Samedi 29 mai 2010

« Si  je la haïssais, je ne la fuirais pas »
Racine, Phèdre

Comme vous le dites si admirablement le plus grand mépris c’est l’indifférence. Contrairement à vous, je n’ai pas cette capacité à pouvoir être indifférent à votre bêtise. Peut-être parce que je ne sais pas mépriser les personnes pour lesquelles j’ai eu de l’affection. Sans doute, parce que j’ai cru que vous auriez assez d’orgueil pour aimer la sincérité sans formule. J’ai donc parlé simplement, disant avec simplicité, non ce qui est vrai mais ce qui me semblait être exact. Je ne suis pas un spécialiste de la  littérature contrairement à vous. Mais les livres ne sauraient appartenir aux profs de lettres, et heureusement (surtout lorsqu’on voit le résultat)! J’ai renoncé aux élucubrations de ces professionnels de la syntaxe, le jour où j’ai vu arriver dans une salle de classe, lorsque j’étais élève, une enseignante avec son panier et sa laine pour me faire l’étalage de ses névroses, entre deux mailles à l’envers et une à l’endroit. Rhétorique parfaite, récitant impeccablement la leçon apprise et n’ayant comme capacité de réflexion que la tyrannie de ses émotions dues à ses insatisfactions. Flattée d’avoir trouvé dans quelques cellules universitaires, idéologiquement irréprochables le soutien nécessaire à ces frustrations qui ont été instrumentalisées, elle s’en est allée ravie d’être intelligente. Je me moque royalement de Crouzet et consorts.  Pauvreté d’analyse que de ne pas pouvoir être ce que l’on voudrait qu’on soit. Pauvreté mêlée de vanité, la plus cruelle de toutes, car elle est suivie – comme le disait si bien Stendhal – par le mépris. Nos pédants deviennent ridicules  quand ils se mettent à juger avec leur « goût appris » et qu’ils veulent vous persuader qu’ils ont de la délicatesse, du sentiment etc. Ils trouvent que l’Iliade est « terriblement ennuyeuse » mais ont-ils jamais su la lire ? On dit admirer Stendhal mais qu’aiment-ils au juste chez cet auteur Des héros masculins dont le corps a été érotisé, auxquels l’écrivain est le premier à avoir donné autant d’importance (avec Balzac) afin de se moquer d’un lectorat essentiellement féminin qui se délectait de se nouveau genre littéraire qu’était le roman romantique. Ils honorent cet homme de génie si burlesquement de leurs homélies périodiques qu’ils en deviennent pathétiques. Ignorance mêlée d’arrogance ! Ils  réduisent la littérature à un godemichet et voudraient qu’on les encense pour cela. Ils se congratulent, s’encouragent à aller toujours plus loin dans le burlesque qui les habite. Coupés de la réalité, il n’y a plus personne pour leur dire combien ils sont stupides. Ils s’enorgueillissent de participer à des concours dont la seule raison d’être et de faire accoucher l’idiotie dont ils se parent. Ils mesurent le nombre de pages qu’ils sont capables de parcourir en douze heures et nous tiennent régulièrement informés de l’état d’avancement de leur clairvoyance.  Ils piochent dans leur arsenal victimaire pour faire passer leur incompétence sur le plan de la vindicte tout en laissant croire que nous sommes sur la même échelle. Mauvaise foi patente de ces techniciens du verbe qui reprochent au dilettante que je suis, de savoir lire à leurs dépens. Merveilleux compliment que vous me faites là ! Tout comme un médecin que l’on soupçonne fort d’être un filou et qui proclamerait à son malade qui prescrirait lui-même son traitement pour soulager son cancer, qu’il n’y a pas de mauvaise médecine, que l’apposition des mains et quelques oraisons sont toutes aussi estimables que la faculté.  
Rassurez-vous, nos peines à jouir de la vie ont leurs tribunes, leurs publics, leurs assemblées et ils tonnent, excommunient, coupent des têtes à tour de bras alignant le niveau sur l’étalon de leur médiocrité. Ils détiennent tous les leviers de leur révolution culturelle, se cooptent entre eux, se reproduisent aussi et veillent à ce que le dogme idéologique soit respecté. Quoiqu’ils règnent dans tous les domaines, ces malades du moi ne trouvent à exister qu’à travers le prisme étroit de leurs narcissiques illusions issues de leur imaginaire vicié. Ils haïssent le monde, ils haïssent la vie, ils haïssent la culture qui n’est pas à leur image et se réfugient dans d’hypothétiques souffrances qui ne sont que la traduction de leur lâcheté, de leurs renoncements. Ils ont été façonnés dans l’insatisfaction et dans le ressentiment d’une pensée monolithique et millénariste. Autrefois, le directeur de conscience assurait le service après-vente de la haine du corps qu’il insufflait en leur permettant, après trois Ave Maria et deux Pater Noster, de maintenir la brebis dans les limites étroites de la confession . Aujourd’hui, la mode veut qu’ils s’allongent chez des charlatans qui sous  leur costume d’humaniste vont s’employer à les soulager pécuniairement, dans un premier temps, avant de s’attaquer au mal qui les contamine. Ils vont se parler, se raconter, se flatter et se souvenir de la dernière quéquette traumatique qu’on aurait voulu turlupiner avant d’en tirer l’éternelle conclusion que le sujet ne rêve que d’occire sa mère afin de se faire dénoyauter par son père.  Malin ! Ils réduisent la conflictualité qui existe par essence dans le psychisme à ce dualisme manichéen du bien et du mal issu d’un monothéisme tyrannique. Incapable de gérer, voire même d’appréhender le multiple que la nature nous offre dans sa diversité, ils créent des monstruosités qui ont pris les traits de la perversion, de leurs propres perversions qu’ils ont modélisées et qu’ils ont généralisées afin de culpabiliser l’humanité entière de leur déresponsabilisation. Ils se prouvent ainsi que s’ils sont malades, les autres aussi le sont et qu’ils ont nécessairement besoin de leur aide. Ce qu’ils ne peuvent avoir, nos génies le détruisent. Régression, infantilisation, ils tapent des pieds et s’enferment dans leur bocal ; malheureux qu’ils sont de ne pas faire tourner le monde autour d’eux.   Pourtant, un texte de Sénèque nous aide bien plus que toutes ces bouffonneries meurtrières.
Nos pédants désirant certainement rehausser le niveau de leur production analytique qui trouvait à souffrir de l’éloge de leur «  bovarysme » (à savoir : Harlequin, Angélique Marquise des Anges, Autant en emporte le vent…), se sont pris dernièrement de passion pour Shakespeare. Que dire ? Comme nous ne maîtrisons pas l’anglais, il nous serait malvenu de juger de sa puissance poétique. Cependant, les traductions en français qui nous sont données à lire, laissent apparaître une grandiloquence et une outrance démesurée. En trois mots : Shakespeare m’emmerde ! (là, le style en a pris un coup) Bien entendu, ce jugement n’a de valeur qu’en fonction de ma subjectivité qui comme son nom l’indique m’est toute personnelle. Précision nécessaire, parce que j’entends d’ici le procès d’intention naître sur ma prétendue supériorité. Dans ce cas précis, j’ai bien peur que l’hôpital se moque de la charité si j’en juge par des répliques d’anthologie comme : « nous ne nous sommes manifestement pas compris, ce qui n'est pas bien grave. » ou « je t’ai laissé ta chance ! » Cette condescendance associée à l’énumération de ses diplômes et des écoles fréquentées me laisse quelque peu incrédule sur la qualité de l’ennui censée l’accommodée. Bref ! Il est évident qu’elle est l’unique source de mon attention et que le narcissisme ainsi étalé n’est pas la marque de son égocentrisme.
Mais revenons à notre agité du bocal. Car, si j’en crois l’étymologie de son nom (To shake : « agiter » – Pear : « poire ») ce qui est secoué n’est pas touillé provoquant indiscutablement une fâcherie avec le sublime. Ce mélange de remarquable et de trivialité est extrêmement déroutant pour le bon goût, voire le goût en générale. L’œuvre en devient fastidieuse et artificielle et frôle la flagornerie. Notre auteur est loin d’être subversif. Il ménage systématiquement le pouvoir en laissant croire qu’il le critique (tout comme Molière).  Le débat n’est pas nouveau, il a existé en tout temps. Il a été le tragicomique auquel les romantiques se sont identifiés pour pourfendre l’académisme dominant. Un agité de l’asticot (« maggot » pour les intimes) en quelques sortes, reconnu mondialement ça ne mange pas de pain pour les pseudo-artistes, pseudo révolutionnaires d’aujourd’hui. Les Anglais, eux, le glorifient par atavisme et vanité et ont réussi à l’imposer grâce à l’hégémonie anglo saxone qu’ils exercent sur le monde. Cependant les Britanniques ont toujours été des alcoolos sans culture œnologique qui se torchent quand ils se la jouent aristo avec des cocktails. Les sujets d’Elisabeth 1ère  en 1590 sont des naïfs et des ignorants qui aimèrent contempler au théâtre les fléaux qui les touchèrent sous les règnes précédents. Shakespeare leur donna le moyen d’étancher cette soif de rancune, de rancœur et d’animosité qui les animait. Ils eurent les représentations en adéquation avec leur attente. Ils passaient pour le peuple le plus arriéré d’Europe, le plus attardé aussi. Aimer Shakespeare – comme le soulignait déjà Stendhal – « c’est se mettre au même niveau » ; avant d’ajouter aussitôt : « Sommes-nous véritablement incapables d’avoir l’audace d’admirer le grand Racine ? »  Tout Shakespeare ne m’inspire pas la moitié du quart du millième de ce que provoque chez moi cinq vers de Racine ou de Sophocle.
Quel que soit le crédit immense des pédants, quoiqu’ils règnent sans partage dans l’Education nationale, chez les éditeurs et même sur la toile, ils ne font que s’astreindre aux règles étroites qui leurs sont prescrites. Ils subissent les lois au lieu d’en imposer. Ils ne laissent paraître leurs préjugés tenaces qui portent sur les goûts de l’esprit plus de vanité que de grâce. Ce snobisme, dont ils se parent, est presque caricatural tant il est grotesque. C’est ainsi que nos courtisans actuels ont liquidé le génie français, le génie tout court dont ont pu bénéficier nos écrivains romantiques, au début du XIXe siècle. Ils nous ont assommés de leur prétentieuse élégance, exploitant leur fausse sensibilité et un pathos exacerbé à travers le genre rêveur, pour nous chanter la misère humaine et les joies de la mort alors qu’ils étaient eux-mêmes bien payés et surtout bien gras.
Qu’ils fassent preuve de leur esprit en se défendant de nos critiques, cela nous amusera. Dans l’état de tristesse aride d’une civilisation dirigée par la plus sévère vanité, un ridicule est la chose du monde que nous devons entretenir avec le plus de soin chez ceux qui furent nos amis ; cela fait toujours rire intérieurement. Vous ne trouvez pas ? 

 Vous me reprochez, Madame, d’étaler ma culture à défaut de la partager. Partageons, Madame, partageons ! Mais encore faut-il que nous ayons quelque chose à pouvoir prodiguer. Car du néant nous pouvons le diviser en autant de parts que vous le souhaitez, il n’en restera que des morceaux de néant. Au risque à mon tour d’être pédant et présomptueux, il n’y a guère de connaissance spontanée que l’on puisse partager. Malheureusement pour vous, une culture s’acquièrt et parfois même dans la douleur ; vous le savez ? Vous souhaitez que je m’épanche sur des tartines de niaiseries sentimentales que vous répandez à longueur de lignes et que je vous flatte à l’image de votre cour ? Je n’en ai pas la compétence et guère le temps. Irai-je entreprendre de me changer parce que mon voisin est divergent de moi ; pour lui permettre de briller ? Voyez-vous, lorsqu’on rencontre des gens tellement différents de nous, il y a péril à engager la discussion. Ce n’est point par orgueil mais par crainte de l’ennui.  Ce n’est donc pas pour votre immense talent dans vos jugements littéraires que je me fatigue à rédiger ce libelle. Si mes intentions ne se résumaient qu’à cela, je vous mépriserez en ne vous répondant pas. Ma motivation, tout comme la votre, est autre et vous le savez. Sinon vous ne seriez pas aussi impatiente d’avoir ma réponse.  Car, je n’ignore pas que vous vous languissez de connaître ma réaction et je m’amuse de vous laisser macérer.  Cependant, j’ai bien peur que votre couinement si remarquable en temps ordinaire lorsqu’il s’agit de combler le fossé qui vous sépare de la bête prenne un accent particulier. Il devrait s’affranchir de cette touche toulousaine si charmante à mon ouïe. Je vous suis redevable de ne point en subir la tonalité.      
Hier matin, j’ai découvert éberlué, sur ma terrasse, une araignée de la taille d’un galet. Immobile et sur la défensive, elle guettait la menace que je pouvais représenter pour son existence. Inutile de s’étendre sur la répulsion quasi culturelle qu’exerçait cette animale sur ma personne. Très vite, la question de son trépas s’est posé.  A cet instant, l’image de la supposée  monstruosité se dessinait sous mes yeux.  Elle était vénéneuse et sa morsure pouvait être dangereuse. Bref ! j’avais toutes les bonnes raisons de m’en prémunir en l’écrasant. La peur, l’effroi, la défense de nos territoires respectifs  pouvaient constituer le mobile de cette réciproque agression. Car si cet animale me paraissait infâme, je devais tout autant l’apparaître à ses yeux.  Il y a une dizaine d’années, j’ai été mordu par un poison bien plus redoutable que celui que s’apprêtait à m’injecter ce malheureux arachnide. Point de pattes velues ou de difformités malencontreuses, pas de compétition pour la survie ; une personne aimable au demeurant, pour laquelle nous avions que de pacifiques intentions. Inoffensif, je l’étais et j’eus espéré que ce fût réciproque. La question ne se posait même pas ; parce qu’il n’y avait pas de raison valable. J’avais des sentiments ; elle n’en avait pas, au-delà de ceux qu’elle avait pour elle-même, pour son égo, surtout, comme tout bon romantique qui se respecte. Je voulais la déposer et disparaître ; sans lui faire de mal, sans peine, sans pénitence. Pourtant, cette dernière m’a mordu et m’a injecté sa pestilentielle toxine pour des motifs qui m’échappent. D’un coup, la monstruosité a pris les traits de son visage. Et je cherche encore aujourd’hui la raison de son acharnement. Il n’y a pire ignominie que d’agir sans cause, comme cela gratuitement ; que d’exister par rapport à la cruauté dont nous sommes capables sur un être sans défense parce qu’il nous est tout acquis. Qui des deux êtres est le plus abominable ? Cette bête qui ne cherche qu’à survivre ou cette jeune fille rayonnante dans sa petite robe légère que je m’étais résolue à laisser s’envoler un matin d’août ? La blessure est encore vive et le poison encore actif.

   


Vous m’avez affirmé, un jour, pour justifier vos errements que finalement, nous étions trop différents. Au-delà du fait que je n’ai pas attendu que vous me le disiez pour en prendre conscience, j’ai toujours songé que ce qui rendait la vie susceptible d’être vécue, ce n’est pas de se regarder le nombril chaque matin en trouvant le clone de soi-même, de partir en quête de son précieux, de son unique en réduisant le monde à son image mais bien de comprendre son altérité. J’ai bien peur que votre univers culturel dans laquelle vous avez grandi, vous empêche d’appréhender cela. 
Je vous l’ai déjà dit, tout comme Martha dans l’Œuvre au Noir, je vous ai vue  telle que vous étiez, sans rien omettre de vos défauts, ni de vos atouts ; parce que vous aviez une qualité somme toute irremplaçable : vous êtes assurément intelligente même si vous manquez singulièrement de discernement. Mais de grâce,  Madame, apprenez à lire ! 

     

 

Si Stendhal revenait aujourd’hui, Julien et Fabrice seraient assurément psychanalystes.