J'ai visité le nouveau Musée de l'Acropole.

Comme je le pressentais, incontestablement, c'est une réussite architecturale.

Le concepteur du projet (il est Suisse) a tenté, à travers son édifice, de remettre les œuvres dans leur contexte. Le mariage entre l'antiquité et ce bâtiment ultra moderne ne pose, à mon sens, aucun problème. Je n'ai pas eu l'impression que cette architecture concurrence abusivement les objets qui y sont exposés. La polémique me semble totalement ridicule.  Aussi talentueux que soit le constructeur, il ne peut être à la hauteur de la plus modeste des sculptures qui y est exposée. Bien au contraire, j'ai trouvé là beaucoup d'humilité dans la réalisation. Point d'extravagance ou de démesure comme je le vis à Berlin ou dans d'autres villes européennes. Un écrin aussi beau soit-il ne demeure rien d'autre qu'un écrin. Telles semblent être les motivations et la réflexion de celui qui a dessiné ces plans. Le fait d'utiliser massivement le verre, que ça soit au sol ou sur les parois extérieures, fait non seulement entrer la lumière mais, en plus, rend totalement invisible la structure de béton du monument. Une fois à l'intérieur, nous avons le sentiment d'un immeuble totalement ouvert sur l'extérieur et en communication directe avec le Rocher Sacré (pas seulement par l'intermédiaire de sa terrasse qui telle une proue de navire s'avance vers lui). Une gageure lorsque l'on pense à quoi ressemble cette bâtisse vue du dehors. Voir ainsi les Caryatides littéralement suspendues au milieu du musée est indubitablement du plus bel effet. Si l'on ajoute que nous pouvons tournoyer autour à volonté sans entrave (par tous les dieux, qu'elles sont belles !), alors nous atteignons, du moins en ce qui me concerne, une sorte d'extase dionysiaque. Plus de salle mais un immense espace ouvert permet aux visiteurs de déambuler comme s'ils se trouvaient sur les lieux mêmes du site archéologique. Mais le grand mérite demeure pour moi la présentation de chacune des œuvres sans séparation entre elles et le visiteur (c'est vrai, pour la sculpture). Plus de vitre, ni de barrière, nous sommes en contact directement avec l'objet qui se trouve généralement à hauteur d'homme. Bien sûr, il est impossible de toucher mais le fait de pouvoir admirer en face la frise du parapet du petit temple d'Athéna Niké m'a saisi aux tripes (et je pèse mes mots). J'avais oublié, combien elle était magnifique. D'un coup, celle de l'autel de Pergame a été reléguée dans une catégorie inférieure.

La structure du bâtiment fait systématiquement allusion à l'Acropole et à ses monuments. La terrasse bien sûr, mais aussi les pylônes porteurs qui permettent de servir de cadre à la reconstitution des temples. Ainsi, pour les propylées, six piliers (est-ce un hasard ?) sortent des fondations pour mettre en perspective les objets qui s'y rapportent. Pour le Parthénon, le dernier étage (le troisième) lui est totalement consacré. Une pièce rectangulaire qui ne doit pas être bien loin des dimensions originales (elle doit l'être, sinon je ne vois pas l'intérêt qu'il y aurait eu d'avoir bâti une salle avec un ou deux mètres de moins). Idem, pour ce qui est de la rampe qui nous mène au premier étage et qui n'est pas sans nous rappeler la montée vers le sanctuaire d'Athéna.  En clair, cet édifice me paraît être un condensé de la colline originale. Ou plutôt, on a tenté de faire tenir dans cette boite chaque partie de l'éminence originale : une prouesse.

La plus grande partie de la collection qui y est exposée ne m'était pas inconnue. Et pourtant, j'avais cette impression de la redécouvrir totalement. Une muséographie simple mais efficace, bâtie autour de chaque lieu de l'Acropole (Propylées, sanctuaire d'Artémis, Erechthéion, Nikéion, Vieux temple d'Athéna), un éclairage parfait et des œuvres dont la renommée n'est plus à faire font de ce musée un endroit admirable. Il m'a semblé, aussi, avoir repéré des objets qui se trouvaient auparavant au Musée archéologique national d'Athènes. Peut-être que je me trompe. Cependant, ce sont les nouvelles œuvres exposées qui ont retenu mon attention. Voir les kouroi, en partie calcinés lors de la destruction d'Athènes en 480 avant notre ère, a été pour moi un des moments les plus émouvants de la visite. D'un seul coup, nous sommes plongés au cœur des événements : extraordinaire !

Je vous ai parlé jusqu'à présent des points positifs ; maintenant, il est grand temps de s'occuper des choses qui fâchent.     

 Antonis Samaras, l'ex ministre de la culture au moment de l'inauguration de ce nouveau Musée, avait déclaré que la culture grecque devait être une source de richesse pour son pays. Richesse  de connaissances, pensons-nous un peu naïvement en tentant vainement d'extrapoler sa pensée ? Que nenni ! Nous avons bien compris ce que le nouveau président de Nea Dimokratia, principal parti de l'opposition en Grèce, voulait dire. Selon lui, le rôle d'un Etat n'est pas de promouvoir la culture et de la diffuser mais bien de se faire du fric dessus. Il ne s'en cache d'ailleurs pas,  en ajoutant : "nous devons - notamment en ces moments difficiles et critiques pour l'économie - la promouvoir plus encore et la valoriser au maximum ». Outre le fait, que la crise de confiance que vit actuellement la Grèce ne date pas d'aujourd'hui mais était déjà bien engagée avant les élections législatives de cet automne (mais cela est anecdotique et pour cause, elle est endémique dans ce pays et repose essentiellement sur l'incurie de ses dynastes politiques, la corruption et le clientélisme), les objectifs sont clairement identifiés. Exit, le prétexte du retour des marbres du Parthénon (ça permet d'amuser le peuple), il s'agit de renflouer bel et bien les caisses du Trésor grec. Dans un pays où l'Orthodoxie est religion d'Etat, où le Métropolite de Thessalonique se permet, lors de son sermon de dimanche, de donner des leçons d'économie au gouvernement, où l'Eglise est entièrement exonérée de l'impôt et où l'hellénisme est assimilé à cette religion (le comble). Comment imaginer un seul instant, que ce sont ceux-là mêmes qui ont massacré le patrimoine hellène, entaché d'idolâtrie ; qui ont usurpé jusqu'à son nom et son héritage qui se proposeraient maintenant de le reconnaître comme autre chose que comme un produit économique ? En effet, si le Parthénon avait été aussi bien entretenu que les églises, si les frises des temples n'avaient pas été saccagées à coups de burin ou passées au four à chaux alors, oui tout autre discours que celui d'une religion sensée détenir la Vérité, au dogme prétendument universaliste, aurait une chance d'être crédible. De plus, il ne serait pas nécessaire de dépenser des centaines de millions d'euros pour tenter de sauver ce qui peut l'être en le restaurant ou en le reconstruisant. Non, le patrimoine archéologique de la Grèce a toujours été considéré comme un instrument idéologique à visée nationaliste, depuis la Guerre d'indépendance. L'objectif était de maintenir l'illusion créée par des philhellènes français et anglais du XIXe siècle, que la Grèce contemporaine était l'héritière de la Polis grecque de l'antiquité. Cette fable a bien servi les intérêts des pouvoirs politiques en place en leur permettant de jouir d'une bienveillance particulière au sein de l'Union européenne et de ses fonds structurels ainsi que dans sa lutte contre son ennemi héréditaire, la Turquie. Mais entendons-nous bien, la culture de la Grèce ancienne est aussi impénétrable et incompréhensible pour le Grec d'aujourd'hui que pour la majorité des Européens bercée par deux millénaires de monothéisme. Elle est tout au plus, en-dehors de l'aspect nationaliste, un objet de fantaisie folkloresque destinée à rameuter des millions de touristes chaque année.

Dans ces conditions, il n'est pas étonnant que ce musée traduise les nouveaux objectifs du gouvernement. Le visiteur doit s'alléger au maximum de ses euros. L'entrée de l'édifice est dissociée du forfait vendu pour la visite des sites archéologiques (cela dit, il faut reconnaître que ce dernier est relativement bon marché par rapport au nombre de lieux qu'il vous permet de visiter). Les photos autorisées auparavant, sont désormais interdites afin certainement de promouvoir les publications internes (gare aux contrevenants ; il y a un gardien tous les trois mètres). Cependant, ces dernières ne sont publiées que dans deux langues : l'anglais et le grec. Idem, concernant les notices explicatives figurant à côté de chacune des œuvres. Le français et l'allemand ont été exclus. Pas d'audiophone non plus (cela dit, je n'en ai vu dans aucun musée grec, il faut bien faire travailler les guides). Une partie du rez-de-chaussée et tout le deuxième étage (environ la moitié du bâtiment donc) est consacré aux marchands du temple.   

Au final, j'en suis sorti avec un sentiment mitigé. Je n'ai strictement rien à dire sur la présentation de la collection qui est proche de la perfection. Néanmoins, je garde cette impression désagréable d'avoir été dépossédé de ce patrimoine. Sans doute, est ce le sort de bon nombre de musées européens que de devenir des entreprises commerciales rentables mais là, j'ai cette sensation, peut-être parce que je suis plus sensible au thème abordé que dans un autre lieu, de m'être fait avoir.   

 

Nouveau musée de l'Acropole : entrée 5€ ; ouvert du mardi au dimanche de 8h à 20h.  Les photos et les vidéos sont interdites.