Hiver avide lézardant de ses doigts glacés la tiédeur de ma dépouille engourdie. Hardiesse insipide, mes chevilles me pèsent. Confiné dans ta tanière, ma volonté s’amenuise ; mon aïon s’épuise. Esprit tourmenté qui ne cesse de me torturer. Un ami qui vous quitte et son souvenir vous habite. Son sourire illumine, ses oreilles se dressent de sa fourrure d’hermine et blesse de  tendresse mon cœur qui saigne. Des linceuls bétonnés sur lesquels se dessinent les contours d’une silhouette canine. Rien ne peut atténuer la douleur qui enfle. Une odeur, le parfum de ton être qui demeure dans ma tête. Tes beaux yeux noirs qui brillent de mille feux un soir de givre, consolant ma tristesse de ton regard apaisant. Derrière l’ivresse du Vigneron qui se pare de son masque, coule l’apeiron qui couronne nos destins. Vérité sans fard, à l’instant délivrée : « Une agonie sans cesse arrêtée, une mort d’instant en instant repoussée.»[1] D’outre-tombe, l’ultime missive survient : « tu vois, ce n’est rien d’autre que cela ! »

 

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Mélancolie destructrice, pensée corrosive, insupportable absence : je sombre ! Je te revois rayonnant sur le Rocher d’équité ; gambadant sur d’héliconiens pâturages ou chassant le reptile biblique de l’enclos épirote. Du haut des nuées, l’œil bienveillant du Céleste Rapace te veillait et le Dieu Large-carquois te souriait. Nous parcourûmes ensemble ces contrées familières. Ton allure altière hante le Temple glorieux dans les creux de Pytho. Majestueux et fier, tu exaltais alors de jouvence. Trompeuse apparence, la monstrueuse sénescence te guettait. « Soyons jeune, ô mon cœur ! Bientôt vivront à leur tour d’autres hommes, et moi, défunt, je ne serai que terre noire. »[2] Funeste réalité d’un samedi d’avril où l’indomptable Moire trancha ton fil, sur la table du trépas. Dernière caresse, dernier baiser ; d’un coup, je devenais orphelin. On te pesa le jour où l’on te brûla. J’ai donné à Charon le pourboire exigé. Ultime expiation, ultime obole  d’un amour qui se chiffre. Qu’importe ! Dans ta boite de carton, ta dépouille sublime.   

Bientôt deux années se sont écoulées. Et ta présence est bien plus qu’un simple souvenir. L’encens brûle, le myrte est en berne. Un jour, sans doute, il faudra se résoudre ; admettre de devoir te laisser t’envoler. En aurais-je le courage ? Mémoire assassine d’un enchantement trompeur. Il n’est pire malheur que de connaître le bonheur « Ephémères ! Etre quelqu’un ? N’être personne ? Rêve d’une ombre est l’homme. » [3] chantait l’aède cadméen. De ta demeure mortuaire, j’ai voulu en faire un sanctuaire. Borée, de ses glacials naseaux l’a pétrifié en tombeau. Partir !

Encore un instant avec toi. Pardonne-moi, douce petite âme tendre et flottante que chantait jadis l’auguste amant de Plotine. Toi qui es descendu dans un lieu pâle, nu et froid. Saura-t-on dans le devenir, qu’en un endroit intemporel, se sont rencontrées deux poussières d’existence, qui se sont consumées à trop vouloir aimer la vie ?  Amor fati, amor ; ce fut l’essentiel de ton enseignement. Je te reste redevable de ce que je sais.  Aimer notre réalité par-delà la médiocrité. La vie méconnaît le mal. Ne pas être dupe, convaincu que « le plus enviable de tous les biens sur terre est de n’être point né, de n’avoir jamais vu les rayons ardents du soleil. »[4]

 

Époque de cendres ; le deuil est de retour. La gamine peut attendre ; ses contours se sont figés. Cadavre vivant qui a érigé son néant en règle d’existence. Qu’importe ! Dédaignons pour le moment, les lâches et les âmes viles. J’ai besoin de réchauffer mes entrailles grelottantes. Une envie soudaine de parcourir les lieux que j’affectionne tant ; à la recherche sans doute du temps perdu, d’un plaisir révolu.    

 



[1] Schopenhauer

[2] Théognis

[3] Pindare, Pythique VIII 

[4] Théognis