinas vers le marché central, espérant y trouver une animation plus en adéquation avec mon humeur. J'adore cette ville. Nulle part plus qu'ici je me sens à mon aise. Je flâne, je musarde sans autre objectif que de trouver l'endroit qui me plaît. J'observe, j'accapare, j'enregistre ces instants, ces portions de temps éphémères ; comme pour cristalliser ses nuées insaisissables, ces effluves changeantes qui emprisonnent notre réel.

Bientôt de présent, ça ne sera plus que du passé. Des souvenirs accumulés, d'une mémoire entretenue qui me faudra supporter. Aériennes volutes que nous avons figées ; injuste condamnation de ce qui est trop libre pour être enfermé. Incarcération abusive, notre présomptueuse boite crânienne n’est pas en état de garder un détenu si prestigieux. En quelque sorte, c’est un Habeas Corpus sous forme de tourments ; si nous voulons vivre, nous devons oublier.           

Athènes ressemble de plus en plus à une métropole occidentale. Ces dernières années, l'argent a coulé à flots.  Progressivement, tout devient aseptisé, comme chez nous ; sauf, peut-être, ces quartiers qui conservent leur âme orientale. Mais en ce jour dominical, tout était fermé. On dit généralement que ce sont les quartiers chauds d'Athènes. Je n'ai pas eu l'impression que ce fût plus dangereux de traîner ici que sur les Champs Elysées, à Paris (peut-être moins). Certes, le cadre n'est pas le même : trottoirs défoncés, immeubles sales, circulation débridée. En s'écartant de l'avenue Athinas, en voulant rejoindre la rue Ménandrou, on plonge dans un îlot de pauvreté ou se concentre l'immigration et la  prostitution. Mais rien de comparable à ce que j'ai pu voir dans certaines banlieues napolitaines. Endroit sordide, certes ! Mais semblable à ce qui existe dans bon nombre d'arrondissements parisiens. Des groupes de policiers se cachent à l'angle d'une rue. Ils tentent d'appréhender les vendeurs à la sauvette qui pullulent dans le secteur. Eternel jeu du chat et de la souris où cette dernière a toujours eu un coup d'avance. Les Africains ont déjà remballé leurs marchandises dans leur baluchon et narguent leurs adversaires débonnaires. Place Omonia, l'animation recherchée est au rendez-vous, comme pour un jour de semaine normal. C'est le paradis de la restauration rapide. On y mange sur le pouce avant de s'engouffrer dans le métro ou de rejoindre son lieu de travail. Je fais deux fois le tour de la place et je n'y vois que des gens pressés. Les « periptero » disposés tout autour proposent leurs sempiternels journaux magazines, biscuits et boissons. Mais contrairement à ceux que l'on trouve dans le quartier historique, ceux-ci n'hésitent pas à proposer des articles que la morale réprouve. Des DVD, des revues pornos hétéros et gay à même le trottoir, à la vue et au su de tout le monde : la licence s'affiche bien plus que sous nos cieux. La Grèce a entamé une véritable libéralisation sexuelle, depuis une dizaine d'années ; et pas simplement dans les îles touristiques. Mais que fait l'Eglise ? Plus loin, à l'angle de la rue Pesmatzoglou et de l'avenue Stadiou, deux immenses affiches de plus d'une dizaine de mètres de hauts couvrent la façade presque entière d'un grand magasin. Sur ces panneaux, deux superbes créatures, vêtues uniquement d'une chemise largement entr'ouverte sur de beaux seins naissants, trônent assises sur des passants aguichés. On se met à exiger une échelle pour nous permettre de rejoindre ses cuisses attentatoires. Etude comparative, presque en direct, du porno et de l'érotisme. Conclusion banale, sans surprise : à coup sûr, la volupté est infiniment plus excitante que la crudité (c'est ce qu'elle n'a sans doute pas compris). Subrepticement, je me mets à rêver : une Clara Morgane soft associée à l'esprit nietzschéen, voilà ce qui pourrait mettre à mal la Bête, pensais-je amusé[3], avant de me raviser. Le monothéisme à d'autres atouts dans sa panoplie autrement plus puissants et dévastateurs que sa morale pleine de ressentiment pour ses frustrations ; et notamment l'espoir. Illusion métaphysique, d'une réalité eschatologique qui parle aux esprits faibles. Malin, très malin ! 

Quoiqu'il en soit, mon émoi en a été tout émoustillé. Je repense à ma belle Eurasienne cet été, qui au bout de trois Caravage, frottait déjà son joli petit popotin, tout contre moi. Moment voluptueux, un instant délicieux ; lascivité exquise sous prétexte de la foule. Motif tout de suite abandonné, ne laissant comme couverture pour justifier de son subtil et discret déhanchement que son sourire plein de malice sur son minois rayonnant (Penser à écrire à la mignonette, si je retrouve son adresse.)       

Combien de temps ai-je erré dans ces rues, avant de me raviser ? Il me fallait rentrer car le lendemain, j'avais une journée très chargée qui s'annonçait. Je me suis attablé dans le premier restaurant qui se présentait (une erreur à ne pas renouveler). Pour la première fois, je songe que je ne pourrai pas aller à Delphes, ni en Arcadie. Quelques heures pour honorer tous mes dieux ; et comme chacun sait, ils sont pléthore (cette fois-ci, on m'appelle à Paris et je ne pourrai pas prolonger). Aussitôt, j'échafaude un programme afin d'être le plus efficace possible pour le temps qu'il me reste. Saluer la Vierge en premier, ainsi qu'Artémis ; nos déesses protectrices. Puis, aller vénérer Dionysos et louer Zeus ainsi que le Lycien. Aller au Musée Archéologique national voir les fresques de Thera ; parcourir les lieux vénérables arpentés, jadis, par tous ces penseurs qui ont animé mes nuits : le Lycée, la Stoa, les jardins, l'Académie...  Je me souviens le soir où elle me donna sa main, je me suis plu à lui faire une rétrospective de l'histoire des idées afin d'éviter d'aller sur son terrain où elle était bien plus forte que moi, la bougresse. Là, où elle s'attendait à du romantisme, je lui parlais épicurisme. C'était amusant. Après lui avoir exposé la constitution athénienne d'Aristote, je lui ai parlé de Platon et des cyniques en faisant le tour de l'Acropole. A la fin de mon récit que je trouvais personnellement très brillant (qui pouvait se vérifier physiologiquement par le fait que j'avais très soif), elle eut cette réflexion d'anthologie qui me laissa quelque peu pantois : « Moi aussi, je connais une personne aussi déprimée que toi »  Intérieurement, je gloussais affectueusement. J'ignorais que quelque temps plus tard, elle s'en servirait après m'avoir insidieusement glissé ses desseins tordus et nauséabonds dans la tête. Et pour les justifier, elle me dit : « de toute façon, tu étais déjà déprimé avant ». Etonné, je lui demandai alors des explications. « C'est toi-même qui me l'as dit », me lança-t-elle, en faisant référence à cet épisode. Je niai, bien sûr, mais elle ne voulut rien entendre ; il fallait que je sois dans l'état qu'elle avait imaginé. A cet instant, pas de colère, ni de haine mais de l'amertume et une terrible nécessité de comprendre. Comment peut-on, à une personne qui ne vous a rien fait, si ce n'est de vous aimer, de prendre soin de vous, sans rien attendre en retour, seulement de s'effacer lorsque vous le lui demanderez, lui transmettre la peste alors qu'on pense qu'il a le choléra ?                                 

 



 

[1]  Sophocle ; Antigone

[2]  Il existe sur cette façade Nord de l'Acropole deux petits sanctuaires consacrés à Aphrodite Ourania et Pandémos que je n'avais pas répertoriés dans un de mes articles précédents

[3] Organiser une sortie avec des élèves au salon du porno en relation avec la lecture des fragments posthumes sur l'éternel retour, voilà une démarche pédagogique qui me semble des plus intéressantes. Qui dit mieux? Certainement pas F***V*** avec sa Kulture à la noix (il faudrait que je songe à m'inscrire sur Facebook; histoire de me faire des amis...).