mercredi, 02 décembre 2009


L'esthétisme de la laideur


Cet été, à Rome, alors que mon âme vagabondait au gré de mes émotions d’une ville  (ach ! so romantisch) où se mélangeaient à la fois une attirance certaine qui ne se démentait pas au fil des années et une indifférence toute aussi certaine, voire urticante pour tout ce qui faisait le bonheur des touristes, je fus saisi d’un doute. Ecoutant consciencieusement les directives d’un exécutif autoritaire, qui essayait de me faire partager une passion pour un type de grandiose et d’imposant pour lequel j’étais hérétique, je me plus dans un premier temps à m’amuser de toute cette science qui se répandait sur moi telle une grâce enchanteresse. Mais il avait été dit que mon attitude à l’encontre de la Ville éternelle serait différente, que mon bouclier avait été remisé au clou et que la conciliation serait le maître mot. Si bien que devant les montagnes de briquettes qui s’empilaient ou plongé au cœur du foisonnement baroque des églises qui croisaient notre chemin et qu’on présentait à ma sensibilité comme les gemmes d’une culture maintes fois célébrées et à plus forte raison comme la quintessence de l’œuvre civilisatrice, j’évitai d’exprimer tout haut par souci de paix entre les peuples, mon désappointement face à tant de décadence. J’avais signé l’armistice avec moi-même ; je demeurai donc admiratif à l’unisson, encourageant au besoin l’exaltation du chef, sachant pertinemment que le bonheur de notre Grand leader incontesté rejaillirait nécessairement sur notre collectivité au demeurant fort modeste. Notre Führer s’était mis en tête de me convaincre de la justesse de sa sensibilité. N’hésitant pas au besoin à appuyer sa démonstration à l’aide de multiples études, plans et dessins dont un grand nombre était issu de ma propre collection. Je simulai mon étonnement et ma surprise face à cette découverte. J’étais bien incapable d’imaginer auparavant l’ampleur d’une telle révélation. Enhardi par mon attitude décidément conciliante, sans qu’il n’eût à essuyer un : « mais on a les mêmes à la Courneuve !», il décréta in situ que la chose était entendue et que nous pouvions passer à l’étape suivante. Sagement, sans que je n’aie le loisir de contester, ni d’argumenter et encore moins de réfuter, nous nous sommes retrouvés à arpenter le Champ de Mars, à descendre la via Giulia selon un itinéraire qui, à première vue semblait être la résultante des errements d’un esprit saisi par l’enthousiasme du moment mais qui  sentait bon l’enfumage et qui ne pouvait tromper ma si légendaire perspicacité. « Tu vas voir qu’on va se retrouver devant le Panthéon », lançais-je amusé à l’oreille de ma voisine qui, assommée par tant de fougue dans le verbe, tentait désespérément  de ne pas se noyer. «Le panté… quoi ? » me répondit-elle, un brin dépassée. Oh ! bien sûr, je pouvais être tenté de lui rétorquer par cette réplique culte qui me faisait toujours autant rire, tirée de la prose d’une non moins célèbre bloggeuse, doktor en Stendhal, agrégée de Lettres modernes et accessoirement Mère de toutes les connaissances : je vois que « nous ne nous sommes manifestement pas compris, ce qui n'est pas bien grave » mais il avait été dit que l’outrecuidance n’était pas de mise. L’heure était à la trêve, je ne faillirais donc point à mon serment. Je me contentai de lui signifier qu’elle découvrirait bien assez tôt de quoi il s’agissait. Cependant, une telle répartie méritait qu’on s’y attarde quelque peu. En effet, la suspicion, que dis-je, le terrible soupçon avait fait son apparition et il m’était dorénavant impossible de ne pas en tenir compte. Etait-il possible que nous soyons infiltrés ? Néanmoins, j’eus la délicatesse d’attendre une poignée de minutes avant de lui demander sa profession. Quelques instants plus tard, je ne sais par quel miracle, nous nous sommes effectivement retrouvés devant le temple construit par Agrippa

 

 

Place du Panthéon
Place du Panthéon

qui, pourtant, semblait hors de portée au moment où je décochai cette boutade. Ayant acquis mes certificats de Doktor es divination, je possédais, dès lors, aux yeux de notre compagne de voyage un certain crédit augural sur lequel elle pouvait songer s’appuyer au cas où elle désirerait connaître par avance la suite de son martyre. Car, bien qu’elle s’en défendît avec véhémence, essayant vainement de paraître intéressée par toute cette grandeur et ce sublime qui l’environnaient, son regard trahissait un désarroi tout aussi certain et qui n’était pas forcément dû à la chaleur qui l’accablait. Je me permis donc de lui chuchoter que nous allions sûrement nous diriger maintenant vers la Tazza d’Oro.
« La tass… quoi ? C’est où ? La succession d’une double interrogatives en un espace temps si limité marquait, s’il en était besoin, la confusion qui la gouvernait. « Pas grave, – lui dis-je – il y a juste la place à traverser. » Rassurée, la dame s’en est allée soulagée remettre ses oreilles au service de son cerveau, sans me laisser le temps de lui expliquer que pour notre guide vénéré, il y avait plusieurs moyens de traverser une place. Et l’option choisie n’était décidément pas celle qu’elle imaginait. Cette mésaventure lui évita à l’avenir de me demander quoi que ça soit sur la suite du programme. Voilà, comment en quelques secondes, j’ai perdu mon statut de chresmologue en chef. Mais, en cette fin de matinée, rien ne semblait pouvoir venir à bout de ma bonne humeur. La représentation était si bonne que j’en oubliais presque que j’avais sous les yeux un de mes endroits préférés à Rome. Qu’importe, j’observai notre maître heureux d’avoir un auditoire tout acquis à sa cause et je demeurais sous le charme de cette vision enchanteresse pleine de concorde. Nous poursuivîmes nos pérégrinations ponctuées par quelques arrêts impromptus dans des lieux incontournables tels que la fameuse Tazza d’Oro, le temple d’Adrien ou Giolitti. En passant sur le Montecitorio, je remarquai que la librairie allemande était fermée. Je fus même surpris de ne ressentir aucune déception. Arrivés sur la piazza Colonna, nous fîmes une halte afin de permettre à notre cicérone adulé d’expliquer à la dame avide de culture, ce qu’était le monument érigé au centre de l’esplanade. Abrités du soleil sous un portique, l’exposé tourna à l’énumération des différentes dynasties impériales afin de replacer celle des Antonins sur un axe chronologique. Cet intermède didactique était fort à propos, si j’en juge par les lacunes avouées de certains membres du public dont ma compassion légendaire m’interdit de reproduire ici l’identité pour de ne pas être taxé injustement de misogynie.


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Je songeais intérieurement que ce n’était pas simplement l’axe chronologique, cher à Crouzet, qu’il fallait remettre en place. De toute manière, la fatigue commençait à se faire sentir (chez certains plus que pour d’autres), il était grand temps d’aller se reposer dans un bar situé dans la galerie climatisée de l’autre côté de la via del Corso. Cette incroyable bonhomie qui m’habitait depuis le début de la matinée, semblait trop inhabituelle pour être réelle. Je profitai de ce moment où notre compagnie se désaltérait pour aller faire un tour seul, à proximité de la Galleria Sordi. Je poussai jusqu’à la Fontaine de Trévi, histoire de vérifier si je pouvais en supporter la vue sans en ressentir une profonde nausée. L’endroit était, comme à son habitude, noir de monde. J’en fis le tour en slalomant au milieu de la foule. Certes, l’enthousiasme y était absent mais je réussis à l’approcher et à consacrer quelques minutes d’attention à cette grossièreté. Le sentiment prédominant n’était pas à la révolte mais à l’indifférence totale. Voilà donc, ce qui reste de l’Acqua Virgine et de l’aqueduc d’Agrippa, pensais-je. De retour à la Galleria Sordi, je remarquai que notre groupuscule était occupé à dévorer quantité de victuailles qui n’étaient pas au programme au moment où nous nous étions arrêtés. Plutôt que d’accepter l’invitation de partager cet en-cas, je préférai aller faire un tour chez Feltrinelli tout proche. Aussitôt notre chef bien-aimé se proposa de m’accompagner. Nous fîmes un rapide passage chez ce célèbre libraire, histoire de vérifier que la notoriété, qui lui était attachée, était bien usurpée. Aujourd’hui, c’était une grande surface du livre, sur le modèle de la Fnac ou de Gilbert, qui n’avait plus grand-chose à voir avec l’éditeur sulfureux d’antan. L’ouvrage que nous cherchions n’était plus disponible et quant à l’auteur, il était proscrit. Nous retrouvâmes le reste de nos amis avant de décider d’aller déjeuner chez Otello à proximité de la rue qui porte mon nom. C’est en remontant le Corso en direction du Pincio, que la dame se laissa aller à quelques confidences et m’avoua qu’elle était déçue par Rome. Ses souvenirs qu’elle avait emmagasinés d’un précédent voyage ne correspondaient pas du tout à ce qu’elle voyait à cet instant. Son argumentation mêlait, dans une certaine confusion, son ressentiment à l’égard de l’Eglise à son incapacité de regarder. Elle poussa la provocation jusqu’à tenter la comparaison avec l’Espagne dont elle était originaire. Je la regardai sans voix pendant un long instant avant de lui demander si elle ne militait pas au SNES, dès fois ?
Bref ! Il s’en est allé ainsi de cette matinée, où il faisait bon simplement se promener, sans autre objectif  que d’être en paix avec soi, avec le monde et avec la Ville. Il y a quelque chose de plaisant à demeurer passif, à acquiescer en approuvant une évocation qui n’est pas forcément la sienne. Certes, la fainéantise ou l’indolence ne saurait être une excuse mais la condescendance à laquelle me menait cette posture était pire encore. Si bien, qu’au bout d’un moment, je décidai, derechef, de rompre les amarres, en retrouvant ma liberté dans une solitude que j’affectionnais tant. Je pris donc congé prétextant cette nécessité justement de me retrouver seul et je quittai le groupe.
Cela faisait trois ans, que je n’avais pas mis les pieds dans cette vénérable cité. Et pourtant, je n’avais pas l’impression qu’un laps de temps aussi long s’était écoulé, depuis. Je l’ai retrouvée comme je l’avais quittée ; à ceci près, que je n’étais plus accompagné par mon fidèle compagnon à quatre pattes avec lequel nous venions plusieurs fois par an. C’est la seule chose qui jeta une ombre sur ce séjour. Néanmoins, pour la première fois, peut-être, j’ai eu ce sentiment d’être chez moi en cette auguste enceinte.

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En fait, la Rome que j’aime se masque de fioritures. Le chef d’œuvre du christianisme me révulse, le berceau de la Renaissance m’indispose et quant à la cité constantinienne, elle m’indiffère. Non ! la Rome qui m’intéresse et qui me passionne est pratiquement inexistante dans la pierre. Elle est en faite toute entière constituée de symboles et de lieux, pour les uns mythiques, pour les autres historiques, artistiques ou architecturaux. Mais, je ne peux la résumer à cette carte postale qu’on me présente comme un décor romantique. C’est ainsi que durant les jours qui ont suivi, j’ai de nouveau arpenté les lieux chargés de souvenirs. Sur l’Aventin, sur cette antique colline, jadis peuplée de Latins, c’étaient les traces de l’ancienne muraille servienne qui m’intéressaient. J’ai aussi recherché l’emplacement de l’Artémission qui fut le cadre de la fuite de Caius Gracchus poursuivi par les soldats du consul Optimius. Sur le Largo Argentina, c’est le fantôme de César qui hante l’appendice du portique de Pompée que je guettais.


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Et sur la citadelle du Capitole, abandonnée au Sabins, ce sont les cris de Tarpeia que l’on étouffe qui résonnaient. Combien de touristes connaissent effectivement la valeur symbolique et rituelle d’un arc de triomphe ?  Comment comprendre le forum ou le comitium et les fonctions qui leur sont attachées, si l’on ignore tout de ce qu’est un templum ; dans une cité ou le religieux n’est pas séparé des affaires publiques ?
Le paganisme a façonné cette cité. Il est intrinsèquement lié à son développement et à la puissance qu’elle a acquise à travers les siècles. Cette force, cette énergie et cette vigueur, elle les puise dans la  Physis qu’elle cherche à contrôler à travers ses rites. Le paysan soldat n’en sera que l’expression de cette incarnation. Alors certes, ces croyances, nous pouvons les juger comme plus rudimentaires, plus primitives que l’incroyable complexité qu’a prise le culte hellénique par delà le temps mais il n’en demeure pas moins qu’elles ont structuré l’espace civique et politique de cette civilisation. Le problème est venu justement de cette simplicité. La principale faille de cette religion, c’est d’être pratiquement dépourvue de corpus mythologique. Ce peuple est entré quasi-immédiatement dans l’histoire sans avoir eu le temps de laisser mûrir sa représentation cosmogonique  Pas un jour ne passe sans que l’archéologie nous apprenne que ce que nous prenions pour des mythes, sont en fin de compte des faits historiques. Cela va de la fondation de Rome, à des événements improbables (combat des Horaces avec les Curiates) jusqu’aux personnages mêmes.


Horaces contre les Curiates

 


C’est ainsi que les héros sont devenus de simples hommes, des aïeux et qui n’ont pas eu ce rôle d’intermédiaires dans la compréhension de l’univers. Les Romains, à mesure qu’ils grandissaient en puissance, qu’ils acquéraient un ager publicus surdimensionné avec une opulence en relation avec l’exploitation d’un empire, ont eu des demandes auxquelles leurs croyances ancestrales ne pouvaient répondre. J’ai ce sentiment, sans doute ai-je tort, que la religion romaine n’a pas réussi à s’adapter à cette évolution et n’est pas parvenue à assurer le passage d’une société majoritairement agraire à une société urbaine et encore moins à une société impériale. Tout a été trop rapide. Pour le prolétaire, le désœuvré de l’Empire qui vit essentiellement des distributions frumentaires et de ses attaches clientélistes, la signification de tous ses rites va s’obscurcir et progressivement s’effacer. C’est alors qu’ils vont se dissocier peu à peu de cette nature imprévisible. Et si jadis, la priorité consistait à connaître ses desseins par les augures et à se la rendre favorable bon gré, mal gré par des sacrifices, bientôt, saisis par l’hubris, ils vont tenter de la dominer en la domestiquant pour conjurer son oppression et sortir du temps tragique. A la différence des Grecs qui vont essayer de la comprendre et de composer avec elle, notamment en faisant entrer Dionysos dans la cité, les Romains eux, ne cesseront d’avoir une suspicion, une méfiance à son égard. Cette crainte se trouvera renforcée pendant et après les guerres puniques, où la masse des paysans se verra contrainte de quitter la campagne pour aller se réfugier en ville coupant définitivement le lien avec leurs traditions. C’est certainement durant les Guerres civiles que va débuter ce long processus qui va les mener à s’affranchir progressivement de la sacralité d’un certain nombre de cultes avant de remettre en question leurs institutions mêmes, pourtant garantes d’un ordre cosmique. Et pour cause, ces institutions avaient été conçues pour gouverner un village et lui assurer une prospérité, certainement pas pour diriger le monde.
Il est intéressant de remarquer que chacun des compétiteurs durant ces Guerres civiles essaie de rattacher ses prétentions à une légitimité religieuse : Sylla ne serait-il pas l’abréviation de Sibylla et des liens particuliers qu’il entretient avec Apollon ? Filiation reprise par César qui fera passer Octavius son neveu pour le fruit des amours d’Atia sa mère, avec un serpent. Cependant, la divinité sur laquelle se bâtira toute la propagande de la gens Iulia est assurément Vénus, mère d’Enée (dépositaire des Pénates de Troie) dont Créuse sa femme donnera un héritier du nom d’Ascagne. Ascagne (ou Iule, surnom qu’il reçu à la suite de sa victoire sur les Rutules et qui signifie étymologiquement : « petit Jupiter ») fondera Albe la Longue et la dynastie des rois albains. Romulus et Rémus seront les rejetons des amours de Mars et de Rhéa Silvia fille de Numitor et descendant d’Ascagne. Dès lors, César aura ce coup de génie d’identifier son illustre filiation à celle de Rome. Il est le nouveau Romulus ; celui qui refonde Rome, en rétablissant l’harmonie un temps menacée par les luttes fratricides. Cette histoire, il l’a inscrite dans ses travaux édilitaires à travers la construction de son forum. En véritable programme idéologique, renvoyant à des modèles monarchiques hellénistiques, il a articulé l’espace subordonnant au même principe unificateur et centralisateur tous les éléments de la composition. C’est ainsi,  que l’on remarque que le Sénat n’est plus qu’un appendice du portique de son forum au centre duquel se trouve le sanctuaire de Vénus Génitrice précédé par sa statue équestre. Suétone raconte comment le dictateur qui supervisait la construction du temple refusa de se lever pour recevoir une délégation de patres venue lui apporter les décrets des honneurs décernés. Ces sénateurs n’avaient pas encore perçu une réalité qui pourtant prenait la forme de deux forums qui venaient de se fondre en un.
Mais si nous y regardons de plus près, Vénus et Mars les deux divinités censées ressouder le pacte civique, ont profondément changé de nature par rapport à leurs homologues grecs. Dans la tradition hellène, ces dernières sont l’incarnation Olympienne de puissances chthoniennes incontrôlée et sauvages. Les dieux et les Grecs ne les aiment pas et les craignent énormément. J’ai essayé vainement de me souvenir où pouvais-je trouver un sanctuaire attribué à Aphrodite en Grèce continentale ? Mis à part celui de Corinthe et l’autel d’Aphrodite Ourania sur l’agora d’Athènes, je n’arrive pas à me remémorer un autre endroit où un culte lui soit célébré ; excepté à Sparte. Alors, bien sûr, elle est vénérée dans ses grands sanctuaires orientaux ; celui de Paphos à Chypre et ceux d’Asie mineure, plus particulièrement en Troade, à Aphrodisias ou à Cnide.
Quant à Arès le dieu de la brutalité aveugle, du carnage et de la destruction, s’il dispose de plus de lieux de culte notamment, un temple sur l’Agora d’Athènes et un à Sparte, il n’en reste pas moins que c’est une déité redoutée plus qu’aimée. Dans l’Iliade, la Muse l’habille d’un costume pas très reluisant, d’un gamin caractériel, pas très futé qui ne trouve son plaisir que dans le meurtre aveugle et le carnage. Et même dans sa spécificité, il est loin d’être le meilleur : Sa demi-sœur, Athéna, le calme en l’assommant, Héraclès lui met une raclée et Diomède, un mortel, le blesse. A la suite de cet épisode, il s’en va pleurer dans les jupes de sa mère. Zeus et les autres dieux le détestent et seul Aphrodite lui offre un réconfort. Sans doute, est ce parce que loin d’être des puissances antagonistes, elles s’attirent irrémédiablement dans la perte des inhibitions et la licence que cela entraîne ? D’ailleurs, un certain nombre de fêtes qui lui sont attribuées sont aussi des célébrations de la fertilité.


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D’origine sémitique, Aphrodite est une déesse sulfureuse de la séduction, du plaisir et de la fécondité. Elle fait perdre la raison par la persuasion (Peitho) ou par l’enivrement des sens et la luxure qui l’accompagne. Elle a été abusivement et tardivement assimilée à l’Amour ; mais, Eros est une force primordiale et inengendrée, selon Hésiode, contrairement à la fille d’Ouranos. Les dieux la redoutent parce qu’elle joue avec eux, en les mettant dans de fâcheuses postures notamment avec des mortels. Et pour cause, elle favorise le retour au chaos initial par la sexualité. Elle instrumentalise les femmes qui deviennent ses jouets et sa vengeance.  Pour celles qui la méprisent, elle est implacable (Pasiphaé sera honorée par un taureau). Dans l’Iliade, elle a décidé de récompenser son protégé, Pâris, en lui attribuant Hélène, fille de Zeus. Cette dernière a-t-elle son mot à dire ? Elle ne peut que s’insurger et souhaiter la victoire de son véritable époux dans le combat qui l’oppose à Alexandre. Mais, c’est, malgré tout, dans la couche de son ravisseur, à la fin du chant III, qu’elle réussira à satisfaire son désir sexuel. La confusion est totale entre son amour et son désir ; à moins que les deux ne se conjuguent. Hélène a beau invectiver la divinité au sourire amie, de daimôn : apostrophe, qui prend pour l’occasion la signification de divinité funeste et surtout de perverse, elle n’en reste pas moins son jouet. N’a-t-elle pas abandonné de son plein gré non seulement son époux mais surtout sa fille ? N’a-elle pas commis l’irréparable ? Alors, pourquoi vient-elle pleurer ? Je sais qu’aujourd’hui, son attitude passerait pour le summum de la femme libérée, l’accomplissement de la lutte féministe etc.… Je dois être un vieil imbécile moraliste mais une mère qui abandonne sa progéniture uniquement pour vivre égoïstement une histoire sentimentale me paraît être le comble de la saloperie, selon les codes moraux de notre époque (voir l’article de notre bloggeuse so glamoureuse du 11 septembre 2009). Mais, il est vrai aussi qu’il suffit d’enrober tout ceci de style et passer pour un intellectuel ou un artiste (c’est encore mieux) et la médiocrité qui nous qualifie se métamorphose aussitôt en un statut de martyr incompris, victime de la vindicte collective.      
Cependant, il existe une différence essentielle entre le monde homérique et notre époque. Sa responsabilité, elle ne cherche pas à la dissimuler derrière la possession dont elle est victime : elle l’assume. Et pourtant, Hélène est bien plus victime que coupable, selon nos critères d’aujourd’hui. Qu’importe, elle est un fléau, un objet d’horreur, d’exécration pour les Troyens auxquels elle apporte la ruine. Elle l’est également pour Achille qui la qualifie d’ « horrible » alors qu’elle demeure la plus belle femme du monde. Là aussi, nous ne sommes pas dans le paradoxe mais dans la réalité. Le rôle du poète n’est-il pas de nous éclairer le monde et de nous montrer la présence de la divinité qui se cache dans la nature ?
Aphrodite est une divinité qui unit dans la dissolution, qui conteste l’ordonnancement du Cosmos et qui se venge de l’affront subi par son père. Les mortels tenteront de canaliser ses capacités de nuisance à travers des collèges de prostituées sacrées qui seront vouées à son culte. Ces courtisanes étaient généralement des esclaves offertes (et pas seulement par des hommes) en remerciement d’une protection quelconque. Cependant, à Paphos, Hérodote nous apprend que se sont les femmes de la cité qui devaient s’offrir  et ne pouvaient pas quitter le sanctuaire avant d’avoir trouvé un client.
En résumé, ce sont deux divinités aux pouvoirs licencieux personnifiant une nature indomptée et sauvage. De la fureur, du sang et du sperme n’est ce pas dans tout ce stupre que puiseront les romantiques pour nous conter leurs balivernes sentimentales inhérentes à leur mystification amoureuse avec un zeste de mélancolie ?


 

Bien que le culte de Vénus fut importé du mont Eryx en Sicile, un sanctuaire qui disposait d’un collège de prostituées sacrées, je n’ai pas souvenir qu’à Rome, cette divinité fut honorée de la sorte. Non point que les Romains fussent prudes et chastes comme le sera par la suite le monothéisme en introduisant dans la nature de la morale, mais ils détestaient tous ce qui pouvaient remettre en question l’ordre établi, la transgression sociale et l’austérité de leurs valeurs rustiques. L’orgie, tant célébrée par nos contemporains pour interpréter cette civilisation, n’est qu’une légende tirée de leur propre perversion issue de leurs inhibitions. C’est ainsi que le culte de Bacchus fut étroitement surveillé surtout après l’affaire des Bacchanales de 186 av J-C. Alors certes, Dionysos est bien plus transgressif que Vénus et méritait une attention vigilante de la part des oligarques notamment parce que le fils de Sémélé était une déité imposée par le démos contre l’aristocratie. Cypris a été romanisée et domestiquée par les patriciens qui ont décliné sa fonction. Elle est alors devenue Génétrix, protectrice de la maternité et du foyer. Quel chemin parcouru entre la patronne des péripatéticiennes et la mère ? Peut-être aussi ont-ils eu la volonté de les assimiler pour n’en faire qu’une ? C’est ce que n’hésitera pas à faire le l’Apocalypse, texte attribué à Jean qui compare Rome à Babylone en la traitant de « mère des répugnantes prostituées de la terre », femme «  assise sur sept collines. » Ah ! ces chrétiens toujours enclins à réduire à l’unité, ce qui est multiple. Des divinités bannies de l’Olympe, un peuple proscrit de sa terre et une cité construite par des brigands sous la protection d’une louve, il n’en fallait pas plus pour franchir le fossé et pour assimiler cet animal à une prostituée. C’est bien méconnaitre la place qu’occupe le loup dans les sociétés tragiques. J’ai longtemps douté que Rome puisse avoir un quelconque lien avec Dionysos.
Sans doute, la tentative de César de reformer l’unité du corps civique autour de la religion et de sa gens  était-elle pertinente mais avec le suicide de Néron tout vole en éclats. En effet, il y a de la cohérence dans un système politique où le princeps, celui qui est le premier à prendre la parole au sénat est aussi issu d’une famille qui remonte à la déesse tutélaire. Le rôle sacerdotal de cette illustre assemblée n’en n’est que renforcé. Dès l’origine, sa vocation n’était pas purement politique mais avait des aspects religieux primordiaux. Mais pour les successeurs des Julio-Claudiens qui ont opéré un hold-up institutionnel, comment peuvent-ils revendiquer cette usurpation ? Certainement pas par l’adoption. Dès lors, c’est l’armée qui va se substituer à la religion comme fondement de ce nouvel édifice. Entre temps, le Sénat, qui était une institution religieuse gardienne des traditions avant d’être un organe politique, avait été relayé en caisse enregistreuse des sentences impériales. Indolent, il feignit de ne pas voir le danger de l’accession sur le devant de la scène d’un prince (souvent même pas romain) sans autre légitimité que la peur qu’il inspire.            
Si Pompée, pour construire son théâtre, destiné à s’attacher les suffrages du peuple, était encore obligé de bâtir un temple dédié à Vénus Génétrix au sommet de la cavea, les Flaviens se dispenseront de ce prétexte. Ils achèteront leur légitimité à coup de travaux somptuaires et démagogiques et en soudoyant les légions. Les fêtes allaient remplacer le rite. On ne construit plus de temple mais des amphithéâtres et des thermes sans cesse plus somptueux pour plaire au peuple. Bientôt les basiliques adopteront l’architecture thermale avant qu’elles ne deviennent des églises. Bien sûr, il y eut des réactions comme celle d’Hadrien, d’Aurélien ou de Julien l’Apostat mais en règle générale, le mouvement de désacralisation du pouvoir et de la société était entamé. Rome est entrée dans l’ère romantique bien avant la catastrophe chrétienne. Les élites intellectuelles du Haut Empire s’en aperçurent et ne cessèrent de vanter les vertus d’antan. Mais, étaient-ils prêts à troquer leurs palais, leurs meubles et leurs esclaves contre la charrue d’un Cincinnatus ou d’un Scipion l’Africain? Combien d’entre eux auraient été capables de faire exécuter leurs propres enfants à l’instar de Brutus, pour protéger la liberté de leur cité ? Sénèque dans une lettre adressée à Lucinus relate avec envie cette austérité des temps anciens qui faisait la grandeur des hommes d’autrefois tout attachés à leurs mânes, à leurs pénates et à leur cité. Et de décrire la débauche de luxe et de raffinements des thermes réservés au peuple. Mais, souhaitait-il, vraiment,  renoncer aux colonnes qui ne soutiennent rien, au plafond lambrissé de verre, aux murs incrustés de marbre d’Alexandrie et de Numidie, aux robinets d’argent, à la piscine garnie de pierre de Thasus, « ornement jadis rare dans les temples » pour ne se contenter que de l’étuve de l’Africain ? Rien n’est moins sûr. On ne revient pas si facilement à une époque où l’on se baignait dans une eau bourbeuse, uniquement les jours de marché ; et encore, pour y retirer la sueur de son labeur et non les parfums de la veille. On se persuade que c’est possible parce que cela a été. Dès lors, on sort de son imagination de beaux exemples, on fantasme une Rome idéalisée et vertueuse pour conjurer sa propre médiocrité. Car l’époque était à la décadence. Curieusement, plus la Ville se couvrait de monuments rivalisant en somptuosité, plus c’était la marque de sa déchéance annoncée. Caton pouvait se retourner dans sa tombe. Bientôt, on vendra aux enchères le Principat et un empereur berbère soldera la citoyenneté romaine à tous les étrangers vivant dans l’Empire (Edit de Caracalla de 212). Comme si un Syrien, un Illyrien ou un Germain pouvaient avoir les mêmes mânes et pénates qu’un Romain ? Alors, bien sûr, cette mesure est encore encensée par nos illustres intellectuels, nos exaltés du cœur et de la morale qui oublient très facilement que l’auteur de cette loi est aussi celui qui a enfoncé un glaive dans le cou de son frère blotti dans les bras de sa mère. L’armée en a été considérablement affaiblie. Et quand à l’antique religion, elle n’était plus qu’une coquille vide qui servait encore de structure à l’Etat, en prise avec la vitalité d’une dissidence fondamentaliste qui voulait se l’approprier. C’est à cette époque que Rome est devenue la prostituée, non pas de Babylone comme le proclamait l’évangéliste, mais bien celle de Jérusalem. Profitant de son innocence, Constantin désirant racheter ses crimes, l’a mise sur le trottoir. Rome a été assassinée de l’intérieur par un Espagnol installé à sa tête, qui va ouvrir les frontières de l’Empire pour y installer les barbares sans leur ôter leur organisation interne. Non content de son forfait, il va lui ôter sa religion par décret en 392, la privant ainsi de sa culture ancestrale et de sa raison d’être. La Ville était-elle véritablement chrétienne en 392 ? Rien n’est moins sûr. Théodose a été le fer de lance de cette religion qui ne se contentait pas d’être simplement subversive dans le sens où elle souhaite renverser l’ordre social par la sédition mais parce qu’elle a détruit une civilisation originale pour s’emparer de sa structure. C’est une monstruosité, une tumeur cancéreuse qui a grossi au sein même de la Ville éternelle privée de son patrimoine immunitaire et qui a fini par la métastaser sans la tuer ; du moins en apparence.  


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Entendons-nous bien, Rome ne saurait être intrinsèquement moche. Il est vrai qu'à côté de Berlin ou d'une quelconque métropole européenne, son apparence ne souffre d'aucune contestation. Curieusement, pourtant, c'est Berlin qui nous interpelle  et qui est attachante. Cette impression, nous l'avons eue unanimement sans même nous concerter lorsque nous avons séjourné dans cette ville. Si durant les deux premiers jours, nous ne rêvions que d'une chose : fuir en nous jetant sur le premier avion pour Paris ; au cinquième, c'est à regret que nous sommes partis. Comment comprendre ce qui nous apparaît comme un paradoxe? Comment justifier notre attirance pour ce qui nous semble hideux? J'ai flâné à travers cette capitale avec les Bienveillantes de Jonathan Littell en tête, sur les traces de Maximilian Aue. Nulle part plus que dans cette capitale, la laideur n'est aussi visible qu'ici. J'exagère, sans doute, mais celui qui n'a jamais fait le parcours initiateur de Kurfütstendamm à Pariser Platz ne peut comprendre. Comment traduire ici la déception que nous avons eue, lorsque nous avons découvert à quoi ressemblait le lieu où se produisait le Berliner Philharmoniker autrefois dirigé par l'illustre Herbert Von Karajan? Que penser de la Postdamer Platz ? Que dire du mémorial de la shoa construit tout à côté de la Brandenburger Tor. A coup sûr, là, ils en ont pris pour un minimum de cent ans de résipiscence, de contrition et de repentance avant que ce dernier ne fasse véritablement partie de l'environnement et ne disparaisse sous l'indifférence généralisée. Il est vrai que l'objectif d'un mémorial est d'interpeller, d'en appeler aux souvenirs et ne vise pas forcément à l'esthétisme. Mais alors, pourquoi ne pas avoir récupéré les débris d'une des chambres à gaz à Birkenau pour les mettre en lieu et place de cette horreur? L'expiation du crime en aurait été que plus brutale, sans artifice, sans polémique autour de la forme du monument. A côté de cela, la Pariser Platz, le Reichstag ou le Berliner Dom nous apparaissent comme de hautes envolées architecturales. 
C'est une capitale en pleine reconstruction mais qui n'a pas de ligne directrice. Le kitch et le pastiche des anciennes villes hanséatiques s'entremêlent à quelques mètres de distance.  Aujourd'hui, profitant de la paralysie des politiques qui ne cessent de se poser des cas de conscience idéologiques, elle est le terrain de jeu des architectes et de leurs élucubrations plastiques. Ainsi, le simple fait de vouloir reconstruire le château royal à l'identique provoque un débat où le passé est invité soit comme justification, soit comme repoussoir. C'est une cité traumatisée qui porte encore les stigmates de la dernière guerre mondiale et de sa division. Il est probable que c'est cet aspect là qui la rend aussi attachante ; à savoir sa population.  Il en va ainsi des villes comme des personnes ; parfois, il faut dépasser les apparences.
Rome, en ce qui la concerne,  garde les traces de sa beauté tragique dans la profondeur de ses fondations. Il faut  la rechercher aux détours d’une ruelle du Champ de Mars, du quartier de Subure ou du Vélabre. Mais, elle n’est pas dans la forme que prend, aujourd’hui, son aspect et qui plait tant aux vacanciers. Or, l’esthétisme ne s’intéresse qu’à ce qui est visible, aux contours qui sont agréables aux regards, négligeant volontairement la quantité d’immondices qu’il a fallu empiler pour lui donner l’apparence recherchée. Le Christianisme s’est approprié les dépouilles de ce qui fut la Civilisation. Il s’est glissé dans son costume afin de parler en son nom et de piller son héritage. Que penser de toutes ces églises qui ont poussé comme des furoncles à l’intérieur des temples païens ? Comment ne pas se révolter en voyant ce que sont devenus les thermes de Dioclétien et cette propagande odieuse qui y est distillée ? Michel-Ange aura, au moins, la délicatesse de donner à Sainte Marie des martyres son aspect initial, en l’habillant de marbres antiques.

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Campo di Fiori - Giordano Bruno
 
Thermes de Dioclétien


C’est une récupération systématique à des fins idéologiques d’un patrimoine et d’une mémoire qui lui sont étrangers. On dresse des crucifix à l’intérieur du Colisée et on organise des processions mais je n’ai point vu de chose semblable sur le Campo di Fiori où Giordano Bruno fut brûlé nu avec un mors dans la bouche. On vénère les martyrs de Dioclétien mais on oublie les millions de victimes du monothéisme, alors qu’on prétend être moral.
J’ai à nouveau sillonné ces lieux que j’affectionne tant, où à chaque instant une histoire, une anecdote me vient à l’esprit. C’est durant ce séjour où j’ai pu découvrir pour la première fois la maison d’Auguste ouverte au public. L’émotion n’était peut-être pas à la mesure de celle que j’ai ressentie lorsque j’ai pu profiter

 

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Palatin - Cryptoportique
 
Palatin - Maison d'Auguste

complètement seul, durant une journée entière, du sanctuaire de Delphes ou d’Olympie mais il n’empêche qu’elle fut bien présente, ce jour là. Au même titre que celle qui m’habite, lorsque je traverse ce fameux cryptoportique où Caius Caligula avait rendez-vous avec ses assassins.


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J’ai erré à travers la Ville au gré de mes envies, observant ici la stupidité d’un marmot qui se plut à pourchasser un oiseau blessé sur la place du Capitole, là, une greluche qui, devant l’Aracoeli, se faisait une joie à l’idée de faire une promenade terriblement romantique dans une calèche au milieu d’une circulation débridée. Mon attention se porta sur l’animal qui sous une chaleur de plomb attendait patiemment, le regard dissimulé derrière ses œillères que la joliesse finisse de convaincre définitivement son ami à l’aide de ses phéromones. Assurément, elle avait envie de se faire sauter. Mais, en quoi le cheval était-il responsable de sa libido ?  Résigné, le cou courbé sous la bride, transpirant de tout son cuir, il ne cachait pas sa décrépitude due à sa vieillesse. Cet animal me toucha énormément et je ne pus m’empêcher de songer à cette journée du 3 janvier 1889, où Nietzsche s’effondra définitivement, en voyant un cocher fouetter son animal, à Turin. Malheureusement, je n’avais pas encore le courage de quitter l’humanité en enlaçant, comme il le fit, l’encolure de la bête.  Assurément, les photos rapportées par ce couple devaient être très stylées. Un décor plein de charme parcouru par une calèche transportant deux tourtereaux très épris. Quelle blague !

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Turin 2005 -  Nietzsche et Ti-Poune

Le lendemain, alors que je passais sur le Janicule pour me rendre sur la tombe de Torquato  Tasso, je profitai de la perspective sur la Ville qu’offre cet endroit pour la contempler. Sur cette colline qui porte le doux nom de Janus, ce dieu aux deux visages, ma tranquillité fut troublée, à intervalles réguliers, par l’arrivée impromptue d’autocars qui déversaient une myriade de touristes qui s’empressaient de prendre quelques clichés avant de repartir aussitôt. Entre deux bus, l’endroit était désert. C’est alors que j’observais le sommet de la coupole du Panthéon, cette fameuse citrouille qui a certainement coûté la vie à Apollodore de Damas que j’eus cette révélation. Depuis, ce modèle architectural a fait des émules et l’on connaît l’élégance qu’a eue Michel-Ange qui construisit celle de Saint Pierre moins haute que l’original. Cependant, en balayant du regard l’horizon, nous nous apercevons combien le ciel se couvre de ce type de monument.

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Or, par rapport à celle du Panthéon, elles ne se contentent pas d’être de simples représentations de la voûte céleste.   
Sans doute, serait-il intéressant de soumettre ceci à quelques psychanalystes qui trouveraient dans leurs conclusions une confirmation à leurs élucubrations mais en scrutant le panorama, je vis une cité couverte de glands qui s’apparentaient à des sexes en érection. Alors, certes, je savais que les monothéismes étaient des religions machistes mais je n’avais pas pris conscience combien cela était inscrit jusque dans leurs édifices. Incontestablement, je n’ai jamais beaucoup apprécié les voûtes et encore moins des voûtes posées sur des pilastres ou sur des colonnes. Quant à la coupole du Panthéon, j’étais plutôt de l’avis d’Apollodore de Damas, même si je lui reconnaissais des qualités indéniables. Bref ! je peux trouver de l’intérêt à un nichon mais à des b…. Quelle horreur !

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Il en va ainsi de nos villes ; elles sont hérissées de phallus ; les unes sveltes et altières, les autres grosses et glandues. J’ai lu l’Encyclique de Benoît XVI, Deus Caritas Est. Un texte habile, d’une grande qualité rhétorique qui n’a d’autre utilité que de récupérer à défaut de réfuter les objections émises par Nietzsche et quelques autres. Mais l’Eglise a toujours procédé ainsi. Platon n’est-il pas devenu un proto-chrétien ; même s’il l’ignorait ?  On y célèbre l’Eros, la philia et l’agapé réunit au sein d’un même mot ; celui de l’Amour dans son unité. Quoi de plus naturel, pour une religion qui a bâti toute sa notoriété autour de ce concept. Un texte éminemment romantique qui devrait plaire aux femmes, si l’on en croit Stendhal. L’objectif affiché est d’affirmer que le monothéisme n’est pas l’adversaire de l’amour charnel, tout en proclamant ses valeurs ancestrales. Soit ! Benoit, en bon soldat de l’Eglise, défend sa boutique ; c’est de bonne guerre. Je n’aurai certainement pas la prétention de commettre l’hérésie de contester l’infaillibilité papale. Après tout, il n’a fallu attendre que quatre cents ans, pour entendre son prédécesseur Jean-Paul II, donner raison à Galilée. Néanmoins, je me permets d’adresser quelques réserves ; notamment, lorsqu’il déclare qu’ « il n’est pas rare aujourd’hui de reprocher au christianisme du passé d’avoir été l’adversaire de la corporéité ». Assurément, notre très Saint Père sort rarement de chez lui ou ne regarde jamais par la fenêtre. Parce qu’en contemplant Rome de cette éminence, je me disais qu’il allait falloir dans un avenir proche, que l’Eglise tranche sur le sexe de Dieu (ça devrait faire l’objet d’une nouvelle encyclique). Je sais que le créateur n’est qu’amour. Mais à force de voir tout ce déballage de tendresse, il risquerait d’avoir très mal aux fesses.


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Dans les fêtes païennes, on exhibait les symboles sexuels dans des processions pour célébrer la fertilité. C’était un rite. De nos jours, nous les figeons dans la pierre sous forme d’allégories fumeuses comme pour mieux nous persuader de notre impuissance de ce qui fut, avant notre castration. Pathétique ! 


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Traumatisé par ce spectacle obscène, je détalai pour aller me recueillir à l’endroit où était inhumé le poète de la Jérusalem Libérée.  Son génie était empreint de la lutte interne qu’il subissait.  Cette terrible ambivalence qui le gouvernait et qu’il cherchait absolument à dépasser ; alors que c’était impossible. Il était l’homme de son époque : celle du concile de Trente ; malheureusement, il était aussi Napolitain et pétri de la culture de sa terre  Il s’est perdu dans sa mélancolie tout comme Lucrèce son compatriote qui fut son maître. Comment peut-on, à la fois, être un adorateur d’Homère, d’Anaxagore, d’Empédocle, de Platon et d’Epicure…  et se réclamer d’Aristote ou d’Averroès ? Jusqu’à l’extrémité, il a tenté l’impossible : rapprocher les contraires ; le multiple à l’Un  Nous nous perdons en conjectures à propos de l’œuvre du Tasse. Bien entendu, les romantiques l’ont récupéré. Il aurait pu faire comme beaucoup, se réclamer du paradoxe ; il a choisi la folie. Quelle admirable fin ! Lui aussi s’est brûlé pour ne pas avoir voulu se masquer : ce fut fatal.


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En descendant du Janicule, je voulus m’abriter de la chaleur qui était insupportable, dans ce qui fut la Villa d’Agrippa à proximité du Tibre. Cette dernière était fermée. Mon esprit était encore occupé par le Tasse. Comme un bon nombre de poètes, il avait participé à cette immense imposture dans laquelle ils avaient enfermé l’amour. Subitement l’image de ce cheval que j’avais croisé la veille, à côté du monument de Victor Emmanuel, resurgit et vint s’inviter au débat qui faisait rage dans ma cervelle. Le monde animal à la différence du notre, n’est pas idéalisé. Il est sans spectre, sans fantôme, sans volonté  de vouloir maquiller ou mystifier la réalité par un signifiant autre que celui qui s’applique à la situation donnée, il n’écrit pas d’encyclique pour se convaincre de ses balivernes. « La férocité même est pure : – comme l’écrit si justement la merveilleuse Yourcenar [1] - le poisson qui frétillait sous la vague ne serait dans un instant qu'un sanglant bon morceau sous le bec de l'oiseau pêcheur, mais l'oiseau ne donnait pas de mauvais prétextes à sa faim. Le renard et le lièvre, la ruse et la peur, habitaient la dune où il avait dormi, mais le tueur ne se réclamait pas de loi promulguées jadis par un renard sagace ou reçues d'un renard-dieu ; la victime ne se croyait pas châtiée pour ses crimes et ne protestait pas en mourant de sa fidélité à son prince. La violence du flot était sans colère. La mort, toujours obscène chez les hommes, était propre dans cette solitude. »
Je partis me réfugier au milieu de la collection des Ludovisi dans un palais que je pensais climatisé et qui ne l’était pas. Dans le cortile, le vélum avait été tiré. Tentative désespérée pour y apporter un peu de fraicheur. Néanmoins, l’après-midi touchait à sa fin et la température était en train de retomber. Nous n’étions pas nombreux à arpenter ses couloirs et ses salles qui demeurent à mon sens parmi les plus belles de Rome avec le Palazzo Massimo. Je dois même avouer que je fus seul.

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Excellente illustration de ce que fut la Renaissance pour l’antiquité romaine à savoir une période de destruction massive et de pillage sans précédent que ni les barbares d’Alaric, ni les Francs n’avaient réussi à mener avec autant de célérité. Ces princes de l’Eglise dépouillèrent systématiquement, avant de les détruire, les palais, les temples et les édifices publics. Encore une fois, ce terme de Renaissance est un trompe-l’œil destiné à masquer ce qui est un deuxième meurtre. Après l’assassinat cérébral opéré par Constantin, Valens et Théodose, il y eut l’homicide physique perpétré par ces prélats de la Renaissance. La collection des Ludovisi s’inscrit dans cette tradition. On peut y admirer un bon nombre de statues, provenant pour une bonne part des Horti Sallustiani qui fut la domus de Jules César racheté par Salluste, après la mort du dictateur. Le palais est magnifique avec ses poutres apparentes reposant sur des consoles à patte de lion, ses plafonds colorés à caisson et ses murs stuqués sur lesquels apparaissent des fresques peintes à demi conservées. J’ai toujours autant de plaisir à me promener dans ce musée qui expose des œuvres romaines, qui sont des répliques d’originaux hellénistiques.

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Je dois faire l’effort de fermer les yeux pour imaginer, dans un jardin, au détour d’une allée, l’emplacement de chacun de ses marbres. Certaines sont visiblement des statues de cultes comme cette immense tête d’Héra qui trône au milieu d’une salle ou ces fameux bas-reliefs comme celui représentant Vénus sortant de son bain, extrait vraisemblablement d’un autel.


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Que la protectrice de la gens Julia ait un sanctuaire dans la propriété de son illustre chauve quoi de plus naturel ? Ce dernier est d’ailleurs représenté par un buste

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très inquiétant en marbre polychrome qui ne ressemble à aucune représentation que je connaisse. Puis, il y a ce groupe statuaire qui montre un Gaulois se donnant la mort en s’enfonçant un glaive dans la jugulaire, après avoir tué sa femme. C’est une magnifique reproduction romaine d’un bronze issu du temple d’Athéna Niképhoros à Pergame, aujourd’hui perdu  Quoi de plus naturel que de retrouver cette copie dans ce qui fut le patrimoine césarien, le vainqueur des Gaulois ?
J’avais envie de revoir ce Galate blessé du musée du Capitole, une autre œuvre issue de la collection Ludovisi mais il était trop tard.


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Le lendemain, alors que je descendais du Capitole par la vicus Jugarius, je tombais, presque par hasard, sur la zone archéologique située autour de l’église de  S. Omobono. Là, où s’élevait, jadis, la Porte triomphale que devaient franchir les cortèges triomphaux pour pénétrer dans la Ville. Serais-je venu à cet endroit si je n’avais pas été seul ? Il est fort peu probable que ces quelques vestiges visibles, qui ne sont célèbres que pour les initiés, n’aient entraîné un enthousiasme débordant. Et pourtant, ici, dans cette zone sacrée où s’élevaient deux petits temples ; un, dédié à la Fortune ; l’autre, à Mater Matuta dont la tradition attribue l’élévation à Servius Tullus, l’histoire de cette ville, plus qu’ailleurs, émerge de ses légendes. On a retrouvé en ce lieu, une inscription en étrusque archaïque du VIIe siècle avant notre ère qui prouve la présence de ces derniers, bien avant la construction des temples archaïques. D’autant plus, qu’on a mis à jour aussi un petit ex-voto en ivoire d’un Etrusque originaire de Tarquinia, ce qui confirmerait l’existence à Rome de gentes tarquiniennes  aux dates indiquées par la littérature. Puis, ces deux temples, construits au-dessus de cette couche archéologique et qui devaient appartenir au culte dynastique des rois étrusques, ont été détruits à la fin du VIe siècle avant notre ère. A nouveau, l’archéologie confirme la tradition littéraire qui situe la fin de la monarchie en 509 av. J-C. Mais, pour ma part, c’est la quantité impressionnante de céramiques d’importation grecque qui fut découverte dans les remblais des deux premières couches qui m’interpellait. Un jour, je me suis risqué à avancer une hypothèse qui dans mon esprit était déjà vérifiée, devant un groupe d’amis ; tous latinophiles convaincus. Au détour d’une conversation presque sans intérêt, je fais état de mon sentiment sur l’origine de la Ville. Que n’ai-je pas entendu alors ? Ma théorie fut accueillie avec quantités de sarcasmes et d’ironie bienveillante destinée à stigmatiser mon incorrigible hellènophilie. Et pourtant, aujourd’hui, ils font moins les malins.  Je pavoise !
Je me remémorai cet épisode tout en parcourant le chemin qui me séparait du forum Boarium. Au passage, je jetais un coup d’œil, sur l’embouchure de la Cloaca Maxima. Puis, désirant échapper au tumulte de la circulation et des cars de touristes, je me suis enfui sur l’Aventin à la recherche de la muraille servienne où jepassai l’après-midi à me reposer et à lire à l’ombre.

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Un autre jour, alors que je me rendais au café Greco où j’étais convié pour y dévorer un baba au rhum (c’était un piège tristement ourdi pour m’appâter), après une matinée à flâner, je suis tombé presque par hasard sur le lieu où avait été hébergé Léopardi. Seule la chance d’une rencontre inopinée peut procurer cette quantité d’émotions. 

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Est-ce présomptueux que d’affirmer que je me suis approprié cette cité durant ce séjour ? Même les églises qui affichaient leur hideux baroque me semblaient moins horribles qu’à l’accoutumée. Le soir, en rentrant à notre appartement situé tout à côté du Vatican, je faisais systématiquement un crochet par Saint-Pierre ; histoire d’aller partager avec Stendhal le goût pour son architecture. Je trouvais du plaisir à déambuler dans cette immense baie thermale agrémentée d’une coupole. Dans cette nef, la grandeur écrase le médiocre. Il est dommageable, simplement, que ce ne fut qu’un cimetière. Pour ne pas être déçu, il faut toujours rester en contact avec le volume et éviter de s’attarder sur la quantité d’objets qu’elle renferme. Nous sommes au cœur de la religion de l’épouvante. J’ai vu des enfants poser à côté de tombeaux où le gisant était dévoré par les Keres abominables. Rien ne semblait choquer leurs parents. Malgré tout, c’est un bel édifice. Stendhal l’admirait en tant que temple païen, comme une résurgence de l’art d’antan à travers le génie de ses architectes. Il le voulait avec un pronaos comme le Panthéon, il eut une façade rectangulaire imitant un palais de la Renaissance. Je comprends son désarroi. Je pus vérifier à loisir la différence existant entre

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le plan du Bramante et celui de Michel Ange. Une bonne partie de la basilique était interdite aux touristes et réservée aux croyants. La nouvelle curie avait décidé de resserrer les boulons quant à son accès. Il en était de même avec des lieux que j’avais l’habitude d’aller visiter très tôt le matin pour éviter la cohue des touristes. La place Saint-Pierre est toujours aussi admirable. La colonnade du Bernin est du plus bel effet. Une souscription était ouverte afin de la restaurer. Nous étions au comble de la filouterie.
En passant le ponte San Angelo, j’essayais d’imaginer Benvenuto Cellini en haut du Mausolée d’Hadrien, à la tête d’une simple batterie, écraser toute l’armée espagnole.
A coup sûr, cet homme était admirable. Et ceux qui douteraient de la véracité de  ses dires n’ont qu’à aller admirer son Persée à Florence. Un génie n’affabule pas.

 

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Florence 2009 –  Le Persée de Benvenuto Cellini
      


Par contre, la façade de Sainte-Marie-Majeure est affreuse. L’intérieur est plus plaisant, surtout les jours de fortes chaleurs et de grosse transpiration. A San Pietro in Vincoli, je suis allé voir le fameux Moise de Michel-Ange que je n’avais jamais vu auparavant : Kolossal. A Saint-Etienne-le-Rond, dernière église construite sous l’Empire romain, j’y

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suis allé à deux reprises. Par deux fois, elle était fermée : des fonctionnaires.  A la Villa Farnésina, je pris rendez-vous avec les fresques de Raphaël : d’un sublime inégal avec pleins de petits putti.                     
Il en est allé ainsi de mon séjour romain : une errance au gré de mes envies. Un superbe vagabondage comme nous avons rarement l’occasion d’en profiter. Un bonheur teinté néanmoins de culpabilité de jouir d’une liberté sans aucune entrave. Je songeais qu’auparavant, j’étais obligé de planifier, de préparer un déplacement. Le simple fait de rentrer dans un lieu était synonyme de bien des tracas relatifs à la présence de ma petite boule de poils. Je n’ai jamais eu de regret, néanmoins, de ne pas pouvoir ; ici, pénétrer dans une église ; là, dans une galerie ou encore dans un musée. Juste une déconvenue ; tout au plus, une déception. L’important, c’était d’être avec lui. Lors de notre dernier séjour, en 2006, alors que la sénescence l’envahissait peu à peu et que ses crises d’arthrose devenaient de plus en plus douloureuses et fréquentes, nous évitions de trop nous déplacer. Nous étions hébergés dans une somptueuse propriété à une vingtaine de kilomètres de Rome, à proximité des monts Albains. Ce qui m’avait convaincu de séjourner à cet endroit, c’était l’immense et magnifique parc privé qui entourait  notre lieu de villégiature. Qu’importe la piscine et les courts de tennis,  seul m’intéressaient les arbres, les bosquets et les pelouses. Je pensais que mon divin compagnon serait heureux  en un tel lieu et qu’il pourrait gambader tout à son aise. Je pris cruellement conscience, à l’occasion, qu’une époque était définitivement révolue. Il en était fini de ses courses éperdues et que le simple fait de faire quelques dizaines de mètres lui était pénible. Il fallait s’adapter. Nos journées, je les passais à lire ou à avec notre hôte, à goûter sa production viticole ou encore à converser sur Alain Danielou, ce célèbre musicologue qui avait résidé dans sa demeure. Parfois, nous partions, loin de Rome ; dans les Abruzzes, en Ombrie ou tout simplement dans le Latium à rechercher des températures plus agréables. Nous descendions à Rome, le soir venu lorsque la chaleur devenait enfin supportable.

Ti-Poune


C’est à cette époque où je pris l’habitude de le porter. Je me souviens de son désarroi relatif à la prise de conscience de sa faiblesse, lorsqu’il était à terre sur ses pattes. Il était vulnérable. Mais sitôt qu’il était dans mes bras, il retrouvait sa fierté toute canine. Ce fut lors de notre dernière soirée romaine alors que nous attendions quelqu’un à proximité de l’arc de Constantin, que j’eus cette idée, sans doute contestable, que si Rome n’avait plus été prise depuis l’invasion gauloise, c’est tout simplement, parce que son austérité la rendait très peu attractive. Je repensais à Pyrrhus, à Hannibal qui campait à quelques milles de son enceinte. Valait-elle vraiment un siège ? D’un seul coup, je comprenais différemment les envolées d’un Caton l’Ancien sur les mœurs, les tentatives des Gracques de rétablir une paysannerie ; le socle sur lequel les légions étaient constituées. La Rome belle et puissante était une ville nue sans artifice.
Nous pensons que nous pouvons contrer le destin aux moyens d’artifices destinés à contrecarrer son cruel dessein. Il n’en est rien. C’est dans ces moments que nous prenons conscience combien religion et superstition sont deux termes étroitement liés pour ne pas dire identiques. Nous sommes prêts à tout pour repousser l’inéluctable. Si la vieillesse est laide, la déchéance physique et intellectuelle qui l’accompagne la rend immonde.


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Y-a-t-il un esthétisme de la laideur ? Assurément, si l'on considère que l'existence est une belle enveloppe qui contient en son sein cette horreur qu'est la maladie et la souffrance. Mais la vie ne se résume pas à un simple emballage  Elle est au-delà de ça. Les concepts de beauté et la laideur, à supposer que la beauté puisse se fondre dans l'esthétisme, ne sauraient être autre chose que des notions humaines dont se moque éperdument la nature. La vie est. Et la mort ne saurait être laide dans la mesure où elle participe à la vie. Nous ne pouvons blâmer l'oiseau de Yourcenar qui pour se nourrir réduit un poisson en bouillie. Il ne se ment pas à lui-même et ne cherche pas à maquiller son meurtre pour légitimer son acte. Là où la laideur intervient, c'est lorsque nous nions cette évidence et que nous nous inventons un langage parallèle pour désigner quelque chose que nous ne désirons plus voir, par lâcheté. C'est ainsi qu'on tue un homme mais l'on abat une bête ; qu'un animal crève tandis qu'un être humain meurt[1]
Dans l'Iliade, la mort est partout présente et prend bien souvent l'aspect d'un terrible carnage, d'une effroyable boucherie. Patrocle transperce de sa javeline Thestor et le soulève par-dessus la rampe de son char, la lance d'Idomenée reste plantée dans le cœur de son adversaire et fait palpiter le talon de l'arme, Pénéléos découpe la tête de Lycon en plongeant son épée toute entière dans le cou, sous l'oreille et Ménélas frappe Pisandre « au front, au-dessus de la racine du nez. Les os de l'homme crient ; ses yeux sanglants tombent à ses pieds ». Cette réalité, le poète ne l'a pas inventée : elle existe. Il la met simplement en évidence. Elle n'a pas d'autre utilité que de nous faire prendre conscience de notre humanité. Comment définir ce qui fait de nous des Hommes  si ce n'est par notre capacité à nous émouvoir, à éprouver de la pitié et de la compassion pour autrui ? Tour à tour, on y observe la force et la faiblesse de chacun des héros ; car aucun n'est absolument fort et tous ont des faiblesses. Le lien qui néanmoins les unit, c'est qu'ils savent qu'ils sont mortels contrairement aux dieux. C'est cette condition que je partage avec mon semblable ou avec n'importe quel autre être vivant (les chevaux d'Achille pleurent), qui fait mon humanité. Les poèmes d'Homère ne sauraient être un simple conditionnement esthétique de l'horreur qu'elle renferme. Ils sont beaux parce qu'ils nous font pénétrer au cœur de notre humanité et nous projettent au-delà des simples individus que nous sommes dans un univers qu'ils nous aident à appréhender. Et surtout, ils ne cherchent pas à maquiller ou à dissimuler et encore moins à maudire notre réalité. Les héros d'Homère se servent de l'instant pour bâtir leur futur à travers leur gloire. Les valeurs héroïques de bravoure, d'honnêteté et de courage d'un Achille, d'un Hector ou d'un Diomède sont vraies. Hector annonce à Ajax qu'il va le tuer non point par surprise, mais en le regardant dans les yeux.                                                  
Le seul des héros qui invente un monde parallèle est Ulysse. Il est détesté par les autres protagonistes qui voient en lui un menteur, un fourbe et un habile discoureur que l'on qualifierait volontiers de démagogue. Il dit les choses qu'on aime entendre pour tromper son auditoire. Ainsi, Achille, déclarant son aversion pour sa personne « à l'égal des portes d'Hadès, qui dans son cœur cache une chose et sur les lèvres en a une autre. »  Il flatte (Nausicaa), il ment (Dolon), il embrume de mille ruses (Polymétis) ses interlocuteurs. Son inventivité est de se servir du langage et de l'imagination comme d'un instrument de tromperie dont l'objectif est de parvenir à un résultat immédiat. Il est le père des créateurs de fiction mais à la différence de ces derniers, lui connaît la vérité. Difficile de qualifier le personnage d'Ulysse. Il est à la fois un antihéros et un héros. En fait, il est un antihéros pour celui qui a décidé de se laisser tromper, de se laisser berner par ses sens. Mais Ulysse ne cache pas ses pouvoirs de manipulation et de ruse qui sont ses attributs. Il demeure un héros parce qu'il est dans la vérité. Celui qui croise le père de Télémaque sait de quoi il est capable. Il pourrait à loisir démonter le piège qui lui est tendu, grâce à sa raison. Et pourtant, il se laisse prendre. Qui faut-il blâmer ?  Il y a chez Homère, derrière ce personnage d'Ulysse, une profonde appréhension sur l'avenir de notre humanité. Il sait combien les pouvoirs d'imagination, de fabulation, de fabrication de mondes parallèles sont enchanteurs et destructeur de vérité mais propices à la poésie.
Le libre arbitre tel que l'entend le judéo-christianisme n'a pas beaucoup de sens dans le monde homérique. La communauté des hommes est soumise à tant de hasards et de déterminations qu'il serait vain de vouloir slalomer entre les fléaux et les bonheurs que nous réservent la vie et les dieux. A chaque instant, la perception des hommes est faussée par leurs émotions et leurs sentiments qui leur font prendre des décisions hâtives qu'ils regrettent par la suite. Aveuglés par la funeste erreur, nous réagissons dans l'immédiateté au détriment de la réflexion qui nous forcerait à nous projeter dans l'avenir à partir de notre passé. Les Grecs craignaient cette divinité abstraite qui fut la cause de bien des excès. Chassée de l'Olympe, Atè s'abat sur les hommes sitôt qu'ils baissent leur garde et qu'ils cèdent à l'instantanéité. Et lorsqu'ils s'en rendent compte il est déjà trop tard. Ils sont embarqués dans des mécanismes qu'ils ne maîtrisent plus. Les conséquences sont désastreuses : guerres, massacres, souffrances, malheurs. Pour nous séduire, elle agit sans bruit. Elle s'insinue dans l'âme humaine et en prend possession. Atè se confond souvent avec Amour. Sur le moment, le choix parait bon. C'est ensuite qu'apparaît la réalité telle qu'elle est. Pour nous corrompre, cette erreur revêt ses plus beaux atours. « Le mal doit paraître un grand bien » pour pousser « l'âme à la plus désastreuse erreur » comme l'affirme Sophocle dans son Antigone. C'est ainsi que nous ne pouvons plus distinguer le beau, le bon, le juste. Une confusion totale règne dans notre esprit. La raison est anesthésiée. Alors se manifeste la laideur qui prend la forme de cette fatale Erreur. Il y a donc bien un esthétisme de la laideur ; elle s'articule autour de la tromperie et de la trahison.
Il y a une dizaine d'années, je suis parti en vacances avec une jeune personne. Très rapidement, j'ai compris les véritables motivations qu'elle nourrissait à mon endroit. J'avais énormément d'affection pour elle mais ce n'était pas réciproque. Avais-je le droit de profiter de ce que je pensais être une situation de faiblesse de quelqu'un qui me paraissait être en souffrance ? J'étais sur mes gardes ; je n'étais pas dupe. Je n'ai donc pas cédé à ce chant des sirènes qu'elle me laissait entendre. Malgré tout, je ne l'ai pas humiliée. Je l'ai simplement aimée, plus que de raison, peut-être, n'hésitant pas à l'occasion à passer pour un parfait crétin. Puis, je l'ai ramenée chez elle, persuadé que cette aventure s'achevait à cet endroit. Je me souviens de ce sentiment de fierté et de délivrance que j'ai ressenti lorsque son père est arrivé. Rapidement, la conversation s'est nouée entre eux ; je n'existais plus. Loin de m'en offusquer, je trouvai ça plutôt sain. La messe avait été dite, pensais-je, convaincu que je n'avais rien à me reprocher ; si ce n'est de l'avoir respectée. Progressivement, j'ai baissé mon bouclier, croyant que ma mission était terminée. Elle m'avait demandé de ne pas l'abandonner. Je l'ai donc accompagnée durant le temps qui lui était nécessaire pour se retourner. Or, j'ignorais complètement toute la perversion de cette personne. Elle m'a dressait un traquenard pour connaître la réalité de mes sentiments à son égard et dans lequel je suis tombé sans me méfier. J'avais des sentiments pour elle. Je ne les ai jamais réellement masqués mais elle était trop occupée à regarder son nombril. Quoiqu'il en soit, comment aurais-je pu avoir le moindre soupçon étant donné que je ne nourrissais aucune prétention la concernant ? A partir de cet instant, elle a cherché à me détruire sans que je ne comprenne la raison qui la motivait. Ce fut effroyable.
L'erreur fatale, je l'ai commise à plusieurs reprises. Ainsi, je ne l'ai pas laissée sur le bord de la route lorsqu'elle m'a lancé avec un sourire crispé de circonstance : « je suis vénale, volage et versatile. » Je n'étais pas complètement idiot, je n'ignorais pas que derrière ce qu'elle désirait faire passer pour une plaisanterie, se masquait une réalité destinée à pouvoir se retourner le cas échéant et surtout, préparer sa sortie une fois qu'elle aurait obtenue ce qu'elle était venue chercher.           Je l'ai commise une seconde fois, lorsque le jour de notre retour à Paris, sur le trottoir où nous étions stationnés, j'ai cédé à la détresse de ses yeux qui me demandaient de monter prendre un café alors que je m'étais résolu à la laisser s'envoler. Puis, je l'ai faite une troisième fois, lorsque j'ai essayé de connaître les raisons qui la poussaient à agir ainsi. C'est certainement cette dernière faute qui fut la plus dramatique. Simplement, parce qu'elle m'entraînait dans une spirale infernale qui ne pouvait être que néfaste pour moi. En effet, comment demander du sens à quelqu'un qui a perdu les siens ? J'ai frôlé la folie à cette occasion. La seule réponse que j'ai obtenue, c'est qu'elle ne voulait pas partir en vacances avec moi. Comme si, je l'avais traînée par les cheveux ou mis un pistolet sur la tempe pour qu'elle me suive. J'avais l'impression de me retrouver dans un monde enfantin où l'on fait un caprice, on tape des pieds et on se met à bouder. De la même façon, elle m'a reproché de la harceler au téléphone, alors que durant les trois mois qu'a duré notre relation, je ne lui ai donné que cinq coups de fil. Pourtant, tous les soirs, elle m'appelait pendant des heures, où je n'avais strictement rien à lui dire. Et enfin, ultime justification, je faisais des fautes de français qui lui étaient insupportables. Je devais approximativement faire les mêmes erreurs, lorsqu'elle me demandait de la prendre par derrière.
Un soir, dans la tiédeur phocidienne d'une nuit d'été, notre pédagogue me fit passer une audition destinée à tester mes compétences intellectuelles. Il est vrai qu'avant cela, elle m'avait fait déjà passer un examen sur mes capacités matérielles auquel j'avais admirablement échoué. En effet, je n'étais ni agrégé, ni certifié et encore moins propriétaire parisien pour l'entretenir. Cette position m'avait valu, une première fois, d'être relégué dans les limbes de l'inintérêt et de l'ostracisme. D'un seul coup, je devenais persona non grata et les couloirs du collège se vidaient de sa présence lorsque j'apparaissais. Elle devenait un fantôme qui se cachait pour ne pas avoir à me croiser. Situation cocasse, qui, je dois bien l'avouer, me stimulait. A cette époque, je ne comprenais pas pourquoi les règles de civilité devaient s'effacer devant mon compte en banque. Pourtant, avec le recul, j'aurai mieux fait d'en rester là. Encore aujourd'hui, je serai bien incapable d'expliquer pourquoi je suis parti en vacances avec elle. Sans doute, par provocation afin de l'obliger à assumer ses décisions et non à me fuir comme un pestiféré.  Il y avait comme une sorte d'incompréhension totale entre nos objectifs respectifs. Moi, je n'attendais rien d'elle, si ce n'est ce qui relève de l'instant, du moment passé ensemble. Elle, elle planifiait,  projetait, s'interrogeait sur mes intentions, tout en ayant une idée bien précise de ce qu'elle était venue y chercher et de l'épilogue que devait prendre cette aventure. Elle jouait avec les personnes comme avec des pions ; n'hésitant pas à manipuler leurs sentiments pour arriver à ses fins. Dans mon esprit, la confusion régnait entre la perversité supposée et le désarroi apparent de cet individu. J'ai préféré croire qu'elle était naïve, en souffrance et que le reste était subordonné à son état. Quelle erreur !
Elle me fascinait parce qu'elle m'interpellait. J'ai eu des sentiments pour elle et je me suis investi bien plus qu'il ne m'était permis. Néanmoins, je gardais la tête froide et je n'ignorais pas la détresse qui la gouvernait. Contrairement à Stendhal, je ne faisais pas de cristallisation amoureuse sur elle. Je la percevais telle qu'elle était, dans toute sa noirceur ; peut-être, quelques degrés au-dessus de ce qu'elle était vraiment.
Cette soirée là, donc, comme à l'accoutumée avec ses gros sabots, elle m'interpella sur mes connaissances littéraires. Situation plaisante que j'affectionne particulièrement en temps ordinaire et qui n'avait pas de raison de se situer dans un contexte autre que celui énoncé précédemment. D'autant plus, venant d'une personne qui, quelque temps auparavant, m'avait avoué que les paroles de Higelin ou de Goldman méritaient une étude de texte.  «  Tu lis quoi comme roman ? me lança-t-elle d'un ton faussement innocent. » Surpris et amusé à la fois par cette mise sur la sellette, dans ce test dont d'avance, je me réjouissais des conclusions. « Euh...- lui répondis-je, hésitant tout en choisissant soigneusement chacun de mes ternes avec précaution. Je ne lis pas de roman - lançais-je.»   A partir de cet instant, les conclusions attendues transpirèrent de ses yeux et assurément, elles n'étaient pas à mon avantage. Elle était tellement prévisible qu'elle en était risible. Ce n'était pas de la morgue, ni de la suffisance de ma part ; bien au contraire, je n'ai pas cessé de casser mon image, auprès d'elle. Mais un tri s'opère parmi nos amis, pensais-je : les sots nous croient ; d'autres sots, nous croyant plus sots qu'eux nous quittent. J'eu espéré qu'elle eut cette intention si charmante, à cet instant. Chose étonnante, plus je me taillais un costume pas très  reluisant, plus elle feignait de ne pas s'en rendre compte et plus elle devenait pressente à mon endroit. Curieux, non ?

Elle vivait dans son imaginaire hérité de son enfance et de son adolescence mais qui entrait systématiquement en conflit avec la réalité. Son univers, je pouvais l'entr'apercevoir sans grande difficulté mais qu'en était-il du mien ? Je pensais qu'il lui fallait du temps, ne pas brusquer les choses. Aujourd'hui, avec ironie, je dirai volontiers qu'il n'était pas aussi facile de passer d'Angélique Marquise des Anges à Empédocle (dont elle ignorait jusqu'au nom). Il est pénible de garder la tête froide, quand nous sommes au bord de l'abîme et lorsque la personne que nous avons en face de nous et à laquelle nous n'avons strictement rien fait ; si ce n'est de l'aider et de l'aimer, est capable de vous abattre froidement, sans raison.                                                                                                                       

Quant à elle, j'imagine qu'elle en a beaucoup jouie, sur l'instant. Au moins, elle en aura eu cette satisfaction. Sinon, ça serait doublement incompréhensible. Mais, a-t-elle songé au futur ? Son honneur, elle me l'a vendu pour trois cents francs. La somme est symbolique, certes. Mais, je crois que son comportement était uniquement destiné à me faire ressentir son mépris. Du moins, c'est cette hypothèse que j'ai retenue ; parce que sinon, mon entendement risque d'en souffrir encore. Il est évident que son salaire étant au moins deux fois supérieur au mien, à cette époque, elle pouvait évidemment nourrir quelques soucis d'ordres matériels, contrairement à moi. Je lui ai payé ses vacances, à l'occasion ; alors, que valent ces quelques francs de plus ou de moins ? Qu'importe ! Je n'en suis pas mort. A défaut de me vendre ses fesses, elle m'a céder son estime de soi. J'ai eu droit, à comme qui dirait à un pack, un forfait comme le propose certains slogans publicitaires, deux en un. Après tout, j'étais prévenu, elle était : « vénale, volage et versatile » et puis, que vaut la moralité d'une enseignante ? Jamais, auparavant, je n'aurai cru que l'on puisse souffrir autant de ce que fut une personne.
 J'étais à Berlin, au mois de juillet, lorsqu'en dégustant une pâtisserie à une terrasse de l'Adlon Hôtel, sur la Pariser Platz, face à la trop célèbre Porte de Brandebourg, je reçois un sms m'enjoignant de me connecter rapidement à un célèbre blog.  A cet instant, je dois avouer que j'étais bien plus préoccupé par la laideur que j'avais sous les yeux que de me soucier d'une obscénité supplémentaire qui faisait tache dans ma vie. Le soir, à l'hôtel, je jetais un coup d'œil sur ce qui avait interpellé mon correspondant. Cela me fit sourire. Ma dulcinée se plaisait à se comparer à une madone de Sandro Botticelli. C'était effectivement comique à défaut d'être décent. J'imagine que le tableau en question était celui exposé au Louvre et qui représentait une Vierge assise avec un Christ debout sur ses genoux. Si c'est bien de ce tableau qu'il s'agit, il y a  effectivement un air de ressemblance. J'aimais Botticelli et je dois avouer qu'il était parmi mes peintres favoris. Je me souviens de l'avoir emmenée une fois à Chantilly pour lui montrer justement quelques toiles de ce génie. Malheureusement, le château était fermé. Nous avons donc déambulé dans le parc.
Au premier plan, outre les personnages principaux, il y a une console avec un livre fermé que l'on imagine être le Nouveau Testament. Au second plan, il y a Saint Jean Baptiste avec un crucifix sur l'épaule. Enfin, le dernier plan est constitué par une haie. Tout aspire à la douceur à priori dans cette œuvre. La sérénité de Marie, aux yeux clos et à la bouche entr'ouverte, qui penche légèrement sa tête contre celle de son fils dans un souci protecteur. Ce dernier cherche à l'étreindre de ses petits bras tout en la fixant du regard comme pour y chercher le réconfort. La peau est d'une blancheur presque immaculée. Elle tranche avec la couleur sombre du velours vert du manteau qui se confond avec la haie de derrière. Les gestes sont d'une douceur extrême. La Vierge effleure bien plus qu'elle ne tient sa progéniture. Cependant, si l'on regarde plus attentivement, sous cette apparente quiétude, il y a une violence terrible qui se dessine. Le Christ tourne le dos à Saint-Jean Baptiste qui lui, regarde le spectateur avec l'esquisse d'un sourire. Assurément, ce chérubin  est épouvanté par le Baptiste qui lui annonce son destin cruel. L'enfant est apeuré et se tourne vers sa mère pensant y trouver la consolation. Ce que l'on prenait pour de la sérénité se confond maintenant avec de l'angoisse masquée. Cette dernière s'en remet à sa foi, en fixant la Bible de ses yeux clos. En fait, elle se réfugie dans sa croyance afin d'éviter de faire face à la réalité. Mais, son fils est Dieu, me direz-vous ? Alors, pourquoi est ce lui qui gémit et non sa mère ? Quelle mère pourrait rester aussi tranquille en sachant pertinemment le sort réservé à sa progéniture ? La perspective réduite entre la haie et la chaise où se déroule la scène donne un sentiment d'enfermement et étouffement. Pire, la couleur sombre de la manche sur laquelle se tient debout le bébé et qui s'amalgame avec la végétation, avec ce qui est pourrissable, nous renvoie à une sorte de gouffre, de néant sur lequel est bâtie toute cette espérance. Mais là, j'extrapole certainement. Il est évident que nous avons affaire à de la propagande religieuse qui est adressée aux spectateurs que nous sommes. Assurément, ce n'était pas mon œuvre préférée de Botticelli qui passait pour être un fieffé païen. On peut venir y chercher ce que l'on veut ; de l'amour ou de la terreur. Néanmoins, si l'on ne tient compte que de la valeur esthétique du tableau, alors ce dernier est admirable. La beauté ou la laideur qu'il renferme reste dans l'objectivité de l'analyse. Mais comment pouvons-nous trouver une quelconque beauté en une mère qui accepte aussi sereinement les souffrances à venir de son enfant ?



Quelques semaines plus tard, à Rome, alors que je me rendais à la Galleria Corsini, une galerie qui n'était ouverte que deux heures dans la journée et qui portait avec fierté sur sa porte tous les messages d'insultes relatifs à cette spécificité. Ce n'est pas sans une certaine bonne humeur que je passai le seuil avant de me présenter à la caisse. Aussitôt, je pus constater combien, la suspicion aidant, on me fit sentir par un désappointement évident, cette ingratitude avouée pour une qualification qui était dévorée par son épithète. En clair, ils n'étaient plus des conservateurs fonctionnarisés mais des fonctionnaires conservateurs. Leur vocation était agrémentée de quelques f... de p.... ou d'e....qui sied abusivement à leur qualité, pensaient-ils. D'autres, pour moins que ça, se suicident en masse dans d'anciennes entreprises publiques. Je compris d'autant plus le soupçon qu'ils me portèrent, à mesure où je découvrais que j'étais le seul dans le musée. Du moins, c'est ce que je pensais, à cet instant. Qui donc pouvait avoir un intérêt quelconque à proférer tant d'indélicatesses verbales à leur endroit, si ce n'est celui qui était présent ? Je n'ai jamais beaucoup aimé les galeries de peintures. Trop d'œuvres exposées, les unes sans intérêt, d'autres ne méritent qu'à peine un coup d'œil. Et pourtant, à chaque fois, c'est le même effort d'attention qu'il faut fournir. Surtout pour celui qui décide de se passer de guide ou d'à priori. Bref, la fatigue aidant, notre disponibilité s'épuise rapidement. Finalement, nous sommes comme tout le monde obligés d'aller à l'essentiel : à la notoriété. Or, l'essentiel se résumait ici  à quelques Rubens, un Van Dyck et surtout un chef-d'œuvre. En entrant dans la salle, je fus agréablement surpris de découvrir une jeune personne assise à quelques mètres du Saint-Jean le Baptiste de Michelangelo Merisi detto Caravaggio autrement mieux connu sous le doux vocable du Caravage. A peine ai-je mis les pieds dans l'écrin, que mon regard s'est porté naturellement sur cette fille qui manifestait un enthousiasme tellement débordant qu'elle ne savait plus sur qui s'appuyer pour le communiquer. Cela se concrétisait par de brusques retournements de tête, des sourires à qui en voulait, n'hésitant pas à se lever pour se rasseoir aussitôt. Elle était dans un état d'excitation qui suscitait l'interrogation. Pendant un bref instant, j'eus cette pensée malsaine que son engouement était exagéré, trop excessif pour être réel. Qu'importe ! la fille était jolie ; que dis-je, bien trop jolie.                                                       
Subitement, le Caravage pendu au mur perdait tout son intérêt ; du moins me concernant. Mon attention se déporta sur cette belle étudiante américaine d'origine eurasienne qui débarquait, tout juste des Etats-Unis. Elle résidait à l'université de ce même pays qui jouxtait cette galerie. A peine avait-elle posé ses valises qu'elle s'était précipitée ici afin de pouvoir jouir de cette toile. Heureuse de transmettre enfin son bonheur à quelqu'un, nous fîmes connaissance autour de cette peinture. Un plaisir fabriqué, certes ; au goût appris indubitablement mais dont je ne pouvais faire abstraction, des yeux, du sourire et plus prosaïquement de la plastique de celle qui l'émettait. Du coup, s'il n'y avait que ça pour lui plaire, j'étais tout à fait disposé à lui montrer tous mes Caravage, moi.
C'est ce que je fis, en partie, cette après-midi là. Nous allâmes à Saint Louis des Français mais elle était fermée pour cause de ravalement ; à moins, que ce fut à cause des vacances. Nous nous dirigeâmes donc vers San Agostino, toute proche, où était exposée La Madone des Pèlerins qui m'interpellait sans doute plus que de raison.
Cette œuvre se trouve  tout de suite à gauche en entrant dans l'église de Saint Augustin Entre Botticelli et le Caravage tout semblait les opposer, à priori. D'un côté, une peinture idéalisée, éthérée utilisant l'allégorie comme support de sa pensée platonicienne ; de l'autre, un réalisme époustouflant, une peinture que ses adversaires (essentiellement des romantiques) ne cesseront de qualifier de laide. Et pourtant, il y a des points communs entre ces deux génies qui pour la première fois m'apparurent évidents.                                                                                                                                          
Le tableau du Caravage représentait la mère du Christ, debout sur une marche, tenant contre son sein droit, son enfant. Face à elle, deux paysans agenouillés aux pieds sales, leur bâton sur l'épaule, l'implorent mains jointes. La scène se passe au seuil d'un édifice, juste devant la porte d'entrée. Là encore, peu de profondeur de champ entre le mur du bâtiment et le regard du spectateur. Les auréoles sont sobres et transparentes, contrairement à celles du Botticelli. Il faut même être particulièrement attentif pour déceler celle du Christ. Ce dernier apparaît nu. Il tient sa mère de sa main droite, l'agrippant par la manche de sa robe tandis que sa main gauche est posée presque imperceptiblement sur son sein droit. Son index droit est pointé vers les paysans, à moins qu'il n'épouse le pli de l'étoffe. Les têtes de la mère et du fils s'opposent en se rejetant, contrairement à l'œuvre du Botticelli où elles se frôlent affectueusement. Une autre différence essentielle réside dans la manière d'éclairer les sujets et le choix des couleurs. L'utilisation du clair obscur, chez le Caravage, avec une lumière provenant de face, en haut à gauche qui réanime  des couleurs chaudes alors que chez Botticelli, l'illumination est homogène et les couleurs sont vives. C'est ainsi que l'apparence de la robe de la Marie du Caravage se confond avec celle du mur. Contraste aussi au niveau de la teinte de la chevelure. Chez Botticelli, les différents degrés de blondeur trahissent la hiérarchie dans la divinité tandis que du côté du Caravage, La Mère est brune, Jésus est blond et les pèlerins s'articulent entre ces deux extrêmes.                                                                         
On sait que Botticelli avait coutume de choisir ses modèles parmi les courtisanes de Florence. Il est vraisemblable que c'est l'une d'entre elle qui figure sur sa Madone à l'Enfant. Pourtant, rien ne trahit cette condition. Sa Vierge apparaît prude, pudique et chaste avec un voile sur ses cheveux. Pas un centimètre de peau n'apparaît en dehors de son visage et de ses mains.  C'est ici que la peinture du Merisi devient proprement scandaleuse pour ceux qui ne supportent pas la réalité. Il ne se contente pas d'en définir les contours, en montrant simplement un couple de paysans en haillons comme ils devaient l'être à l'époque mais expose le réel dans toute sa plénitude. La Madone tient serrée son fils de telle façon que les deux corps s'épousent parfaitement. Ces derniers se distinguent uniquement au niveau des têtes qui penchent chacune d'un côté différent. Leur regard se porte chacun sur un des deux gueux ; Marie sur la femme, Jésus sur l'homme. La mère de Dieu est devenue un être érotique extrêmement sensuel, à la limite racoleuse. la Vierge de Botticelli (à supposer qu'il ait voulu vraiment en faire une vierge) mais aussi parce qu'elle interroge sur le sens que donne l'artiste à l'amour. Nous pouvons comprendre une récrimination, c'est certainement ce qui a valu que cette toile existe encore et qu'elle n'ait pas été réduite en cendres. Le Christ met en garde contre l'amour charnel et montre au spectateur le résultat à travers ce couple de pécheurs. Cependant, cette solution ne me convient peu. En effet, pourquoi avoir représenté un Jésus deux à trois fois plus grand et gros qu'un bébé de son âge ?  Est-ce parce qu'il a perdu la notion des proportions ? certainement pas. De plus, la fusion des corps d'où n'émergent que deux têtes ressemble trop à une hydre tentatrice. Se peut-il que cette dernière soit une allégorie de l'Eglise ? C'est probable. Le Christ est tout simplement monstrueux parce qu'il y a une signification. Mais ici, on entre dans le domaine du subjectif. Après, chacun peut interpréter comme il l'entend. 

 

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En effet, cette dernière apparaît avec un décolleté provocant que met en évidence la main du Christ. Celui-ci fait le lien à l'aide de son doigt pointé à la manière de son illustre homonyme (Michel Ange) ou de son regard oblique entre ces êtres mortels que certains diront ignominieux et le sein de sa mère. Puis, celle-ci conclut un pas de danse qui trahit sa condition. La profession du modèle ici se confond avec le signifié.  Le Caravage affirme ce qui était vraisemblablement le cas dans la réalité historique.  La peinture devient, alors, subversive. Non seulement, parce qu'elle révèle la nature réelle de Marie qui n'a plus rien de la vierge pudique du Botticelli. (ça me rappelle quelqu'un)
Bizarrement, des deux artistes, le plus croyant était le Caravage. Mais, sa foi s'apparentait à un mysticisme fort éloigné des doctrines de l'Eglise. Pourtant, je n'opposerai pas les deux peintres. Je crois que l'œuvre de Michelangelo Merisi prolonge parfaitement celle de Sandro Botticelli. A ceci près toutefois ; la peinture du premier ignore la laideur apparente : elle est sous-entendue, abstraite. Par contre, le deuxième fait du hideux un support de la vérité qui nous interpelle. (Après tout, Dieu n'a-t-il pas crée l'homme à son image ?) Deux traditions s'entrechoquent dans ces tableaux : la chrétienne et la païenne ; une lourde, terrorisante, pleine de menaces et une tragique, ironique, qui se moque de la laideur. Marie s'identifie à Vénus dans un syncrétisme curieux.             
 Pour conclure, que penser de cette comparaison à laquelle s'identifie mon inspiratrice adorée ? Après réflexion, elle est terriblement judicieuse tout comme son choix d'avoir choisi le nom de l'héroïne de Stendhal comme pseudo. A croire que le destin s'acharne et s'ingénie à dévoiler sa réalité, malgré elle. Oui, elle a raison, c'est bien elle. Sans doute, dans une vie antérieure, a-t-elle posé pour Botticelli. Mais, je ne crois pas aux vies antérieures.
Il y a maintenant bien des années, tandis que mon chien était fort jeune et que nous avions passé une journée extraordinaire à jouer, à courir, à profiter du moment en faisant abstraction du temps et des contingences dans ce que l'on nomme plus généralement le bonheur, j'eus cette pensée effroyable. Ma petite bête éreintée s'était endormie tout contre moi. Je me souviens même que je tentais vainement de réguler ma respiration pour éviter de le déranger, lorsque je fus saisi d'effroi. Une terrible idée me traversa l'esprit où je me suis plu à imaginer le jour funeste qui viendrait forcément, où je serais amené à devoir parcourir les quelques centaines de mètres qui nous séparaient de son lieu d'exécution. Je me voyais ensuite ranger sa laisse, ses balles et ses jouets. J'entrapercevais ainsi un futur, à travers cette vision prémonitoire, qui me glaça le sang. Cette terrible hypothèse, qui n'était pas aussi prophétique que cela, reposait  inconsciemment sur une réalité intangible et dérangeante. Nous étions deux altérités les plus différentes qu'il soit car issues de deux espèces distinctes qui avaient décidé d'unir leurs solitudes afin de traverser cette existence. Je n'ignorais donc pas que nos espérances de vie n'étant pas les mêmes,  je serais un jour amené à devoir parcourir ce chemin qui nous mènerait à cette extrémité. Mais, pouvons-nous accepter facilement cette réalité ?  A la limite, nous admettons  volontiers de nous séparer de celui ou de celle que l'on aime ; de cela même à quoi l'on est le plus attaché car de toute façon la mort nous en séparera. Mais pouvons-nous imaginer donner la mort à ce que l'on a de plus cher ? Alors, on fuit ; nous mettons la tête dans le sable, en souhaitant que le hasard de la vie se charge de cette sale besogne à notre place, à travers une voiture ou encore dans une attaque foudroyante. On se plaît même à souhaiter son propre trépas avant celui de l'être aimé et de nous inquiéter de ce qu'il deviendrait, alors. On se rassure comme on peut, pour éviter de devoir affronter ce que l'on imagine être le pire dans la hiérarchie de l'inconcevable. Malheureusement, cette alternative ne s'est pas produite et je dus boire le calice jusqu'à la lie. La réalité qui était en germe dans ce songe m'a rattrapé et j'ai dû l'accompagner dans ses derniers moments. Dit comme cela, cela ne signifie pas grand-chose. Il s'agit d'imaginer le gouffre qui s'entrouvre devant soi et dans lequel nous n'avons aucune prise. Etre confronté avec l'épreuve ultime, c'est aussi regarder en face cette gorgone qui nous épie. Elle nous renvoie à notre propre fin dans ce miroir que nous offre notre amour. Dépasser notre lâcheté et trouver suffisamment de courage pour assumer cet ultime acte afin qu'au moment où l'ombre funeste s'abat sur ses yeux, il ait un visage familier pour partir en paix. Dernier acte, dernière scène, il s'en est allé dans l'être du devenir.  

  

Athènes 2005 – Ti-Pounius Volpinius Pantocrator



A l'image de Marcel Conche, et malgré tous mes efforts, je n'ai pas trouvé de réconfort dans les Evangiles. Je resterai, donc,  désespérément, un fidèle lecteur d'Homère qui demeure pour moi non seulement l'éducateur de la Grèce mais aussi celui de ma propre conscience. « Quand je vois combien peu de gens lisent l'Iliade d'Homère, je prends plus gaiement mon parti d'être peu lu » - lançait désabusé Henri Juste Maximilien.  Je trouve dans l'Iliade[4] , que certaines de nos enseignantes si cultivées trouvent si ennuyeuse (pauvres connes ! ça vient du cœur), tout ce dont j'ai besoin pour me lever le matin, jusqu'à mon coucher. La vie y est exposée dans sa primordiale simplicité sans être parasitée par des notions telles que Dieu, le royaume du Ciel, l'immortalité de l'âme ou je ne sais encore quelles idées reprises par des spéculations métaphysiques idéologiques.                                                                                                                                                                                                          

J'ai cette « estimation inconditionnelle d'Homère » selon les propres mots de Nietzsche[5] , de ce poète qui ne fut pas un homme mais un dieu. Avoir cette lucidité et ce courage propre à l'Hellène de cette époque, un homme « essentiellement viril ; qui voit les choses terribles telles qu'elles sont et ne se les dissimule pas[6] .»   Apprendre à regarder la réalité en face, c'est pour l'être humain que je suis, être à la hauteur de ma condition, qui est de mourir. Avec elle, tout s'achève, pas d'espérance de prolongation, ni d'illusion de ce qui ne sera pas. La laideur n'est qu'un avatar de notre humanité de ceux qui se plaisent à nous dorer la pilule de la vie en nous inventant des arrières mondes. Notre bref passage sur terre ne saurait souffrir de ces escrocs aux sentiments, de ceux qui sous le couvert de leur ressentiment et de leurs frustrations, se plaisent à exhiber leurs fantasmes en asservissant le monde en le salissant. On dit s'intéresser à la « psyché humaine » pour justifier de sa sottise tout en assurant la promotion de quelques maisons d'édition (la connaissant, je sais qu'elle ne fait jamais rien gratuitement). Au-delà, de l'absurdité d'une telle justification (qu'entend-t-elle par psyché humaine ?), je me demande si c'est véritablement la littérature qu'elle aime où le pathos qui lui est associé et qu'elle ramène à elle; à son propre nombril. Quoiqu'il en soit, c'est simplement du voyeurisme enrobé de style qui l'interpelle dans sa médiocrité. Il est vrai que la réalité d'une prison ou d'un hôpital psychiatrique est beaucoup plus parlante mais beaucoup moins bandante que ces histoires édulcorées. Alors, effectivement, la sombre vision pascalienne qui pour justifier l'idéal chrétien fait appel à un cœur humain «  creux et plein d'ordure » est rendu inévitable.                                        
Je me souviens que lorsque je soulevais la question de notre séparation, lors de notre retour, pensant que j'allais au-devant de ses désirs, elle s'arcboutait sur elle-même, en rejetant la responsabilité de cet échec non pas sur la laideur de ses ambitions qui se moquaient de mes sentiments mais sur le fait qu'elle avait du ventre, un gros cul et un double menton. C'était tellement plus simple !

 

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[1] Marguerite Yourcenar ; l'Œuvre au Noir
[2] Marguerite Yourcenar ; l'Œuvre au Noir
[3] Homère ; L'Iliade, lire la traduction de Mario Meunier de loin la meilleur, selon moi   
[4] Nietzsche ; la Naissance de la Tragédie
[5] Nietzsche ; la Volonté de Puissance