dimanche, 26 avril 2009
Petite réflexion sur l'amour et autres sujets dans "La Chartreuse de Parme"
Réponse à F*** V***

« C'est pour moi un roman qui démontre que l'amour ne peut être reporté car il demande à s'épanouir à un moment donné et ne se satisfait pas des retards et des délais. »

Que dire ? Ce matin en me réveillant, les yeux encore tous embués d’un sommeil collant, je tombe sur cette remarque des plus dépaysantes pour le non initié que j’étais.
Je me frotte les paupières, secoue la tête d’un bref mais vigoureux frétillement et je me replace devant ces lettres ainsi agencées, tels des lutins malicieux désirant me faire partager une de ces vérités absolument incontestables. Je me tourne, baisse la tête, cherchant du regard quelques dieux ou mânes qui protègent cette demeure afin qu’ils m’aident dans cette épreuve qui s’annonçait des plus déconcertantes. Interpellé par tant d’esprit, des fois que les divinités resteraient sourdes à autant d’éloquence, je décidais même d’en héler à l’ennemi et d’interjeter à quelques Baals, démons ou Lucifer moyennant quelques vaines promesses de vendre mon âme pour quelques lumineux éclaircissements. L’amour serait donc à ce point volage qui ne saurait patienter même une seule petite seconde ?
Bigre…
Je haussai les épaules. Puis, continuant à parcourir ces lignes, je m’aperçus, à peine interloqué qu’on se proposait de me donner de la culture avec un K majuscule. Vaste programme, pensai-je ! Sans doute, l’initiatrice d’un tel projet partait d’une excellente intention (loin de moi de penser à une quelconque vanité) qui déjà était en partie réalisée, dans la mesure où sans même avoir pris mon café, j’avais sur les bras une réflexion sur l’instantanéité du sentiment amoureux. Délaissant pour un temps ce clavier qui tel un messager chérubinesque se proposait de me donner de la Konnaissance avec tant d’abnégation, je me dirigeai benoîtement vers ma machine à café, l’esprit tout émoustillé par cette interrogation tenace. Bientôt, la belle mécanique se plut à bafouiller sous couvert de quelques effervescences, pression et bouillonnement enveloppés d’effluves âcres, un langage mystérieux dont le personnage d’Apulée s’attitrait  

« Et toi, tu te bouches les oreilles, tu endurcis ton cœur contre ce qui est peut-être la vérité. Tu devrais savoir, par Héraclès, que ce sont les opinions toutes faites, et les préjugés qui veulent que l’on considère comme des mensonges tout ce que l’on entend dire de nouveau, tout ce que l’on voit pour la première fois et, en général, tout ce qui dépasse notre entendement. »

 Médusé, je demeurai un long moment circonspect, songeant qu’il serait grand temps à mon âge, qu’on cesse de me mettre dans mon Nutella des substances étrangères. Aussitôt, j’ébauchai une investigation méthodique de mes pots, jarres et réserve afin de débusquer le lieu où se blottirait la facétieuse plaisanterie. Sûr de moi, d’un esprit alerte et enjoué, je me suis mis sur la voie de la Konnaissance, allant jusqu’à humer, à pleines narines les exhalaisons de ma VMC dès fois que des voisins indélicats auraient  décidé de me faire partager des plaisirs insoupçonnés.
Bigre, bigre (double bigre ; je traduis pour ceux qui ne parlent pas la langue) !
Rien ! Rendez-vous compte, chers lecteurs, (là, le style de la Konnaissance m’influence) que dis-je, chers privilégiés, le désarroi dans lequel je pouvais me trouver face à l’échec de cette enquête
Fichtre ! Non pas bigre !
Où est mon rhum ?  m’exclamai-je, brusquement, perdant ma bonne humeur matinale. Aussitôt  je fus saisi d’une terrifiante angoisse à l’idée qu’un quelconque ravisseur s’était cru autorisé à s’emparer de ce divin nectar contre rançon, dîme ou droit de cuissage. Affolé, je retournai les placards, commençant à jurer contre la ou les responsables; assuré qu’il ne l’emporterait pas au paradis. Désormais totalement hors de moi, je me mis en tête de dresser des affiches au format ô combien déraisonnable à l’intitulé très évocateur :

Wanted
  
  
Dead or alive

Rendez-moi mon Rhum Négrita, parbleu !

Et au moment où je commençais à sombrer dans une mélancolie, parant mon appart de crêpes sombres et lugubres, la révélation fondit sur moi, tel un halo luminescent, me saisissant et me transportant dans un état d’extase et d’euphorie, que seuls peuvent connaître ceux qui ont été choisis.
Alléluia !  Alléluia ! m’écriai-je, tombant à genoux.
Allez, chers élus, je vous laisse trois secondes pour trouver la réponse à l’énigme.
Seuls ceux qui ont lu le blog en question sont autorisés à participer. Les autres, passez votre chemin ! Et n’essayez pas de tricher, je vous observe  Le gagnant de ce concours se verra attribuer une barbie en jupette  à l’effigie de la Konnaissance si vous êtes sages ; elle sera même en string (il faut ce qu’il faut pour vous motiver).  
Trois
-         Euh ! Le cinquième quinte nome de la deuxième phrase est-il interchangeable avec l’avant dernier ?
@ Ductrou
-         Bah, non !
Deux
-         Est-ce que ça correspond exactement au nombre de mots ?
@ Arnaquelaposte
-         Et puis quoi encore !
Un
C’est fini !  
Bien. Je vois qu’il n’y a pas beaucoup de bonnes réponses. Pourtant, rien de plus facile. Il suffisait de se référer au chiffre ADFGVX du célèbre Painvin. Comme vous le constatez, chers bienheureux, ce message -  fgaxa xaxff faffa avdfa gaxfx faaag dxggx agxfd xgagx gaxgx agxvf xxxag xfdax gdaaf dggaf fxggx xdfax gxaxv agxgg dfagd gxvax vfxgv ffgga xdgax advgg a – était codé sur six lettres en partant du principe que le « V » correspond à un  chiffre de 0 à 9, il était évident que vous obteniez :
« Du rhum, des femmes, c’est ça qui rend heureux
Le diable nous emporte on a rien trouvé d’ mieux »

Ben alors, je vous sens beaucoup moins loquaces. On ne fanfaronne plus devant La Kulture qui vous étreint. J’entends qu’il y en a qui pinaillent, contestent et ronchonnent. Mais par tous les dieux, que vient faire Soldat Louis dans cette histoire ?     
« Christ sauveur ! (Et oui, depuis que j’ai vendu mon âme au diable) – lançai-je – ne voyez-vous pas que nous sommes ici en présence de la clef de l’énigme ? »
Reprenons ensemble et faisons une étude de ce vénérable texte qui a révolutionné la pensée occidentale.
« Du rhum, des femmes et de la bière, nom de dieu »
Inutile de vous dire que lorsque je fus touché par la sainte grâce, je me précipitai sur Wikipédia (eh oui, je n’ai pas de dictionnaire chez moi) afin de vérifier l’exactitude de cette réflexion. Et, qu’ai-je trouvé, après avoir tapé fébrilement le mot « rhum » (je vous explique pas ; mon doigt tremblait d’émotion à l’idée de ce que j’allais découvrir) dans la fenêtre rechercher ? Je vous le donne en mille : «  eau-de-vie produite à partir de la canne à sucre »
Stupéfiant ! Non ?
Et que dire de ma surprise, lorsque j’ai découvert que dans la bière, il pouvait y avoir des hormones femelles !
Vous comprenez mieux maintenant, le rapport qui peut exister entre le rhum, les femmes et la bière ?
Lorsque les trois sont réunis, nous sommes en présence, non pas d’un baba au rhum (pour lequel je suis prêt à me déplacer jusqu’à Naples) mais d’un cocktail explosif qui mène naturellement à l’amour tel qu’il a été défini au début de ce billet. D’ailleurs, Soldat Louis ne s’y trompe pas et le dit très clairement :

Tant pis pour celle qui s'pointera la première
J'lui démonte la passerelle, la cale, la dunette arrière
.

Fascinant, que dis-je, époustouflant, ne le trouvez-vous pas ?
Et oui, chers lecteurs, Soldat Louis est à la philosophie ce que Margaret Mitchell est à la littérature  Sa réflexion, nous mène naturellement dans les profondeurs de l’être ( nan, nan, je suis sérieux !) et nous force à nous interroger sur le concept de temps qui est pour l’instant, l’élément oublié de notre problématique. Pour cela, nous ne pouvons faire l’économie d’en appeler à Martin Heidegger

Ainsi, « Dans le destiner du destin de l’être [Im Schicken des Geschickes von Sein], dans l’offrir du temps se montre une appropriation, une transpropriation, à savoir de l’être comme présenteté et du temps comme domaine de l’ouvert en son propre. Les deux, temps et être, en leur propre, c'est-à-dire en leur appartenance l’un à l’autre, nous la nommons : l’événement appropriant [ das Ereignis]. »

Voilà pourquoi, bienheureux sectateurs, lorsqu’on réunit à un instant T, de la testostérone avec des oestrogènes, nous ne pouvons que nous incliner face à l’Amouuuuuuuur.
Vous comprenez mieux maintenant, pourquoi dans certaines catégories socio- professionnelles, résidant dans les « quartiers populaires » (expression que j’adore) et fréquentant de Grandes Ecoles de la Courneuve, Stains ou Sevran, lorsqu’un djeunz a un coup de foudre inopiné pour une frêle jeune fille, il grommelle :

 « Ouah ! vas y, elle est bonnnne cette salope, j’vais me la refai ! »

Ne vous offusquez pas, chers nantis,  par le ton un peu aboyant de cette formule qui exprime un désir amoureux qui trouve sa maturité à un instant I.

Ah ! je vois que nous avons un commentaire de F***V*** :
Ecrit par : F*** V***, le 24/02/2009

La grande force de ce récit, c'est sa langue, très riche, parfois dense (ce n'est pas une lecture facile, il faut faire l'effort d'y entrer), extrêmement poétique et musicale, chargée de répétitions, d'images, de couleurs, à la ponctuation pleine de sens. C'est cette langue qui permet à Lino de s'approprier et d'interroger le monde qui l'entoure, d'en approcher les mystères et d'en trouver les clés, en passant du créole, la langue de l'enfance, au français, la langue de l'adulte. C'est cette langue qui recrée une Guadeloupe colorée et odorante et ces personnages hauts en couleur qui vivent à l'ombre des volcans et des flamboyants.

Ecrit par : moi le 24/02/2009

      @ F*** V*** : Euh ! il y a combien de volcans en Guadeloupe ?

        Ecrit par Arnaquelaposte, le 25/02/2009
 @ F*** V*** : Comment, tu sais qu’il s’appelait Lino ?

Ecrit par Tasspé, le 25/02/2009
@ F***V***: Je ne comprends pas pourquoi la langue du 9.3. serait la langue de l'enfance pour un francophone en devenir  Ta réflexion me choque. Elle est l'expression des pires thèses qui émanent d’une pensée puisée aux sources des limbes nauséabondes de la gangrène xénophobe. Ceci dit, c’est très romantique !

Ecrit par Ductrou, le 26/02/2009
@ Tasspé : Vas y, Tasspé, c'est bon
                  Vas y, Tasspé, c'est bon, bon, bon  

 

Ecrit par moi, le 26/02/2009
@ Ductrou : Tiens, j'ignorais qu'on avait invité Francky Vincent dans ce débat. Ce salon devient de plus en plus Kulturel!     

 

Maintenant totalement éveillé et fier de cette révélation ontologique, je me suis plu à aller promener mon chien avec la satisfaction de celui qui sait. Le cœur en joie qui transparaissait derrière ma mine béate (limite crétine) à l’idée que je faisais dorénavant partie des happy few, je marchais nonchalamment sur le trottoir en suivant d’un regard protecteur cet ami qui vagabondait au gré de poteaux, murets ou troncs d’arbres parsemant son odorat.  Soudain, sa truffe se releva, son museau pointa vers un horizon déterminé et ses oreilles se redressèrent. Et avant même que je pus m’enquérir de ce qui était à l’origine de cette inopinée concentration, il se mit à bondir, à traverser la rue avant de disparaître derrière la file de voitures en stationnement. Presque immédiatement, et alors que j’allais le rejoindre, je vis une femme, le regard dirigé vers le sol, prononçant quelques onomatopées que je ne pouvais encore distinguer et ébauchant à l’aide de son bras droit des mouvements de recul. Je mentirais certainement si je vous affirmais sans détour que j’ignorais tout de ce qui ce tramait derrière ce véhicule.
« Par Priape, - lançai-je – laissez, Madame, je vous prie, le grand sceau de Cythère  s’affranchir ! ».
La vieille dame interloquée releva la tête, me dévisagea, tout en restant quelques instants dans l’expectative, avant de manifester à nouveau sa mauvaise humeur en exigeant que je la tirasse de ce mauvais pas.  Mais, déjà, le bel éphèbe en avait fini avec sa parade nuptiale et en était à tenter de percer le réduit des voluptés. Nul doute que cette femme âgée semblait totalement ignorer, à l’écoute de ses vociférations, menaces et invectives que « l'amour ne peut être reporté car il demande à s'épanouir à un moment donné et ne se satisfait pas des retards et des délais ».

La messe semblait être dite.
Disposant, dorénavant, de ce saint graal, je me suis plu à imaginer qu’il était grand temps de faire un peu de ménage parmi tous ces ouvrages qui encombraient ma bibliothèque (oh ! mille excuses ma PL; ça fait plus happy few – maintenant que je fais partie de la bande…). C’est ainsi, que je m’apprêtais, une fois de retour sur ma terrasse olympienne, là, où se trouvaient les autels encore fumants de notre ex panthéon adoré, à organiser quelques autodafés, expiations et pénitences pour être resté si longtemps dans l’Erreur. J’envisageais sérieusement de bâtir un grand bûcher, à l’image de celui qui brilla, un jour, sur le mont Oeta, afin qu’il dévorât l’envoûtement dont j’étais victime. Il me fallait éliminer toute cette littérature nauséabonde qui avait peuplé ma réflexion avant que je ne découvre  cette nouvelle déité qu’incarnait si génialement notre si précieux gourou. Dès lors, les condamnations se succédèrent devant les yeux consternés d’un petit dieu à quatre pattes qui me jugea d’abord d’un œil bienveillant,  convaincu que j’ébauchais un hypothétique grand rangement, avant de se transformer en regard inquiétant, devant l’infaillibilité de ma détermination. C’est alors que des étagères entières se vidèrent au rythme des verdicts sans appel, reléguant  des présocratiques, aux œuvres d’un obscur Aristoclès d’Athènes, père éponyme d’un non moins célèbre sentiment, à la vindicte des flammes. Fier de ma métamorphose, j’en vins à m’attaquer aux illustres tragiques ; ceux là même qui furent les maîtres de ma réflexion.
Rendez-vous compte, chers confrères de la dive bouteille, mais deux ans de pensée aussi volumineuse regroupés sur un site où il y a tant de Kulture à l’intérieur nécessitent qu’on aménage quelque peu son espace. Sitôt que l’horizon se fut éclairci, mon imprimante fut mise à contribution et cracha  à une cadence effrénée tout ce qu’elle pouvait puiser de ressources. Il avait été dit que la pensée cristalline de la Konnaissance allait remplacer la facétie hérétique et que celle-ci n’avait plus d’autre issue que de rejoindre promptement le plus profond Tartare.
Emporté par mon élan destructeur, je continuai à excommunier Lucrèce, Montaigne et Céline (pas la blogueuse, hein !) qui allèrent rejoindre les Latomies. Quoi de plus naturel, quand on songe que ces miséreux auteurs ne faisaient même pas partie des klassiks que préconise de lire notre druidesse littéraire. Pas plus, d’ailleurs, qu’Eschyle, Sophocle, Euripide ou Aristophane et ne parlons pas d’Hésiode qui est certainement un imposteur surtout comparé à Ovide. Et que dire de l’Iliade reléguée parmi les œuvres ennuyeuses, moi qui avais la faiblesse de penser qu’elle était la quintessence de ce qui méritait d’être écrit. Nietzsche avait reconnu dans Homère « la divinisation de tout ce qui existe.» La perfection était en toute chose : Achille, Ulysse, Ajax, Diomède mais aussi le fleuve Scamandre, le cheval Lampos. Le poète était celui qui avait éclairci le monde, qui avait su nommer en faisant apparaître leur être à la lumière. C’est ainsi que « chacun réalise sa part de nature et de beauté » comme le dira si justement Aristote.
Bref, chers lecteurs, vous mesurez dans votre infinie bonté, à quel point, je vivais dans la forfaiture. Je me devais de faire de la place afin d’accueillir honorablement les œuvres libertines de la collection Harlequin, de Charlotte Bronté ou de Jane Austen. Mais c’est au moment où j’aménageais l’écrin qui devait abriter les aventures de Rhett Butler ou de Joffrey de Peyrac que je croisai à nouveau le regard de la divinité.
Ai-je cédé à cette faiblesse ? Et ben, non !
Je suis resté inflexible dans mes résolutions ; implacable dans l’épuration.

Soudain, on sonna à ma porte. Des voisins inquiets du remue-ménage prétextèrent avoir oublié leurs clefs et vouloir emprunter ma divine terrasse pour descendre dans leur appartement en passant par les toits. Inutile de vous dire, que je restai un instant dubitatif, ne croyant pas une seule seconde à la raison ainsi évoquée. Je pensais qu’ils n’avaient d’autre excuse que celle de vouloir examiner à quoi pouvait bien ressembler la Konnaissance. Cependant, il était vain de vouloir parvenir à cette dernière sans avoir emprunté auparavant le chemin initiatique qui y mène (j’ai aussi lu Parménide). Mon compagnon, heureux de l’arrivée impromptue de ces individus, essaya, sans succès, de les alerter sur l’enthousiasme qui m’habitait. Il ne recula devant aucune gesticulation, aboiements et facétieuses pirouettes afin qu’ils alertent les autorités compétentes de la possession dont j’étais victime.
Avez-vous lu La Chartreuse de Parme ?
-         Pardon ? me répondirent-ils. 
Je tirai de la petite bibliothèque (pardon, PAJ, pour les sympathisants)  que j’avais dans l’entrée, un de ces inestimables exemplaires
-         Tenez, lisez ça et faites-en un résumé argumenté – leur notifiai-je, en leur remettant dans les mains   !
-         Euh ! six cent trente deux pages, tout de même.
-         Oui, mais six cent trente deux pages de bonheur intense - leur répliquai-je.
Ils n’eurent pas l’outrecuidance de contester. Tout juste tentèrent-ils de revenir à la charge :
-         Et en ce qui concerne la terrasse…
Je les interrompais derechef avant d’ajouter :
-         Six cent trente deux pages pour attendre le serrurier, n’est ce pas extraordinaire ? conclus-je - en fermant la porte.
Convaincu de la justesse de ma croisade, je me suis, ainsi, lancé inopinément dans la promotion de La Chartreuse de Parme, ce monument inestimable de la littérature française et la référence culte de notre cicérone livresque.

Et oui, chers adeptes, je dois avouer qu’au départ, j’étais un peu comme vous : réticent à y trouver le plaisir que la Konnaissance messianique nous promettait. Pour cause, cette Œuvre gigantesque, j’avais déjà eu l’occasion de la subir.
Oui, chers sœurs et frères, vous avez bien lu, j’ai bien employé le verbe subir, c'est-à-dire supporter contre sa volonté selon « Le Dictionnaire » -  www.le-dictionnaire.com (encore une fois, pour ceux qui n’ont pas suivi, je n’ai pas de dictionnaire chez moi).
Cela remontait au temps lointain, où régnait dans mon esprit l’obscurantisme des fausses certitudes. Mais, maintenant que j’avais été touché par cette bénédiction, je ne pouvais rester insensible à la maestria stendhalienne.
Revenant à mon bureau et laissant pour le moment l’entreprise de nettoyage que j’avais ébauchée, je saisis les deux gros ouvrages joliment reliés dont je disposais. Je plaçai la Bête sur l’écritoire tout en la jaugeant, la toisant et l’évaluant du regard. Je tapotai cette couverture comme pour la dépoussiérer et mesurer le poids de ce monumental récit. Je me suis lancé dans cette lecture plein d’enthousiasme, convaincu que j’allais pénétrer le saint des saints, l’auteur qui se confondait avec le mot  Kulture et qu’une fois que j’aurais assimilé les lettres, les mots, les phrases et les paragraphes, j’accéderais à un autre univers plein de promesses : celui des Happy Few.
Je l’ai donc lue…
Relue …
Re-relue…
Diagonalement…
Verticalement …
En m’aidant du code du célèbre Paivain…
Et devinez, chers élus ?
Et ben, rien !
Non, je vous entends d’ici, chers gratifiés de la cervelle, comment ? Tu n’as pas apprécié cet Everest de la conscience universelle, ce miracle inclassable de la pétulance romantique, ce prodige de la prose ex nihilo e tutti quanti ?
Bah, non !
Remarquez, brillants représentants de la race élue, j’ai une excuse : j’ai eu une enfance malheureuse : ma mère buvait, mon père se prostituait et moi, j’étais obligé d’aller braquer des banques pour nourrir mes frères et sœurs. La fille du maton, je ne pouvais la mater que sur papier glacé et elle prenait souvent les traits de quelques pin-up érotico-pornographiques qui alimentaient mes fantasmes dans l’objectif de satisfaire à des récréations de solitaire terriblement répréhensibles mais superbement agréables. Pathétique, non ?
Comprenez, dans ces conditions que la vie trépignante de Fabrice Del Dongo ne m’atteigne point (tout comme les élèves de cette dame). Par contre, celle de la duchesse me préoccupe…
Toutefois, à la différence de Stendhal et de ses personnages rocambolesques, je n’avais pas besoin de six cent trente deux pages pour parvenir à la terrible crampe au bout des doigts. J’étais terriblement plus expéditif.
Soit ! Mais c’était justement ici que l’énigme se focalisait (attention à la confusion ! Ceci n’est pas une focalisation stendhalienne). Pourquoi, diable, avoir besoin de six cent trente deux pages pour se pressurer le poireau ?
Ah ! Je devine vos remarques : « et le style, la qualité de la langue, t’en fais quoi ? » Je vous répondrai volontiers que je ne suis pas assez fashion et encore moins victim pour accorder une quelconque importance à la forme sans me préoccuper du fond. Même si la forme est préférable au fond, parfois.
En fait, pour être totalement honnête, ma lecture a été terriblement influencée par l’univers névrotique dans lequel baigne notre abbesse de Cythère. Cependant, il y avait Nietzsche qui adorait Stendhal et moi qui aimait Nietzsche. C’est ce syllogisme qui m’a amené à persévérer et à découvrir où se situait l’erreur ; pourquoi je ne comprenais pas ce que Nietzsche défendait.  Et puis, un coup d’œil furtif vers deux petites grandes n’oreilles pointues qui me fixèrent obstinément, finit par me convaincre que je n’avais pas emprunté le bon chemin. C’est fou, ce que l’on peut apprendre dans les yeux d’un animal.

Auparavant, je m’étais bien lancé dans quelques recherches pour obtenir certaines clefs de lecture qui m’auraient permis de comprendre ce qui me paraissait tellement inconcevable. Devait-on admirer le style pour le style ou partager un pathos auquel il m’était impossible d’adhérer ? Inutile de vous dire que nos brillants spécialistes universitaires se gardent bien d’émettre une quelconque hypothèse. (Sans doute, ne suis-je pas tombé sur les bons) Et pour cause, ils se contentent bien souvent d’encenser par mimétisme à l’image de notre égérie ou de reproduire des stéréotypes de quelques références qui ne me satisfont pas. Ah ! en ce qui concerne la panégyrie dithyrambique ou l’analyse de la bataille de Waterloo ou encore des essais sur l’héroïsme dans La Chartreuse, vous n’aurez que l’embarras du choix. Grand bien m’en a pris : ma lecture en aurait été faussée par les considérations propres à celui qui les aurait proposées. « Croire sur parole est souvent commode en politique ou en morale, mais dans les arts, c’est le grand chemin de l’ennui. » Cette réflexion de Monsieur Henri Beyle termina de me convaincre de ne pas céder à la paresse et de m’atteler, non point seulement à l’un de ses ouvrages mais à une partie de son œuvre pour être fixé.