Dimanche, 17 mai 2009

Stendhal romantique?

 

Aujourd’hui, je me suis fait violence.

Chose que je ne fais presque jamais, habituellement, j’ai lu la préface de Michel Crouzet non pas de la Chartreuse de Parme, car j’ai le bonheur de posséder une édition où il n’y a pas de préface ni de postface mais des Promenades dans Rome. Suivant les indications de notre cicérone livresque qui, à l’époque où je la connaissais, ne se permettait d’émettre un jugement personnel que par le truchement de maîtres à penser qu’elle trouvait dans d’innombrables études, encyclopédies ou glossaires, répétant fidèlement la bonne parole, telle une universitaire consciencieuse et surtout bien élevée, n’ayant d’avis bien à elle que ceux qu’ils lui avaient été dûment enseignés. Je me suis donc plu à lire la géniale pensée de ce spécialiste incontournable qui avait été plébiscité par notre gourou.

Je me rends compte combien celui qui aurait la malchance de commencer un ouvrage ou d’entrer dans l’univers d’un auteur par le biais de guides qui lui dictent sa façon de lire est préjudiciable à sa compréhension, à son entendement et surtout contraire à la volonté stendhalienne. Non point, que Michel Crouzet ait le dessein manifeste de détourner l’œuvre à son profit mais ses commentaires, qui lui sont certes personnels, ces guides les érigent en chemins balisés qui visent à couronner de succès une hypothèse qui est la sienne et uniquement la sienne et celle de ses adeptes (suivez mon regard).

Il est évident que ma connaissance de Stendhal remonte à un peu plus d’un mois, maintenant. Comparé à notre mentor qui a bâti sa réputation, sa notoriété et son autorité sur l’étude de cette œuvre, durant tant d’années, j’ai bien peur de paraître vaniteux lorsque je remets en cause tout ce savoir. Et pourtant, le fonds de commerce de Michel Crouzet : c’est Stendhal, grâce auquel il perçoit chaque mois ; ici, des royalties ; là, un traitement, ou une quelconque légitimité fondée sur une nécessité de répondre à une mode qui sied à un public déterminé majoritairement féminin qui compose, sans trop me tromper, les neuf dixième de son auditoire. Il serait donc malvenu de caresser à rebrousse poils, une manne qui lui permet d’être ce qu’il est en proclamant : je me trompe !

Or, toute sa réflexion part d’un postulat qui se veut être un dogme assurément incontestable, sans qu’il ne se sente, le moins du monde, obligé de le démontrer : à savoir que Stendhal est un romantique. Sans doute, a-t-il du le faire dans quelques parutions antérieures, études ou séminaires mais je ne vais pas me coltiner toute les parutions de cet universitaire en vogue pour tenter de comprendre ce qui lui permet de penser une telle chose. L’honnêteté intellectuelle aurait consisté d’abord à démontrer ce qui est, avant de tenter d’expliquer à partir de ce socle l’œuvre en question. Pourtant, il fait l’inverse. Il avance une évidence qui ne l’est que pour lui-même et se sert de cet instrument pour étayer sa vérité. C’est une corruption de l’esprit, un dysfonctionnement de la raison que de construire ainsi, en se servant d’une conclusion, un raisonnement qui corresponde à son attente.                  

Cette introduction aux  Promenades dans Rome qui est à mon sens le livre culte de Stendhal, bien avant ses romans et pas seulement parce que j’ai une histoire particulière avec cette ville, fait trente et une pages. Et durant ces trente et une pages, la seule motivation de notre spécialiste est, non point de prouver ce qu’il avance mais d’affirmer et d’entériner un crédo contestable qui consiste à  penser que les Promenades dans Rome sont l’œuvre des pérégrinations d’un  romantique à la rencontre de la Ville éternelle. Cette volonté presque obsessionnelle rend suspect cette analyse et correspond bien plus à une entreprise de propagande destinée à répondre à une contestation sous-jacente que de présenter l’œuvre. Dès la deuxième page, le mot est lâché et associé à la Renaissance, qui est selon l’auteur, sans que l’on ne sache si c’est une citation de Stendhal ou une de ses propres affirmations, « une deuxième naissance de l’art ». Le seul problème, c’est que l’écrivain n’utilise jamais le mot Renaissance ni même celui d’humanisme d’ailleurs (et pour cause), mais parle de Moyen-âge ce qui a pour conséquence généralement de perturber, de dérouter le lecteur qui ne comprend pas bien cette énigme et non parce que l’écrivain prend quelques libertés avec la chronologie comme l’annonce notre « spécialiste ».  

Puis, il enchaîne sur cette capitale « génie du christianisme » tout en essayant d’expliquer cette contradiction entre un homme qui abhorre cette religion (et non le papisme comme le prétend l’auteur de la préface) mais qui au final finit par s’en accommoder et d’associer foi et beauté faisant de Stendhal un chrétien athée ou un catholique qui s’ignore ou voire même qui le revendique dans une sorte de romantisme réaliste. Tout cela est extrêmement confus, je vous l’accorde, mais résume relativement bien, sans le brillant enrobage stylistique qui l’accompagne, cette nécessité de faire rentrer des éléments carrés dans des goulots ronds. Cette démonstration n’a d’autre objectif que de nous préparer à accepter le postulat posé au départ, ô combien discutable et discuté visiblement sinon comment interpréter ces lignes : « On ne contournera pas ce point si dur à admettre pour la critique, que sa passion de l’image, ou de la représentation, ou sa fixation définitive à l’art et à la peinture de l’Italie, bref son iconophilie catholique, le contraignent, je pèse mes mots, à explorer une sorte de « théologie » romantique de l’image, à se placer, plus fort encore, dans une problématique sans doute peu orthodoxe, des rapports en esthétique de la nature et de la grâce. Rome, c’est l’image, le beau visible ou sensible, et sensuel, et c’est l’Eglise. »    

Après nous avoir prouvé que Stendhal était un chrétien, voire peut-être un catholique voilà-ti pas qu’il pourrait être dans la lignée de Goethe ou de Rousseau, un déiste. On comprend pourquoi le préfacier ressent cette nécessité de faire de l’écrivain un croyant. Parce qu’il tend à nous démontrer que l’esthétisme stendhalien est fondé sur un idéal ontologique. Le beau stendhalien ne serait qu’une métaphysique, la croyance au préalable d’une harmonie entre la  réalité et les exigences humaines dont les sens, les émotions et les passions en seraient les instruments de perception. Si bien, que derrière l’œuvre d’art, il y a l’ « être » c'est-à-dire Dieu, cette substance suprasensible transcendante d’où émane l’essence de la vérité. Toutes les activités de l’intelligence ou les élans du cœur (passion amoureuse) doivent être tournés vers ce seul idéal de vérité qui a pour conséquence d’être béatifiant, de toucher à la grâce. Il est donc impératif d’avoir la foi car seule, cette dernière préside à la détermination de Dieu lui-même. L’idéal onto-théologique, expliquait Nietzsche, c’est le « concept de la morale en tant qu’essence du monde » et d’ajouter : «  Simple, transparent, d’accord avec lui-même, constant, toujours égal, sans repli, sans volte face, sans draperie, sans forme : voilà l’homme qui conçoit un monde de l’être sous la forme d’un « Dieu » à son image. » Et de citer Stendhal : « Le matérialisme déplaît aux Italiens. L’abstraction et pénible pour leur esprit. Il leur faut une philosophie toute remplie de terreur et d’amour, c'est-à-dire un Dieu pour premier moteur. »  Crouzet analyse cette phrase en ajoutant que « Dieu est exigé par le désir, pris dans son double embranchement, peur et amour, mais aussi le désir pense, il pense intuitivement, corporellement, affectivement. » Bref,  là encore, on glisse subrepticement d’une pensée qui détermine les caractères propres d’un peuple ou supposés tels par un écrivain, à une identification totale avec ce qu’il dit : Stendhal serait donc italien. Exit, le fait  que dès le début de l’œuvre, l’auteur des Promenades dans Rome prend bien soin de distinguer les différents peuples qui composent l’Italie tout en réaffirmant leurs spécificités incompatibles. Cependant, là, où je demeure le plus circonspect, sans doute parce que je n’ai pas tout compris de cette éblouissante démonstration, c’est lorsque intervient l’élément tragique dans cette histoire. Michel Crouzet en arrive à la conclusion que les Romains sont un peuple tragique. Et comme, auparavant, il a assimilé Stendhal aux habitants de cette cité, dès lors, cet esthète serait non seulement romantique et tragique. Là, je dois bien avouer malgré tous mes efforts pour tenter de percer les mystères de son raisonnement, je demeure complètement dubitatif face à une telle révélation. Passe encore, ce platonisme sans doute mal compris, à savoir que la sensation est supérieure à l’idée que l’abstraction ne saurait trouver le sens, comme le préconise le romantique, que dans l’évidence sensible. Je me suis même interrogé de savoir si mot tragique avait le même sens pour moi que pour tous ces brillants universitaires en littérature.  Parce que pour F*** V***, il est évident qu’elle n’a jamais rien compris et ne comprendra jamais rien au tragique. Pour elle, c’est du Moldave.    

J’ai l’impression que cet universitaire fait un patchwork, souhaitant concilier l’idée romantique qu’il s’est forgé, qu’il a construite avec les critiques qui lui sont adressées. Il y a dans cette préface, une sorte de progression. D’abord un auteur romantique, ensuite l’affirmation de l’idéal romantique et enfin l’apparition de l’élément tragique à travers le peuple romain et de l’emploi d’un vocabulaire propre qui lui est associé. Malgré tout, il serait malhonnête de ma part en affirmant que je n’ai pas pris un certain plaisir à lire quelques parties de sa conclusion. Cependant, comment, diable, un peuple tragique peut-il être sujet au désespoir ?

Assurément, il y a quelque chose de corrompu dans cette réflexion.

Pour ma part, il y a dans le romantisme une incompatibilité de fait avec le tragique grec.

Simplement parce que ce mouvement s’inscrit dans un courant humanisme qui existe en filigrane bien avant la Renaissance et dont, on trouve la trace dans le gothique. De là, l’utilisation de Moyen-âge par l’auteur de la Chartreuse. Ce courant humaniste ne peut se concevoir sans un idéal ontologique. Dieu a crée l’homme à son image, ce qui permet à celui-ci d’être au centre de la création et surtout maître de la nature. L’idéal, - disait Nietzsche dans Humain, trop humain – c’est le néant érigé en idole. « L’homme cherche un principe au nom duquel il puisse mépriser l’homme ; il invente un autre monde pour pouvoir calomnier et salir ce monde-ci ; en fait, il ne saisit jamais que le néant et fait de ce néant un « Dieu », une « vérité », appelés à juger et à condamner cette puissance-ci » Le romantique exècre la réalité. Il s’invente un réel en adéquation avec ses sens, avec ses émotions et ne trouve de salut que dans la mort  C’est une idéologie morbide, un nihilisme construit autour du fantasme de la foi comme vecteur du concept de l’ « être ». Elle hait la vie et le devenir tout simplement parce que l’homme a été déchu, chassé du paradis et se trouve dépossédé de son adéquation de soi à soi. Il erre dans un monde d’échos dont les passions ne sont qu’une réminiscence de ce Tout, de cet Absolu. Seule la mort viendra délivrer cette âme torturée ; qui retrouvera ainsi sa pureté originelle. Les bolcheviks ou les nazis sont des romantiques.

Il en va tout autrement du tragique qui s’inscrit totalement dans la réalité. Le tragique grec est celui qui rit en regardant la tête de la Méduse tendu par Persée. Il y a, chez celui-ci, une acceptation revendiquée de soi par soi et de la vie qui est la condition sine qua non du bonheur ici et maintenant. Dionysos est totalement opposé au romantisme, puisqu’il adore ce que celui-ci rejette. « Fabuler d’un autre monde que le nôtre n’a aucun sens, - disait Nietzche - à moins de supposer qu’un instinct de dénigrement, de dépréciation et de suspicion à l’encontre de la vie ne l’emporte en nous. Dans ce cas, nous nous vengeons de la vie en lui opposant la fantasmagorie d’une vie « autre» et « meilleure » 

Contrairement à Michel Crouzet, lorsque j’ai lu Promenades dans Rome, pas une seule seconde, je n’ai pu imaginer Stendhal comme un romantique mais bien comme un tragique (c’est là où j’ai eu le déclic pour la Chartreuse), plongé dans un univers romantique ; celui du christianisme. Il le dit lui-même, l’écrivain n’a pas toujours aimé Rome. Il dut attendre 1821-23, pour que nous puissions assister à sa véritable conversion. La question que doit se poser le préfacier, c’est pourquoi, diantre, ne tombe-t-il pas de suite amoureux de cette ville qui est la quintessence de l’exaltation des sens ?   De là, cette nécessité de cette longue initiation pour tenter de séparer l’ivraie du bon grain, pour essayer de déterminer dans cet amas de baroque, la beauté tragique des œuvres. Or, l’idéal romantique n’a guère besoin d’initiation pour être appréhender. Il fait confiance à  l’émotion, à la sensibilité pour être saisi sur le vif.  Il promène son petit groupe d’happy few qui pour l’occasion apparaissent comme de véritables crétins, composés de deux hommes et de trois femmes, pendant près de deux ans. Si les hommes ont un prénom, il est intéressant de remarquer que les femmes sont indifférenciées et répondent au doux vocable de « nos compagnes » (Stendhal serait-il misogyne ? voire ce qu’il pense du gynécée). Mais point de pédantisme, ni de cours magistraux, juste une manière d’ouvrir les yeux et d’entr’apercevoir ce qui leur fait défaut : le beau idéal et non le joli. Il est dans l’instant, dans l’immédiateté ne pas corrompre l’esprit qui vient à s’émerveiller par sa subjectivité. Mais c’est la raison, tout comme les anciens, qui domine son esprit : « chez eux le beau était toujours la saillie de l’utile. » Ce n’est pas une rêverie mais une errance dans la volupté du moment qu’il nous propose.

Stendhal romantique ? Nous sommes à dix mille lieues de ce mouvement.

Parcourant les ruines du Colisée, le 16 août 1827, il indique que le beau ne supporte pas la description propice à l’exagération car il en devient ridicule. Il se vit sur l’instant et ne saurait se trouver mis en page comme le font les romantiques. « Je ne parle pas du vulgaire, né pour admirer le pathos de Corinne ; les gens un peu délicats ont ce malheur bien grand au XIXe siècle : quand ils s aperçoivent de l’exagération, leur âme n’est plus disposée qu’à inventer de l’ironie » N’est ce pas ce qu’il fait dans la Chartreuse de Parme ? Idem concernant le symbole du romantisme allemand : Goethe qui avait lancé ce mot qui résumait toute sa philosophie, « j’aime à croire ». Stendhal le dénigre avant de décocher un de ses traits dont il a le secret : « Mais je m’étais égaré avec mon bon Allemand, qui passe sa vie dans les espaces imaginaires, à la suite de Schelling, Kant, Platon, etc. Ces philosophes sont, pour l’habitant de Berlin, comme d’habiles musiciens chargés d’exalter son imagination. C’est pour cela qu’il faut aux Allemands un nouveau grand philosophe tous les dix ans. Nous avons vu Rossini succéder à Cimarosa. » Par contre, il défend ce poète Toscan,  Pierre Arétin qui est mort en riant, en proclamant qu’il ne connaissait pas dieu.    

Je ne pense pas non plus qu’il ait une quelconque attirance pour le christianisme. Il suffit de lire son commentaire sur la Piéta de Michel Ange pour en être convaincu. Cette religion n’a d’intérêt que dans la mesure où il y a le despotisme papal. Mais, ce qui admire, là encore, ce n’est pas tant le catholicisme que cette antique institution qui est le Pontifex Maximus qui a su garder les rites et les fastes de l’ancienne Rome. Ainsi, le 25 décembre 1827, il assiste aux cérémonies de Noël au Vatican et note : «  je n’ai jamais rien vu d’aussi imposant que cette cérémonie ; Saint-Pierre était sublime de magnificence de beauté : l’effet de la coupole m’a semblé étonnant ; j’étais presque aussi croyant qu’un Romain » Cependant, lorsqu’il fait la description de cette même basilique Saint-Pierre, il propose afin de rendre le vestibule moins mondain, d’y placer « quatre grands tombeaux, c'est-à-dire le souvenir de la mort mêlé à celui d’un grand homme. Quelle belle idée pour la religion ! »  et un peu plus loin de préciser : « Hélas ! les beaux jours de Saint-Pierre sont passés ; pour y avoir du plaisir, pour y trouver une émotion profonde, il faut d’abord être croyant. »   De même, si il est si prolixe sur le sacré collège, c’est que la quarantaine, parfois moins, de cardinaux ont la bonne idée d’élire un excellent pape ; c'est-à-dire : un pape païen ou esthète ; comme le furent Alexandre VI, Jules II et Léon X. Remarquable continuité de ce miracle qui a permis l’éclosion du beau.

Le 17 août 1827, l’écrivain évoque une conversation qu’il eut avec M. le cardinal Spina. Celui-ci rappelle que « si la Rome des prêtres n’eût pas été bâtie aux dépens de la Rome antique, nous aurions beaucoup plus de monuments des Romains ; mais la religion chrétienne n’eût pas fait une alliance aussi intime avec le beau »Et d’ajouter un peu plus loin que cet art éternel (l’architecture) qui se marie si bien à la religion de la terreur. Son admiration va à l’antiquité. Tout ce qui est purement chrétien est rejeté par l’auteur des Promenades. Il en va ainsi du gothique et du baroque. S’il rentre dans une église, c’est pour y déceler le beau débarrasser de sa patine chrétienne. Il n’y a point de finalité eschatologique dans sa perception du sublime. L’œuvre d’art n’a pas à encenser une passion morbide mais à magnifier la vie ; à la célébrer. C’est ainsi que lorsque ses compagnes de voyage admirent deux petites œuvres du Bernin représentant la vie et la mort, il a ce commentaire cinglant : « Ceci rappelle bien le catholicisme ; les anciens auraient eu horreur d’un tel spectacle. »         

Cependant, cela ne l’empêche pas de reconnaître du génie au catholicisme, « cette grande machine de civilisation et de bonheur éternel » comme il aime, ironiquement, l’appeler. Notamment, en tant que religion politique qui, pour s’imposer se sert du romantisme d’un peuple qui n’a jamais était, lui, pour le coup, tragique mais prédisposé à être converti à ce monothéisme. Population maintenue dans son état de dépendance par la superstition qui est le fondement même de sa foi et d’une Eglise prompt à se servir de la terreur et des dérives dans l’exaltation des passions pour assurer sa domination : tu seras damné, proclame-t-elle ! Là encore, à lire Michel Crouzet, nous avons l’impression d’un accord tacite entre les deux parties. D’une part, les Romains acceptent ses guenilles, en vivant en dehors de son époque, de l’autre l’Eglise qui promet le Salut, en échange de son despotisme. Stendhal viendrait cautionner cet état de fait, dans la mesure où il permettrait de canaliser cette énergie créatrice qu’est la foi, la passion, dans l’émergence du beau. C’est aller un peu vite en besogne, et prendre ses désirs pour des réalités, il me semble. Cette vision effectivement romantique qui  laisse à penser qu’un peuple accepte de vivre dans la misère pour permettre de magnifier sa croyance dans l’au-delà est une focalisation de Crouzet et rien d’autre. A mon humble avis, mais encore une fois, je ne suis pas un spécialiste des études stendhaliennes, ce que redoute l’écrivain par-dessus tout, serait de remplacer cette tyrannie « contrôlée » qui favorise, parfois l’expression d’un mouvement artistique par un totalitarisme encore plus grand : celui de l’argent que promotionnent les puritains du Nord (Suisses, Américains), qui haïssent les arts. Si le papisme veut survivre, il doit se réformer : rétablir la sécurité dans les campagnes, bonifier les terres des collines, permettre la liberté d’expression afin de moderniser son régime. Il y a cette ironie de celui qui n’est pas dupe, qui par moment s’emporte contre cette passivité toute romaine mais qui sait disséquer les qualités intrinsèques de cette population qui conserve de manière quasi génétique cette grandeur quand bien même l’Espagne honnie, leur a fait tant de mal.  

 

En conclusion, dans un premier temps, je songeais que Michel Crouzet justifierait à lui seul la réforme des enseignants chercheurs que le gouvernement tente de mettre en place. Lorsque, nous parvenons au point final de sa brillante introduction, qui est, pour le lecteur que je suis, une sorte de Cap Horn de la pensée littéraire contemporaine, nous ne sommes plus du tout comme avant. Quelque chose s’est définitivement brisée en nous sur cet écueil dont nous ne savons trop s’il incarne la compassion que l’on éprouve, la bêtise ou encore la mauvaise foi. A coup sûr, c’est l’idée que l’on se fait de nos universités, qui en est ternie. Trêve de plaisanterie, Crouzet a le droit de penser ce qu'il a rédigé : d'autant plus, que c'est très bien écrit. Non, ce que je lui reproche, c'est le caractère normatif de sa pensée qui ne souffre d'aucune contestation. Un modèle, une sorte de protocole, destiné à se coopter lors des examens ou concours universitaires.    Le seul problème, c’est qu’il n’a rien à dire de nouveau depuis Balzac, sur Stendhal ; si ce n’est d’exister par l’intermédiaire d’autrui. Stendhal rappelle cette anecdote de ce sculpteur français, M. Falconet qui avait injurié Michel-Ange. Diderot l’avait encensé en lui promettant l’immortalité. Soixante ans plus tard, l’écrivain questionne : « avez-vous jamais entendu parler de M. Falconet ?» J’ai tendance à vouloir faire la même chose et à me demander qui se souviendra dans soixante ans, de Michel Crouzet ?

Puis, dans un second temps, je me suis questionné : et s’il avait raison ?  Après tout, mon intérêt pour Stendhal ne remonte qu’à quelques semaines. Cet homme a passé une partie de son existence à étudier cette œuvre. Quelle légitimité ai-je ? Ensuite, Henri Beyle a délibérément  brouillé les pistes, ne désirant écrire, comme je l’ai déjà dit, que pour lui-même. Saura-t-on jamais ce qu’il fut ? Cependant, je persiste à penser que si cet illustrissime « spécialiste » est dans le vrai alors toute l’œuvre de l’écrivain perd de son intérêt. Comment expliquer le ridicule des personnages de la Chartreuse ou l’égocentrisme de Julien Sorel, alors ?