Jeudi 5 Août 2010

(réactualisé le 25 Août 2010)

 

Naples - Février 2003

- Pourquoi Naples ?  me demandera-t-on avec un brin de circonspection.
- Parce que Naples  est certainement une des plus belles villes au monde,  répondrai-je sans  hésiter.
Je n’ose imaginer les éclats de rire auxquels je risque de m’exposer.
- Pourtant, quelle ville au monde possède un tel attrait ? lancerai-je sans me démonter. Assurément, aucune.
- Comment peux-tu  parler de splendeur, s’agissant  d’une cité sans plan d’urbanisme, où  des blocs de béton frelaté aux crépis défraîchis côtoient des édifices superbes  en pierre de taille, où la saleté des rues poisseuses concurrence l’éclat  des monuments dont certains demeurent crasseux ? Et je passe  les sempiternels reproches faits à sa voirie défoncée, à  cette circulation débridée, à ce bruit assourdissant, à cette saleté, à ces odeurs, à ces poubelles qui débordent… Essaims de scooters qui virevoltent, qui tournent dans tous les sens ; nuées de véhicules de toutes sortes dans des ruelles trop étroites, pollution incessante, désordre constant, confusion généralisée qui devient la règle.  En clair, bordel permanent chez une population qui n’a pas trouvé d’autre idée plus lumineuse que de vivre à l’extérieur. Multitude, foule parfois oppressante,  eutrophisation  urbaine avec des taux de densité parfois supérieurs à dix mille habitants au kilomètre carré, partout où l’on va, on est confrontés à cette vie débordante. Excès en tous genres d’une population qui dévore l’espace, bien sûr, de gens dont on ne cesse de nous rappeler qu’il faut s’en méfier comme de la peste. Se garder des voleurs évidemment qui nous guettent,  prêts à nous tomber dessus au moindre faux pas, de ces escrocs qui tentent de vous flouer. Ne rien avoir d’ostentatoire, serrer son sac et être aux aguets lorsque l’on entend un bruit de moteur derrière soi, ne pas s’aventurer dans des quartiers en-dehors du centre ville,  telles sont les recommandations qui nous sont faîtes par les Napolitains eux-mêmes. Les reproches ne s’arrêtent pourtant pas à ce type de mise en garde. Il suffit pour cela de s’écarter un peu de la Campanie, de remonter vers le Nord de l’Italie, et le jugement devient implacable.  Le Napolitain n’est pas simplement un chapardeur ; ce serait le moindre des griefs qu’on aurait à lui reprocher, mais un feignant, un éternel assisté  et un criminel de la pire espèce dont on souhaite maintenant ouvertement la disparition complète. 
Que dire d’autre ? Le constat est sans appel.

Naples - Piazza Plebiscito - Fev.2003
Naples - San Francesco da Paolo - 2005


Cependant, je persiste et je signe en clamant  comme il convient que Naples est une ville extraordinaire !
Fascinante de par son cadre naturel qui rappelle à chaque instant que son caractère d’éternité n’a d’égal que la fragilité de son environnement. La seule réalité qui compte est celle du moment présent.
Banalité que de dire cela, me rétorquera-t-on. Et pourtant, c’est une vérité à laquelle le voyageur ne peut se soustraire s’il veut saisir quelques parcelles de la mentalité si caractéristique de l’habitant de cette contrée. 

Rue de Naples


La ville a été fondée par des Grecs. Cela non plus ne sera pas fortuit. Elle portera, dès lors, en elle cette part de tragique, signe distinctif de ce monde hellénique de la Magna Græcia.  L’étymologie de son nom contient la trace de cet enfantement particulier conçu, comme Dionysos, sur une double naissance. Car, pour qu’il y ait une neapolis, il a fallu avoir auparavant une paléapolis. Une première fondation se développa sur l’ilot de Mégaride à l’emplacement actuel du castel dell’Ovo ainsi que sur le sommet de la colline de Pizzofalcone. Elle prit le nom de Parthénope, patronyme de la sirène ; celle-là même qui s’éprit d’Ulysse avant de se jeter à la mer.  Il est à noter que cet accouchement est contemporain de la rédaction de L’Iliade et de l’Odyssée.  Puis, des colons venus de Cumes créèrent Néa Polis. Strabon nous apprend que des Chalcidiens ainsi que des représentants de Pithécusses et d’Athènes  se joignirent à cette fondation.  Naples rassemblera des populations originaires d’Eubée, d’Attique, de Rhodes auxquelles se joindront des peuples campaniens, puis enfin les Romains. Néanmoins, la cité garda longtemps sa culture hellénique ; particularisme suffisamment important pour que le géographe grec le relève au premier siècle de notre ère.

 


La nature volcanique du site constitue assurément une spécificité à laquelle les Grecs d’abord, puis les Romains ensuite furent confrontés. La première colonie hellène de Sicile et d’Italie fut implantée à Pithécusses (Ischia)  en 770 avant notre ère par les Eubéens afin de contrôler les routes maritimes (surtout  l’approvisionnement en fer)  entre l’Etrurie et plus particulièrement entre l’Ile d’Elbe et la Grèce.  Ce sont ces mêmes Eubéens issus de Pithécusses  qui, vingt ans plus tard, décidèrent de fonder Cumes avec pour oikistes Hippoclès de Cymé et Mégasthénès de Chalcis. Nous l’avons vu plus haut, Cumes sera la métropole de Naples mais aussi de Dicéarchia (Pouzzoles). Strabon soupçonne fortement que la nature des phénomènes qui se déroulent dans cette région soit identique à ceux de l’Etna et des Iles éoliennes. Ils notent que les Eubéens ont été chassés de Pithécusses  bien plus par « les tremblements de terre et des éruptions de feu mêlé d’eau de mer et d’eaux chaudes »  que par les querelles intestines. Même les colons envoyés par Hiéron de Syracuse durent rebrousser chemin à la suite d’événements vraisemblablement similaires, après qu’ils eurent bâti une forteresse.  Il  met en parallèle ces manifestations volcaniques  qu’il connaît mal avec le mythe de Typhon raconté par Pindare dans les Pythiques. Il cite Timée de Tauroménion qui relate l’éruption du Mont Epoméo sur l’Ile de Pithécusses et le raz de marée qui s’ensuivit au VIIIe siècle avant notre ère.  Il évoque les émanations de soufre, de feu  et de sources chaudes qui seront à l’origine des eaux thermales sur lesquelles des cités,  de Cumes à Dircéarchia et de Baïes à Neapoli, bâtiront leur notoriété. Renommée qui encouragera  sans cesse plus de gens à venir s’installer en cette région en apparence idyllique. Ainsi, Polybe relève que la campagne qui environne Capoue est en effet la plus fameuse d’Italie, car le sol y est fertile et le pays, qui est fort beau est baigné par la mer… »  Il note aussi qu’on y trouve « les villes les plus célèbres et les plus belles de la péninsule Sur la côte sont établies SInuessa, Cumes, Dicaïarchia, puis Naples et enfin Nucéria [...] Les légendes attachées à ce pays, qu’on lit dans les récits mythologiques, lui conviennent parfaitement. La contrée, comme d’autres plaines célèbres, est appelée Champs Phlégréens. Il paraît en effet vraisemblable que ce soit, entre toutes, cette terre-là, si riche et si belle, qui a suscité une querelle parmi les dieux. ».   Baïes va devenir le lieu de villégiature des empereurs et de l’aristocratie romaines. Des palais somptueux, aujourd’hui sous l’eau, vont s’élever et seront  l’épicentre licencieux des jeux sulfureux qui s’y dérouleront. Sénèque dira d’elle, qu’elle est le lieu de plaisance de tous les vices », ajoutant un peu plus loin, avec un brin de ressentiment, qu’elle canalise «  tous les excès d’une débauche comme affranchie de toute loi 1 ». Ovide dans L’art d’Aimer préférera  simplement nous informer qu’il est plus aisé de compter les grains de sable que de dénombrer les belles femmes en cet endroit. C’est encore ici qu’Agrippine, la fille de Germanicus et la mère de Néron,  fut assassinée sur ordre de son fils. Pétrone aussi mit fin à ses jours sur les bords de cette mer bleue pour ne pas déplaire à la pourpre. Cependant, si  la luxure, la corruption dionysiaque atteint  ici son paroxysme dans la transgression des règles que cela suppose, cette contrée n’en est pas moins réputée pour la fertilité de ses sols. Dès l’Antiquité, la densité humaine y était importante. Même Pithécusses, un temps inhospitalière, nous l’avons vu, fut repeuplée dès le Ve siècle avant J-C. Sans doute, aussi  y eut-il une accalmie volcanique, à partir de cette époque, permettant de reléguer dans les souvenirs des événements qui ne devinrent plus que des témoignages lointains dont la crédibilité diminuait à mesure que les années passaient.  L’exemple du lac d’Arverne est à ce titre emblématique.  Strabon rapporte cette tradition que les habitants de la région lui ont certainement racontée. A moins qu’il l’ait empruntée à l’historien local, Ephore de Cumes qui vécut à l’époque d’Alexandre le Grand.  C’est ainsi que  « les oiseaux entraînés là dans leur vol s’abattaient aussitôt à la surface des eaux, frappés à mort par les exhalaisons qui se dégageaient de ce lieu comme si c’étaient les Portes de l’Enfer. »  Le merveilleux texte de Lucrèce 2 dans De rerum natura [ ]reprend ce récit en y ajoutant moult détails sur la fin programmée des oiseaux comme s’il l’avait lui-même observée. Plus intéressante est l’origine du nom Averne qu’il rapproche du grec a-ornos qui signifie « sans oiseaux ». Timée de Tauroménion qui vécut plus de deux cent cinquante ans avant le géographe d’Amasée, raconte quant à lui qu’il a vu des cygnes sur le lac. Diodore de Sicile, lui, nous apprend que l’Averne était consacré à Proserpine et qu’on pouvait y consulter un « oracle rendu par les morts» mais qui n’existe plus à son époque.  De plus, il rappelle l’épisode mythologique qu’il tient d’Ephore, sur le combat entre les dieux aidés d’Héraclès et les Géants fils de Gaïa 3 qui se déroula dans cette campagne que l’on nomme les Champs Phlégréens 4.  Je ne peux m’empêcher de citer encore cet extrait de  la Ier Pythique déjà précédemment évoqué:


« Mais tout ce que Zeus n’aime point frémit, en écoutant le chant des Piérides, sur la terre et la mer immense ; et il frémit aussi, celui qui gît dans le Tartare affreux, l’ennemi des Dieux, Typhon aux cent têtes. Jadis il grandit dans l’antre fameux de Cilicie ; les hauteurs qui dominent Cumes et opposent leur barrière à la mer pèsent, avec la Sicile, sur sa poitrine velue, et la colonne du ciel la maîtrise, l’Etna couvert de neige, qui toute l’année nourrit la glace piquante.»   

 

 

  
Strabon en bon scientifique qu’il veut être, hésite entre ce qui relève du mythe et ce qui est de l’ordre de la science. Il observe les émanations de soufre, les multiples tremblements de terre, le jaillissement de sources chaudes ainsi que la fertilité de la campagne ; mais a-t-il assisté personnellement à une éruption volcanique explosive? Assurément, non. Dès lors, comment, peut-il rendre compte des puissances telluriques qu’il a sous les pieds ? Sa description du Vésuve est révélatrice à ce sujet. Il décrit une montagne dont les flancs sont entièrement cultivés. Le sommet quant à lui y est plat mais totalement stérile avec « des crevasses qui s’ouvrent comme des pores dans une roche couleur de suie dont on dirait qu’elle a été rongée par le feu. » Pas de description de cratère mais un sol plat avec des crevasses. Les habitants de Pompéi et d’Herculanum ont-ils conscience que le Mont Vésuvio est un volcan avec un dôme prêt à leur exploser à la face ? Vraisemblablement que non ! Du moins, j’en suis convaincu depuis que j’ai lu le géographe augustéen.  Idem concernant le lac d’Averne. Aujourd’hui, on sait que ce cratère n’a que trois mille ans d’existence.  Ce qui est à l’échelle géologique extrêmement peu. C'est-à-dire que mille ans avant notre ère, il était en activité avant de s’endormir progressivement  tout en laissant peut-être s’échapper des vapeurs toxiques de dioxyde de soufre qui furent  la cause de l’asphyxie des volatiles qui le survolaient. C’est d’ailleurs juste à côté de ce lac qu’eut lieu la dernière éruption volcanique, en 1538, qui sera à l’origine du Monte Nuovo. Toute la région est en perpétuel changement. Mouvements  ininterrompus de la terre qui se traduisent par des phénomènes constants de bradyséismes, ici, rien n’est fixe, tout est en continuelles mutations.  Les champs Phlégréens ne sont que la partie émergée septentrionale d’une immense caldeira  qui est la coiffe  d’un énorme édifice volcanique dont le Vésuve n’est qu’un des éléments 5. Dans cette caldeira, près de trois millions de personnes vivent en attendant la catastrophe annoncée.  Catastrophe comme celle de 79 ou celle plus récente du Mont Saint Helens aux Etats–Unis ou encore celle du Pinatubo aux Philippines ? Non ! Sans vouloir faire dans le catastrophisme, beaucoup s’attendent à une éruption cataclysmique si l’on en croit les vulcanologues.  

Pouzzoles - Cratère de la Solfatara
Pouzzoles - Cratère de la Solfatara
Ti-Poune sur l'Agora d'Héphaéistos -2005

   
 Strabon est certes un homme de science qui tente d’agir comme tel en rapportant ses observations mais il est aussi un Grec qui connaît trop la valeur d’un mythe. Il ne se prive pas de les relater sans  porter le moindre  jugement de valeur. Les domaines sont différents. Ils se rejoignent certes mais ne se recoupent pas forcément.  Chose inimaginable aujourd’hui, où nos éminents esprits positivistes auraient tôt fait de discréditer cette parole. Et pour cause, il ne la comprennent pas.  Le mythe est infiniment plus puissant que la science parce qu’il prétend répondre à la question du pourquoi  et du sens de ce qui est vécu. Alors que les sciences, elles, sont de par leur nature évidemment faustiennes,  expliquent non le pourquoi mais le comment des choses. Explications scientifiques à travers lesquelles on ne peut pas comprendre le sens de la vie mais seulement l’instrumentalisation des choses qu’elles expliquent ! Les sciences ne peuvent sortir du mythe mais, simplement le dégager des errances explicatives. Et ne parlons pas de l’Histoire qui n’est pas une science et qui se veut pourtant être la dépositaire de ses attributs. Si je reprends les témoignages exposés ci-dessus, on s’aperçoit que le seul auteur qui pourrait être considéré comme un spécialiste de cette discipline avec la méthodologie  exposée par Thucydide, celle qui est en vigueur aujourd’hui, est certainement  Timée de Tauroménion.  Il ne rapporte que des témoignages dûment vérifiés et corroborés. Il décrit les choses telles qu’elles se sont produites, en les définissant : c’est-à-dire en posant des bornes, des limites à des événements qui de par leur nature sont fluides. Il y a un début, un déroulement et une fin qui conclut son récit et qui lui permettent de le relier à quelque chose d’autre dans l’objectif avoué ou inavoué d’étayer une morale, une justification et une « vérité ».  Ainsi, l’épisode de l’éruption du Mont Epoméo à Ischia. Cet événement  est terminé à l’époque où Strabon rapporte les faits. Il s’est conclu avec un raz de marée qui a éteint l’incendie. Il a transformé  ce phénomène historique exactement décrit et prouvé  en phénomène cognitif qui est pour celui qui possède cette connaissance un objet mort.   De la même manière, lorsqu’il relate qu’il a vu des cygnes sur le lac Arverne ; il est de bonne foi.  Il a effectivement vu ces oiseaux flotter sur les flots. Cependant, la compréhension de l’historien est considérablement réduite. Du fait qu’il construit son analyse sur un temps linéaire très limité, très fragmenté, et peut-être même complètement illusoire. Il a fondé son raisonnement sur une compilation de subjectivité qui devient alors par la grâce du Saint Esprit, vérité. C’est une duperie ! Sa démarche est complètement non historique. Car, la simple quête de connaissances ne saurait justifier son activité d’historien qui est commandée par la vie elle-même. Son discours est idéologiquement orienté. Il pense que le sens de l’existence va se dévoiler à mesure que l’on parcourt le processus. « Ils ne regardent en arrière que pour comprendre le présent  à la lumière du chemin déjà parcouru et pour apprendre à convoiter plus ardemment l’avenir » -lançait Nietzsche 6 pour définir ce qu’il appelait les  « esprits historiens ». En écho, Hegel semble lui répondre pour corroborer ses affirmations que ce que l’histoire nous apprend, c’est que les hommes n’ont jamais rien appris de l’histoire. Et pour cause, la fable  telle que nous la livrent ces « esprits historiens » est un récit qui se nourrit du pathos et qui le perpétue à travers le temps en culpabilisant l’humanité dans un objectif politique. Alors que les hommes ont besoin d’oublier pour exister. On peut vivre heureux sans mémoire, «  comme le montre l’animal ;  – notait Nietzsche –  mais il est absolument impossible de vivre sans oubli ».  De là, la difficulté de nos contemporains avec ce que nos « esprits historiens » ont appelé les sciences historiques, et leur enseignement. Tant que le discours s’inscrit dans une dimension politico-théologique ou dans ses avatars idéologiques, il a une utilité ; parce qu’il permet de donner un sens aussi biaisé soit-il. Mais, lorsque le phénomène religieux est en baisse et que les sociétés s’affranchissent des spéculations politiques, la parole devient inutile. Personne n’aime se rendre malade volontairement ; si ce n’est les romantiques mais eux, ils sont maso.  Alors que le mythe est une représentation totalisante d’un archétype cosmologique qui permet d’appréhender une globalité dans toutes ses dimensions.  Il est infiniment plus authentique. A condition, néanmoins, de ne pas être travesti par une récupération nauséabonde. Car, aussitôt, il perd son caractère de pureté pour devenir légende quand il n’est pas tout simplement instrumentalisé en étant historicisé comme dans le cas de la Bible où des mythes épars mal compris ont été rassemblés afin de nourrir une réalité dans le sens d’un chemin balisé.  J’ai de plus en plus d’indifférence pour ces historiens contemporains qui se drapent dans le costume  vertueux de la soi-disant  vérité qu’ils habillent d’objectivité, pour délivrer au bout du compte un message dogmatique qui se veut inattaquable parce qu’ils tuent l’objet.  Qui a raison : Timée avec ses témoignages oculaires ou Pindare avec son Titan à cent têtes ? Pour ma part, j’ai toujours préféré Hérodote à Thucydide.  

      

Cûmes - Temple d'Apollon - au fond le cap Misène et Procida                 


Mais je me perds dans cette digression en m’éloignant de mon sujet qui est à l’origine de cette réflexion. Où en étais-je ? Ah ! oui. A ces forces chthoniennes qui déterminent le caractère des hommes. A ce temps, qui n’a pas la même signification à Naples qu’à Paris ; à cette volupté qui se confond avec le soufre de son volcanisme. A ce plaisir des sens qui, nulle part ailleurs ne sont aussi sollicités que dans cette contrée. Tout est sulfureux ici. Ces paysages enchanteurs, bien sûr ; mais aussi, les fruits de cette terre y compris ces femmes. Même les poubelles qui débordent sont un sujet de préoccupation. Volupté, voilà l’adjectif qui qualifierait le mieux la campagne 7 napolitaine. Délice des amours éphémères, d’une robe que l’on trousse au détour d’un chemin fréquenté, d’un baiser que l’on glisse, d’une nuque qui tressaille à l’écoute d’un frisson. Bonheur de l’instant, licence du temps suspendu d’un soir qui descend  et qui transforme un sourire en volutes éternelles.
Baudelaire non plus n’est pas resté insensible aux charmes de cette région. Dans Eruption volcanique à Baïes qu’il rédige en latin, il entame son œuvre en parlant d’une terre aimée des poètes.

Tellure Italica, qua semper amata poetis
Mollior allambit Baiarum littora fluctus
Ter centum vix ante annos, mutata tremendis
Felicem rupis monstris natura quietem
8

Le sujet est la dernière éruption de 1538. Elle donna naissance à cet appendice du lac Averne qu’est le Monte Nuovo. Il dépeint la quiétude d’un paysage luxuriant, romantique à souhait qui tout d’un coup se voit ravagé par la fureur du feu volcanique. Au matin, la mort et la désolation recouvrent d’un voile de cendres et de suie ce qui fut autrefois un lieu idyllique. Cependant, au milieu de cette plaine dévastée s’élève maintenant un nouveau volcan qui fut craint par les hommes dans un premier temps, avant d’être adopté par eux. Mis en valeur, ses pentes offrent des récoltes exceptionnelles en régénérant les cadavres engloutis ; ce qui fait oublier les dommages causés. Baudelaire achève son ode qui pourrait presque être tragique s’il n’y avait cette amertume qui trahit sa révolte dans les derniers vers. Le reproche n’est guère loin à l’égard de ces hommes qui jouissent de bienfaits bonifiés par l’adversité de leur ancêtre. Feignant d’ignorer en cela la mise en garde de Schopenhauer : à savoir que  "La vie d'un homme n'est qu'une lutte pour l'existence avec la certitude d'être vaincu.9"Il espère à la place d’être, en bon romantique qui se respecte. S’émouvoir au souvenir d’un paradis perdu mais qui s’est reconstitué après cette palingénésie qui a dévoré la vie pour mieux la restituer. Il a subitement pris conscience du fameux mot « c’était » qui le renvoie lui-même à un éternel imparfait et qui porte en lui le combat, la souffrance et le dégoût. Il refuse cette vérité nietzschéenne selon laquelle  « être » n’est qu’un continuel « avoir été », une chose qui vit de se nier et de se consumer, de se contredire elle-même. »       

Sommet du Vésuve
Pompéi
Cratère du Vésuve

   
Le Napolitain, lui, sait (ou du moins essaie de)  s’installer au seuil de cet instant, en s’efforçant d’oublier le passé afin de tenir debout sur un seul point, tout en tentant de conjurer sa crainte et son vertige pour mieux profiter de son bonheur d’être en  vie. Il sera beau parleur, chanteur et animé d’un tempérament ardent. Le jour, il s’en remettra à la bonne Vierge et aux Saints guettant la liquéfaction du sang de San Gennaro en accomplissant ses dévotions avec le plus de ferveur possible. Les églises seront pleines ; le confessionnal ne désemplira pas. Il conjurera le mauvais œil à l’aide de sa superstition. Mais sitôt que la pénombre s’installe, que la Grande Mère se change en Bonne Vierge, Koré redevient Perséphone et Séléné se métamorphose en Artémis. Repousser la vie, c’est permettre à l’ombre funeste de recouvrir d’un velours noir le ciel étoilé où gicle le lait d’Héra de son  sein endolori. Parfois, on raconte encore l’histoire de ce jeune héros de Trézène, Hippolyte, qui se prémunit des sortilèges de Cypris pour mieux affirmer sa fidélité à sa déesse tutélaire. Mais la vierge chasseresse prit les atours de la Mort pour venir à lui sous son apparence lunaire. « Il la devinait sans la voir, car les mourants ne font que deviner les dieux. Et nous – conclut Marguerite Yourcenar -  qui sans cesse mourons notre vie, nous n’avons pas non plus entrevu Artémis. Mais nous humons ici son parfum d’herbe et d’astre, et,  couchés sous ce ciel, sous ces feux, nous tenons la nuit comme un pan de son manteau. 10 »

Trézène - Hippolyteion

Malheureusement, le Napolitain a connu aussi une calamité plus importante encore que les humeurs de la terre où il réside. Nous l’avons vu, cette cité a eu la chance d’être fondée par les Grecs. Pendant longtemps, alors que toute la région était conquise par les Samnites puis par les Romains, elle resta un foyer de la culture hellénique important. Tandis que Baïes était devenue la cité de toutes les démesures qui, en comparaison, relèguerait Saint-Tropez au rang d’obscur village corrézien, Naples garda sa tempérance et son bon goût. Strabon, encore lui, nous apprend que c’est entre ses murs qu’aiment se retrouver les individus qui fuient les mondanités, la vanité de la cité impériale et qui recherchent la tranquillité et l’authenticité d’un endroit où se perpétuent les habitudes grecques. A cet endroit, les Romains adoptent les coutumes et le genre de vie hellénique. Ils finissent par y passer leur vie. Les invasions lombardes, normandes et angevines n’eurent que peu d’influence sur le tempérament du Napolitain et des populations du sud qui se démarquent nettement du reste de l’Italie. Mais, il y eut une catastrophe après laquelle tout être normalement constitué aurait eu du mal à se relever, même s’il a connu des fléaux sans précédent : son pays fut occupé par l’Espagne.  
Revanche du Punique sur le Romain, de la laideur sur le beau, de la bêtise sur l’intelligence ; à côté de cela les sept plaies d’Egypte sont une plaisanterie. Tout comme Stendhal qui mesure combien sa douce Italie a connu de vicissitudes avec le joug Ibérique, je persiste à penser que cette influence fut un désastre. L’écrivain grenoblois ne se privera pas de fustiger le despotisme espagnol qui opprime sa belle transalpine. « Depuis 1530 et Charles Quint, - note l’auteur de la Chartreuse de Parme  - tout ce qui était possible a été tenté pour l’avilir »  Et de préciser que cette tyrannie ne s’est véritablement établie qu’après 1530 alors que les Aragonais étaient présents, dès 1442, à Naples et s’attarderont jusqu’en 1759. Pourquoi 1530 ? Est-ce le couronnement de Charles Quint comme roi d’Italie, comme dernier empereur du Saint-Empire romain germanique, de la prise de Florence ? sans doute, les trois raisons à la fois.     
En fait j’ai beau chercher dans ma mémoire un aspect positif qui aurait été importé de ce Pays de Gades, de « cette limite des ténèbres » comme le rappelait Pindare, mais je dois bien avouer que je suis comme frappé d’amnésie en y songeant. Lorsque je pense littérature et Espagne, tout de suite me vient à l’esprit le nom de Cervantès qui séjourna d’ailleurs à Naples. Mais après, c’est le vide total. Quand je songe au théâtre et à l’Espagne, il me vient en tête Lope de Vega qui influencera si négativement la scène élisabéthaine (Espagne et Angleterre, deux pays qui se distinguent par leur bon goût ; il faut en convenir). Puis, en ce qui concerne philosophie et Espagne, c’est le néant le plus complet.  Alors, on se rabat sur le portrait de Catherine d’Aragon et l’on comprend pourquoi le pauvre Henry VIII changea de religion avant de sombrer dans une psychopathologie inavouable. Bien sûr, les esprits retors m’opposeront le cas du mariage de Louis XIV avec l’infante d’Espagne Marie Thérèse. Oui, mais le roi de France avait cette capacité étonnante qui pour le commun des mortels se diagnostiquerait aussitôt par nos éminents psychiatres comme une forme de schizophrénie patente mais qui chez le « lieutenant de dieu sur terre » prend la forme d’un don prodigieux, à savoir : incarner l’Etat quand il le faut. Et heureusement, sinon nous aurions eu un schisme supplémentaire sur les bras. Trêve de plaisanterie ! Stendhal reproche aux Ibères, outre le despotisme, d’avoir avili les mœurs italiennes en introduisant des coutumes issues de leur folklore culturel. Cela peut sembler anecdotique ; toute occupation entraîne des échanges culturels, mais pour l’écrivain ça ne l’est pas. Dès lors, nous sommes amenés à nous demander en quoi ces usages entrent en conflit avec l’idée qu’il se fait de sa chère Italie.

Vésuve - Castellamare di Stabia
Vésuve - Naples
Vésuve

 


Ce qu’il réprouve chez les Espagnols, c’est ce goût qu’ils ont pour la rêverie et pour l’imagination qui s’émancipe de la réalité. Il écrit dans Mémoires d’un touriste : 
« Cet Espagnol, [...] se repaît, dans l'intérieur de son âme, des chimères les plus ravissantes.
Remarquez bien ceci : ce n'est pas la réalité, c'est son imagination qui se charge de les lui fournir. Il résulte de là que, dans les moments de passions, la lorgnette du raisonnement est entièrement troublée ; il ne peut plus apercevoir rien de ce qui existe réellement. »


Ca ne vous rappelle rien ?  En fait, il est en conflit avec les fondements même de la culture romantique. Sa proximité avec la terre de Michel Ange et sa passion pour les arts lui a permis, à contrario des autres écrivains romantiques de son époque, d’entr’apercevoir cette originalité. C’est un homme de l’instant ; c’est peut-être pour cela que Nietzsche l’aimait tant. Comment serait-il resté insensible à cette confidence qu’il nous donne dans Promenades dans Rome ?


« Je voudrais, après avoir vu l’Italie, trouver à Naples l’eau du Léthé, tout oublier, et puis recommencer le voyage, et passer mes jours ainsi. »


J’avais déjà parlé dans un de mes articles précédents de ce qu’il pensait de l’introduction de l’usage du sigisbée (ou comment se faire cocufier publiquement et avec le sourire) dans la culture italienne. Habitude espagnole sur laquelle il est inutile de revenir. Je préfère cette fois-ci m’attarder sur le Don Juan, autre coutume, vous en conviendrez, typiquement hispanique, avec le conquistador et la corrida.   
Si je reviens aux Mémoires d’un touriste, on saisit à travers l’analyse qu’il donne du Don Juan tout le mépris qu’il a pour ce genre de figure. Là encore, ce sont toutes les références où puisent les romantiques qui y sont égratignées : à savoir les romans de chevalerie, l’amour courtois hérité et la religion. En fait, ce n’est pas tant la chevalerie en elle-même qui lui déplaît mais le roman courtois sur la chevalerie qui donne au Don Juan un côté extrêmement burlesque. Ainsi, dans ses Mémoires, on  lit :     


« Puis vint la chevalerie, qui eut l’idée singulière de prendre les femmes pour juges de son mérite.
Le Don Juan pousse ce système jusqu’à l’excès ; il adore les femmes, et veut leur plaire en leur faisant voir jusqu’à quel point il se moque des hommes. Cette idée sur ce curieux effet de la chevalerie, fille de la religion, m’a occupé toute la soirée…
Remarquez qu’il n’y a jamais de Don Juan sans un penchant invincible pour les femmes. Ce penchant est l’imagination elle-même ; il n’y a donc rien de singulier à ce qu’un Don Juan finisse par croire à la magie, à la pierre philosophale, à toutes les folies.
11 »


Par tous les dieux, que cet homme avait de l’humour ! Puis, un peu plus loin, il ajoute pour enfoncer le clou :


« Il faut, pour que le caractère de Don Juan éclate, la réunion d’une grande fortune, d’une bravoure extraordinaire, de beaucoup d’imagination et d’un amour effréné pour les femmes. Il faut de plus naître dans un siècle qui ait eu l’idée de prendre les femmes pour juges du mérite. Du temps d’Homère, les femmes n’étaient que des servantes ; Achille si brillant, ne songe pas du tout au suffrage de Briséis ; il lui préfère celui de Patrocle. »

Si la Renaissance a pour berceau l’Italie, ce mouvement de pensée a été récupéré et profondément perverti par la réaction espagnole et protestante. Le mot même de « Renaissance » n’a pas la même signification selon que l’on se place sous le despotisme de la réaction ecclésiale avec son délire anthropocentrique ou que l’on respecte l’étymologie même de ce mot à savoir, un renouveau, une palingénésie d’un ordre ancien ante chrétien. C’est bien entendu la première solution qui a été retenue. L’Eglise ou plutôt les Eglises s’adapteront en dévoyant cette révolution qui aurait pu s’éteindre en feu de paille si elle n’avait permis de créer les conditions qui permettent à l’esprit scientifique naissant de rechercher la vérité en pensant le monde sensible autant que l’Etre. Et puisque ce monde visible devient enfin assez  intéressant pour qu’on aille y chercher quelques vérités, l’homme en tant que création à l’image de Dieu devient seul responsable des limites morales qu’il fixe dans sa propre faculté à connaître. Il est le seul dépositaire de la connaissance qu’un Dieu omniscient a bien voulu lui transmettre. Il en résulte une terrible déresponsabilisation dans la mesure où ce qu’il sait est la conséquence d’une volonté qui le dépasse et à laquelle il a voué une obéissance totale. C’est ainsi que le mot d’humaniste change aussi de sens. Il devient synonyme de soumission à une perversion de l’esprit omniscient. Entre l’érudit qui met en avant son libre arbitre pour justifier de ses errances et celui qui en appelle à la raison, il y a un gouffre.  Pour ces intransigeants du dogme, le mot de « Renaissance » prend alors la forme d’un « reborn » évangéliste avec en prime une sorte d’affranchissement total dans les règles morales qu’il se donne ;  dans la mesure où l’on a créé un Dieu à notre image qui assimile toutes choses au bien. Progressivement, on glisse d’un théocentrisme vers un anthropocentrisme, qui se confondent avant de se digérer mutuellement. La raison qui émerge à travers cette transformation ne saurait être envisagée que comme un avatar d’un dogme qui s’affranchie du carcan d’une éthique religieuse pour mieux y retourner par la suite. Ainsi « les Lumières » du XVIIIe   siècle, n’ont de lumineux que dans une raison assujettie à une révélation qui voit dans l’éducation, une révélation issue de Dieu. A ce rationalisme naissant s’oppose le courant romantique pourtant issu du même moule humaniste qui voit dans l’exaltation des sens le vecteur métaphysique entre l’âme qui ignore le corps et l’Etre. Au bout du compte, rationalisme ou romantisme sont les deux faces de la même farce monothéiste. Ils appréhenderont l’existence à l’aide de l’hubris de leur « rationalisme ou de leurs passions alors qu’ils se trouvent au bord d’un abîme qui les dépasse.
Pourtant, bien avant le bouleversement nietzschéen du XIXe siècle, le débat a existé en Italie au début du XVIe siècle entre une élite souvent aristocratique (parfois même pontificale) plus éprise d’un retour aux sources tragiques et le fanatisme renaissant qui s’identifiait de plus en plus  à des nations en gestations,  à des peuples élus en devenir et qui revendiquaient l’application d’une orthodoxie évangélique en s’appuyant sur des masses souvent illettrées terrorisées à l’idée de l’enfer. Autant dire que la controverse fit long feu : il ne s’agissait bientôt plus que de connaître la nature de l’orthodoxie qui prévalait. Entre une Contre-Réforme qui s’appuie sur la puissance du moment à savoir l’Espagne dont la « culture » se confond avec  corrida et de conquistador ( Olé !)  et les exaltés  luthériens et calvinistes, autant dire que la discussion sera vive. Il ne faisait vraiment pas bon de se dire athée et encore moins de vouloir régénérer le monde, il fallait l’écraser,  l’écrabouiller et mépriser la vie. Stendhal cite ce poète du siècle de Raphaël à qui l’on demandait sa croyance. «  Je crois dans le bon vin et dans le chapon rôti ; en y croyant, on est sauvé, s’exclama-t-il. » Quelque temps plus tard, avec Charles Quint et les Espagnols aidés des lansquenets allemands, ce bon poète a dû certainement revoir ses convictions. Et que penser de Pierre l’Arétin auquel l’auteur de la Chartreuse offre cette épitaphe : « Il a écrit des ouvrages fort indécents, mais moins dangereux, selon moi, que La Nouvelle Héloïse ou les sonnets de Pétrarque. »  Il est vrai que la poésie de l’Arétin ne laisse pas insensible celui qui sait l’entendre. Les tenants de la mystification romantique trouveront certainement quelques raisons de s’émouvoir de la sécheresse du style ou du raffinement ainsi déployé selon les cas. Imaginez donc :

« Puisque pour foutre nous sommes tous nés ;
Si tu adores le vit, moi j’aime le con,
Et le monde serait con s’il en était ainsi. » 
Ou autres galanteries du genre :

« Et petit à petit pousse dans le con ta pine ;
Lève bien cette jambe et distribue le jeu,
Puis, sans plus compter, joue et rejoue de ta lime. »


Enfin, un peu plus loin cette conclusion quasi orgasmique qui résonne comme un slogan de supporter de foot :   
«  Qui n’est pas enculeur n’est pas un homme. »


Le tout joliment illustré par  des gravures de Jules Romains disciple de Raphaël. C’est un bonheur ! Assurément, si l amour pour Laure avait revêtu ces accents dramatiques, il en serait tout de suite devenu plus académique.  Et dire que certains, que je ne citerai pas, trouvent l’époque aride. Assurément nous n’avons pas la même conception de la stérilité. Sans doute, feignent-ils d’ignorer que dans le concept de culture il n’y a pas que de l’acquis mais que l’inné s’invite aussi à travers ses trois premières lettres.  
Bref, comme principe d’avilissement et de décadence, il y a le despotisme associé au sigisbée et au Don Juan. Les Napolitains n’avaient pas grand chose à craindre de ces bouffonneries tant leur références culturelles étaient autrement plus sérieuses et enracinées. Mais voilà, il y a eu l’inquisition ; véritable bras armé de la supercherie monothéiste. Nulle part, plus qu’en ce pays hispanique, la religion catholique n’a pris une dimension aussi radicale, aussi ultra, aussi peu syncrétique. Et pour cause, cette contrée qui, a longtemps été une terre musulmane, est restée à l’écart de la modération grecque qui apprenait à Bucéphale à ne pas avoir peur de son ombre. Ce qui est dangereux pour cette foi construite sur la terreur eschatologique. Terroriser les individus tout en les soumettant à une pathologie, en pervertissant le mot même « amour » : c’est malin ! très malin !  Si la chevalerie est  « fille de la religion » avec ses vertus décadentes, le Don Juan n’est que l’avatar de cette morale pernicieuse venue des tréfonds de la tradition arabo andalouse. Exaltation de l’âme, culture de la souffrance rédemptrice, l’Espagne est terre de romantisme par excellence où l’on exploite ce goût excessif pour la rêverie profonde sur l’héroïsme chimérique qui trahit indiscutablement une incapacité à vivre la réalité de son existence. Stendhal sait de quoi il parle : il a des origines espagnoles. Constat amer qu’il dresse à propos de son « espagnolisme » : « toute ma vie j'ai vu mon idée et non la réalité » Ce qui est certainement à l’origine d’un malentendu avec la critique contemporaine. Avec l’Inquisition, à nouveau, ça ne sera, comme l’annonce l’écrivain, que « crucifix qui parlent, que madones qui se fâchent, qu’anges qui chantent les litanies à la procession.» L’Italie du Sud se couvre de ce baroque abominable destiné à ramener les âmes égarées dans le giron de la Sainte Eglise. Ce ne seront que courbes tortueuses, surcharges hideuses, squelettes exhibés, souffrance exacerbée, culpabilisation destructrice, introspection malsaine, le tout étant destiné à faire plier l’individu. Difficile de se tenir debout, après cela et de regarder l’univers en face, tout comme le fit en son temps Antigone. Un soir, à la nuit tombée, alors que je me promenais dans les rues désertes de Noto en Sicile en compagnie de mon petit chien, je fus littéralement saisi d’effroi par la puissance funeste qui se dégageait de cette architecture inquiétante. Heureusement qu’une truffe sertie de deux petites oreilles pointues alla faire un petit pipi sur l’appendice de ce dogme si vigoureux, pour me ramener à la vie. L’Inquisition, c’est aussi le protecteur de Bernardo Tasso, le prince de Salerne, Ferrante Sanseverino qui avait eu le malheur de porter les remontrances du peuple devant Sa Majesté Charles Quint désireux d’introduire l’Inquisition espagnole à Naples. C’est la fuite du père proscrit du jeune Torquato Tasso obligé d’abandonner ses enfants et sa femme. Plus tard, il organisera l’évasion de son fils Torquato. Cependant, le jeune garçon ne reverra plus jamais sa mère qui décédera empoisonnée 12. Difficile aussi, de ne pas voir à travers la duchesse de Sanseverina qui retourne à Naples, dans la Chartreuse de Parme, une allusion au poète campanien. L’Inquisition espagnole, c’est aussi le début de l’errance du génial Giordano Bruno qui doit fuir Naples pour éviter le procès en hérésie qu’on lui promettait. Il finira supplicié sur le bûcher avec un mors dans la bouche à Rome ; sans se rétracter. Il était l’enfant de cette terre campanienne qui avait nourri avant lui Lucrèce, Zénon d’Elée et Parménide.

Naples
Monte Somma - Coulée de 1944
Pouzzoles

 


Enfin, l’Espagne puis les Bourbons, c’est aussi la monarchie absolue, la centralisation et le mercantilisme. Alors que dans le Nord de l’Italie des cités marchandes se sont développées en fondant leur puissance sur le commerce et sur l’initiative individuelle en inventant le capitalisme,  au Sud on est tributaire de la volonté du prince qui fait la pluie et le beau temps. Il impose la couleur des teintures et taxes les importations. Il tente de préserver les intérêts de chaque corporation en mettant des freins parce que  l’idée même de changement le chagrine.  Il crée une armée de fonctionnaires qui lui sont tributaires et distribue des libéralités à qui sait lui plaire. Sa puissance, il la tient de la terre mise en valeur par une foule de paysans qui lui est fidèle parce qu’il leur apparaît comme Dieu le père. L’attachement des vilains  à leur souverain fut sincère ; tout comme en France, le bon roi Louis pouvait compter sur son bon peuple. Mais, il y eut quelques bourgeois domiciliés à Paris, pleins de ressentiment à l'égard de l'existence, qui décrétèrent de leur propre chef qu’il était grand temps de s’émanciper de la tutelle paternelle afin de s’emparer des leviers du pouvoir. Ils lurent la Nouvelle Héloïse et aimèrent Shakespeare. Ils gonflèrent le torse de Gavroche qu’ils menèrent à la guillotine et s’auto congratulèrent de l’exaltation de leur âme : n’avaient-ils pas lu Voltaire 13 ? Ils réalisèrent le rêve de Freud en accomplissant le soi-disant parricide, persuadés qu’ils étaient d’être dans la vérité alors que les autres cultivaient l’ignorance. Ils couchèrent donc avec leur mère; ils en firent ensuite une putain qu'ils prostituèrent en fonction de leurs intérêts. Ils chantèrent « liberté » et changèrent le catéchisme afin de graver dans le marbre leur dépravation neurologique. C'est ainsi que ce fameux "vulgaire né pour admirer le pathos de Corinne" appliqua ses idées pleines de bon sens. Désormais, l'Iliade sera devenue une œuvre tellement ennuyeuse et la Renaissance une période si aride que nos "élites littéraires" (so cultivées) sanctifierons leur bovarysme ou les envolées lyriques de Diam’s dans nos écoles. Pour ceux qui demeurent sceptiques ou un peu trop délicats, selon les cas, devant tant  d’exagération dans cette sublimation des sens que cela suppose, il ne reste effectivement plus à leur esprit qu’à « inventer un peu d’ironie » rédemptrice. Ce fut la même chose à Naples ; à ceci près que ces élites  vendirent leur beau pays aux Piémontais qui s’empressèrent de le coloniser. On fusilla par centaines ces « brigands » dans l’indifférence générale de ces fameuses opinions libérales. Après tout, ce n’étaient que de pauvres paysans frustes suffisamment incultes pour aimer leur patrie comme une madone.         
« Comment voulez-vous établir un gouvernement constitutionnel parmi de tels êtres ? -  s’interrogeait encore Stendhal, avant de répondre aussitôt - Grâce au climat et à la race des hommes (ce sont des Grecs), l’éducation fera en dix ans à Naples ce qu’elle ne peut opérer qu’après un demi siècle en Bohème. »         
A l’endoctrinement, on préféra le fusil romantique ; à défaut d’être éthique, ce fut plus économique.

Herculanum - Eglise

 

A ces idéaux transcendants tels que la Nation, la Liberté et le code civil,  le misérable préféra le sang du Saint et l’organisation féodale. Avec le débarquement américain de 1943, on adoube à nouveau dans les rues de Naples. Le petit peuple, il popolino, choisit son suzerain en fonction des liens de clientèle. Il faut bien survivre ! On assassine dans les rues mais les meurtriers vont à la messe et prennent l’eucharistie, quelques minutes plus tard. Ils seront sauvés !  On raconte aussi que la dernière colère du Vésuve, pendant la guerre, fut contrariée par les processions et les litanies de nos pleureuses contemporaines. La très Sainte Vierge fut touchée par tant de dévotion ; elle arrêta aussitôt la coulée magmatique. Stendhal a bien dit de bonne foi que le  matérialisme déplaisait aux Italiens, que l’abstraction était pénible pour leur esprit et qu’il leur fallait une philosophie toute remplie de terreur et d’amour.  Paradoxe pour les pédants me direz-vous, ou ironie, selon les cas.  Dans un pays qui connut Pythagore, Parménide et Giordano Bruno ; celui-là même qui a « élevé la matière à la dignité d’une chose divine » ? Pas tant que cela, si l’on considère qu’il y eut trois cents années d’occupation espagnole appuyée sur une Inquisition implacable: ça laisse des traces. Il leur faudra au moins deux cents ans pour se relever et se débarrasser de cette fioriture de marbre dont se parent les murs de Rome et revenir aux briquettes qui les constituent. Mais, Rome est la ville des tombeaux alors qu’à Naples, la cathédrale est déjà bien fissurée. Entre temps, il faudra supporter toute les vilenies associées au consumérisme ambiant. Mais de cette ekpyrosis réapparaîtra sous ce crépi romantique, toute la fraîcheur tragique qui est là, bien présente, plus que n’importe où ailleurs en Italie du Nord. La terreur, ils la connaissent ; ils la voient chaque jour sur la façade de leurs églises qui les menacent ou dans la profondeur du sol qui les inquiète. Quant à la passion, ils en ont à en revendre. A ceci près que cette passion qui se déclenche avec violence s’éteint tout aussi soudainement qu’elle s’est allumée. Elle est toute entière construite sur la « sensation du moment » comme le remarquait l’écrivain grenoblois. Un jour, on m’empêcha d’embarquer pour aller à Procida sous prétexte que mon petit chien n’avait pas de muselière. Cette restriction déclencha une émeute dans la file d’attente qui derrière moi pris fait et cause pour mon animal adoré. Je n’avais rien demandé. Les employés qui étaient tenus de faire respecter ce règlement absurde, n’eurent la « vie sauve » que par mon départ inopiné qui calma la troupe.     

Galleria Umberto 1er
Galleria Umberto 1er - Ti-Poune devant le San Carlo - 2005
Galleria Umberto 1er

                            

J’aime Naples, bien sûr ! Je reste toujours aussi émerveillé lorsque je découvre cette ville au détour de la route qui descend du Monte Spina. J’aime parcourir ces rues aux façades mal assurées, sillonner ces quartiers crasseux et flâner aux gré de mes humeurs. Naples change. On s’arrête maintenant au feu rouge (enfin pas tout le temps), les conducteurs de deux roues commencent à mettre leur casque (ça dépend du temps) et l’on continue à gruger les touristes piazza Garibaldi (ça c'est tout le temps). Il y a plus d’authenticité ici que sous nos cieux si brillants. Ils ont un Dieu qu’ils admirent, une Madone qu’ils vénèrent encore plus que leur Créateur (c’est peut-être la seule chose de sincère dans leur croyance tant elle leur rappelle une antique déesse), des Saints qu’ils exhibent où qu’ils insultent selon que l’on appartient à tel ou tel quartier. Tout est tronqué à première vue, ici. La religion ne se résume qu’à des pratiques extérieures totalement coupée de sa morale. Finalement, on célèbre à chaque instant le moment présent et l’on donne à la vie une puissance éblouissante. Le Napolitain a fait de l'existence une scène de théâtre dans la bonne vieille trradition dionysiaque. On peut se révolter de ce béton qui s’effrite de ces édifices anarchiques. A quoi bon ! Si à Rome, on construit pour l’éternité, sûr de sa vanité ;  ici, ce n’est que passagé. Sur le front de mer, on se souvient de l’errance d’Oscar Wilde sur ces quais et au  San Carlo, on évoque son inauguration grâce au récit croustillant que nous a laissé Stendhal. Aujourd’hui, je me souviens surtout de mon animal assis à l’entrée de la galleria Umberto 1er face à cet opéra. Le baba au rhum n’a plus le même goût et le trie s’opère malgré moi dans ma mémoire. J’avais prévu de parler d’Herculanum que j’admire tant et de Pompéi bien sûr. Mais la villa de Poppée est encore hantée de la silhouette canine qui fut mon compagnon. Je manque de courage. On songe à Nerval en regardant le Vésuve sur le Posolipo en nous remémorant ses poèmes. Non loin de là, en contrebas, en descendant de la colline en direction de la station Mergelina, on arrive au Parco Vergiliano Piedigrotta.  A cet endroit se trouve la tombe présumée de l’auteur de l’Eneide et à proximité se dresse celle de Giacomo Léopardi. Hasard des circonstances, à l’autre bout de l’Europe, au même moment et sans qu'ils n'eurent le loisir de se rencontrer, un allemand du nom de Schopenhauer partageait, non pas seulement le pessimisme mais une vision de la vie semblalble :

"Je ne puis m'empêcher de rire quand je vois les hommes réclamer sur un ton assuré et hardi la continuation à travers l'éternité de leur misérable individualité. Que sont-ils d'autre en effet que les pierres à face humaine emmaillotées qu'on voit avec bonheur Kronos dévorer, tandis que seul le vrai et immortel Zeus, à l'abri des atteintes de celui-ci, grandit pour régner éternellement.14


1 Sénèque, Lettres à Lucilius, lettre LI

2 Lucrèce vécut dans la première moitié du 1er siècle av. J-C.

3 Voir l’autel de Pergame

4 « brûlant »

5 Il semblerait que le Vésuve et les Champs Phlégréens aient la même chambre magmatique et que cette dernière soit peu profonde. Depuis un documentaire de la BBC diffusé en 2000, le terme de « supervolcan » y a été popularisé. Bien que ce mot ne signifie pas grand-chose scientifiquement, il est tout à fait approprié en ce qui concerne ce complexe volcanique.    

6 Considérations inactuelles, II ; Friedrich Nietzsche, Folio  essais

7 Il est évident que le mot de "campagne" est ici déplacé  ; car toute la côte est urbanisée. 

8 Sur cette terre italienne où toujours le flot plus voluptueux
lèche les rivages de Baïes aimés des poètes,
voici à peine trois cent ans, la nature brusquement changée
troubla son heureux repos par des prodiges effroyables.
 
Eruption volcanique à Baïes ; Baudelaire 

9 Arthur Schopenhauer ; Pensées et fragments

10 Je rappelle pour les cancres qui n’ont pas appris leur leçon, qu’Artémis est la maman de Ti-Poune. 

11 Mémoires d’un touriste - Stendhal    

12 Le poète racontera plus tard ce drame à travers les vers suivants :
Moi du sein de ma mère, Fortune impie
M’arracha tout enfant. Ah, des baisers
Qu’elle baigna de ses dolentes larmes,
Je me souviens en peine, et des prières
Qu’emportaient avec eux les airs fugaces :
Plus ne devais, joue contre joue, la joindre,
En ses bras réfugié,
Par des nœuds si serrés, si tenaces.

Traduction Michel Orcel       

13 Oui mais Voltaire n'aimait pas Shakespeare

14 Arthur Schopenhauer  1851