Serais-je allé à Berlin s’il n’y avait eu l’autel de Pergame ?

Fut-il consacré à Zeus ou à sa céleste fille Athénée, le fameux autel se dresse ainsi emprisonné dans une salle séculaire qui peine à le contenir. Captif de ces tristes murs ambrés, sentira-t-il à nouveau l’éther parfumé de sa terre qui l’a vue s’élever ? Pâle consolation, l’arôme du tilleul vient selon le caprice boréen, lécher son marbre devenu austère, là, où jadis, le laurier triomphant et le serein olivier enveloppaient de leurs effluves la lourde pierre  de Propontide. Couvert d’une verrière grillagée opaque, il ne peut suivre la course de l’Ourse ni voir briller l’étoile diaprée de la Souveraine Luminaire, très sage Ouranienne, reine astrée, sublime Vierge ; cyclique promeneuse. Pas même la teinte azurée, engendrée par cet empyréen Aurige, suprême Titan, dont l’œil éclatant couvre le monde ne peut parvenir jusqu’à lui. Hypérion majestueux sur son char éblouissant aux coursiers haletants par qui vit tout ce qui respire mais qui ne peut de sa lyre d’or amener son onde incandescente et sa chaleur réconfortante à cet infortuné déraciné. Tout juste, lorsque l’oculus se couvre et que la foudre du Porteur d’égide retentie, un voile spectral assombrit la salle et plonge l’hôte dans la pénombre blafarde avant que ne résonne le bruit caractéristique des gouttelettes fécondes issues d’aériennes nuées qui s’épanchent sur la voûte vitrée. Jadis, il fut bâti pour permettre aux hommes de se concilier les dieux à travers de répréhensibles holocaustes. Il est maintenant sous clefs, dans sa cellule de briques, exilé sous une latitude septentrionale. Fruit de démesure et de dévoiement, il paie sa dette pour les crimes dont il a été l’instrument.      
Durant de longues secondes, je reste dans le coin de la salle stupéfié, laissant la cohue de touristes s’emparer du monument, ne sachant plus trop quoi penser. L’édifice est tel que je l’avais imaginé. Pourtant un sentiment mitigé, à la fois d’admiration et de déception, me tiraille et brouille ma réflexion.
Sur le pourtour des murs qui l’enveloppent sont accrochées ces fameuses dalles de marbre sur lesquelles sont sculptés les hauts-reliefs d’une incroyable virtuosité. Frise étonnante d’une Gigantomachie époustouflante qui se dédouble dans le miroir du soubassement du bâtiment. Le mouvement tourbillonnant et virevoltant de ces sculptures inquiétantes réalisées pratiquement en ronde de bosse, donnent cette sensation qu’elles vont sortir de leur écrin de pierre pour s’animer devant vous. Pendant un instant, on est pris de vertige dans cette transe quasi dionysiaque qui vous plonge au cœur d’une action à laquelle vous n’êtes pas préparée. Les photos, les films, les dessins sont des supplétifs qui ne peuvent totalement rendre compte à la fois de la grandeur et de la finesse de l’œuvre. De toute façon, on ne sait par quel bout commencer. La scène vous domine du haut de ses deux mètres trente et vous confine à un rôle subalterne de spectateur du Beau. Assurément la réalisation est grecque tout comme l’est l’architecture du bâtiment. Mais c’est pourtant de ce dernier que va venir la déception.
En y regardant de plus près, une fois le premier moment d’émotion passé, on remarque que ce n’est point un monument remonté mais une reconstitution. D’un seul coup, les mots prennent un sens dont ils s’étaient affranchis au gré de mon imagination ou de mes fantasmes. Seuls sont authentiques les panneaux de marbre accrochés aux murs et les quelques statues disposées en avant de l’escalier monumental ainsi que certains éléments de la structure. La différence est sans appel malgré la qualité de la reproduction. La construction paraît froide, sans âme, presque inutile. Je suis abasourdi.    
Je préfère rester avec la frise.
Apollodore et Claudien racontent cet épisode mythologique que nous retrouvons assez communément dans l’ornementation des temples grecs. C’est pour venger les Titans enfermés dans le Tartare que Gaïa aurait poussé ses enfants, les Géants, à se révolter contre le Maître de l’Olympe. Immortels, ces rejetons d’Ouranos tout comme ceux issus de la lignée du Cronide, ne pouvaient être vaincus que par l’intervention d’un mortel. C’est pourquoi Zeus décida de s’unir à Alcmène qui enfanta Héraclès.
Tel un diadème prestigieux, la frise enveloppe le monument et le pare de cette extraordinaire épopée dramatique. L’ensemble semble composé à la manière d’une partition musicale avec une intensité constante qui ne faiblit pas du début à la fin. D’une manière générale, les Olympiens n’expriment aucune émotion particulière, si ce n’est une assurance qui peut se confondre avec un certain mépris, parfois. A l’inverse, les Géants sont saisis d’effroi et plient irrémédiablement sous les coups qu’on leur porte. Le spectateur est directement plongé dans la mêlée et doit subir le regard horrifié des fils de Gaïa qui s’aperçoivent de leur complet anéantissement dans une souffrance indescriptible. Les déesses ne sont pas les dernières dans le carnage qui s’accomplit sous nos yeux et dans la brutalité qui explose. Leur insolence doublée d’une détermination froide les rendent altières et pleine de morgue pour leurs adversaires qu’elles dominent. Sans doute, est-ce le fait qu’elles sont sur représentés dans la partie de la frise la moins altérée ? Ou, peut-être, y-a-t’il une volonté dionysiaque derrière cette représentation d’incarnation du Chaos ? C’est évidemment cette idée qui me plait assurément, en faisant sortir cette Œuvre du domaine de l’art et en la ramenant à sa fonction primitive.
L’auteur ou les créateurs de ce chef d’œuvre ont disposés les déités en fonction de leurs liens de parentés : Artémis, Léto, Apollon, le groupe des Erinyes, des Grées et des Moires, le groupe des divinités marines… Puis, nous pouvons aussi envisager un sens narratif, dont la compréhension reste dans le domaine du subjectif. Cependant, en faisant commencer l’histoire par Hécate, divine détentrice des secrets de ce monde, infernale, magicienne, reine de la nuit, amie des chiens et en poursuivant le récit toujours sur le côté oriental (façade « noble ») par le groupe central de Zeus accompagné de ses enfants Héraclès, Athéna, Apollon… en continuant sur le mur suivant, du côté Sud, par des groupes de divinités temporelles comme Eos, Séléné, Hélios ou Aether ; puis, sur le limon du ressaut de la partie septentrional par des divinités marines : Triton, Nérée, Océanos, Téthys (On remarque que Poséidon n’est pas rangé parmi eux), la présence de l’escalier sur la façade Ouest empêche et décale la scène suivante sur le mur Nord qui est composé des divinités guerrières (Dioscures…) précédées d’Aphrodite et d’Eros et suivies des divinités infernales de la mort hideuse (Erinyes, Grées, Moires). Le récit se ponctue par l’apparition de l’attelage de Poséidon qui boucle ainsi le cycle représentatif. L’anneau se ferme par la mort et non le néant à l’endroit même où il avait commencé. La présence d’Héraclès qui amène avec lui ce qu’il y a de putride, de pourri dans sa condition dans un milieu éthérée et qui assure le triomphe final ; puis, d’Athéna séparant Alcyonée des bras de sa mère pour le rendre mortel ont évidemment une valeur allégorique et renvoie à la notion de fécondation, destruction, putréfaction et régénération des cycles naturels. Héraclès est le masque de Dionysos par excellence, celui qui transgresse son individuation de mortel et qui, emporté par son élan héroïque, tend à l’universel ; au sublime. Sans lui, les Dieux et les Géants ne peuvent rien. Enfermés dans leurs propres limites, leur existence même est conditionnée à cette impiété. Il est celui qui rompt l’harmonie apollinienne, qui bafoue les lois, celui qui transgresse les individuations et qui annonce le crépuscule des Dieux. Le résultat est cette incommensurable souffrance exprimée par ces Géants qui savent maintenant qu’ils sont mortels et la détresse envisagée de ces Olympiens qui pressentent leur fin à venir. Zeus se verra contraint de commettre la même injustice que lui-même et sa phratrie avaient connue. Ainsi, il avalera Métis afin d’empêcher que naisse un frère à Athéna qui lui aurait ravi son trône.
Dionysos est partout présent, à chaque instant. Il est représenté sur la façade Ouest accompagné de sa mère et d’un cortège de Nymphes. Mais, il escorte aussi le fidèle dans cette impiété qu’est le sacrifice jusqu’en haut des marches par le limon Sud du ressaut qui mènent au meurtre, à la lacération, aux dépècements et à la carbonisation des membres.       
Tout se passe à l’aune d’un temps déterminé (Eos-Hélios-Séléné) qui étouffe une souffrance muette mais qui pourtant résonne d’une octave supplémentaire à chaque instant, en rendant odieuse presque insupportable cette vision existentielle. Regard en écho au pincement d’une corde ; vibrato où l’on peut entendre cette mise en garde de Sophocle ou de Théognis de préférer à tout, le fait de ne pas être né.
Enfin, pratiquement la totalité de la surface des dalles est occupée par de la sculpture. Les divinités olympiennes apparaissent figées, droites, solidement encrées au sol et renvoient à un axe vertical tandis que les Géants à demi courbés et dont l’ondulation de leur pied reptilien couvre un espace horizontal à laquelle peine à émerger Gaïa qui ne peut rien pour protéger ses enfants de l’anéantissement qui les guette. Le seul point de rencontre de ces deux axis mundis est la brutalité des coups, la sauvagerie des lances qui perforent les abdomens, le piétinement des membres, le déchiquètement des corps. Ici se rencontrent l’apollinien et le dionysien nietzschéen. Extraordinaire !
La finesse du détail sculpté jusque dans les cothurnes de la déesse Artémis (la maman de Ti-Poune hé, hé…) ou dans les écailles des pieds reptiliens, la légèreté du drapé du péplos ou des chevelures flottantes au vent soulignant ainsi le mouvement ou encore le réalisme parfois choquant des scènes suffisent à démontrer combien cette œuvre est unique et dépasse certainement le discours idéologique des commanditaires. J’ai cette sensation qu’avec cette frise, l’art hellénistique est arrivé au bout d’un processus de création esthétique. Nous sommes véritablement à la fois à un tournant et à un extrême. D’une part, parce que malgré le réalisme de la sculpture et de la représentation, l’œuvre se dispense de nous asséner une réalité à travers des personnages psychologisants et moralisateurs qui aurait tué le mythe tragique. Il est évident qu’avec une telle technique, la tentation sera grande, par la suite, de se contenter d’imiter la nature jusque dans ses ratés et de nous assommer avec des histoires tout juste extraites des minutes d’un tribunal ou de tenter nous émouvoir par des sempiternelles intrigues de cœur. D’un autre côté, cet art est arrivé à tel degré de perfection qu’il sera difficile de le dépasser. Je parle d’art et non point de connaissance tragique ou de poétique  parce que derrière cette finalité, il y a tout de même un objectif politique qui nous ramène à une réalité insignifiante.    

   

Pergamon Muséeum

(Vidéo Flash)

 



Ce n’est pas un hasard, si Eumène II, roi de Pergame (197-159 av. J-C), choisit de parer sa frise de cette histoire. Outre le fait qu’il permettait ainsi de relayer sa propagande en exaltant les victoires remportées sur les Galates ainsi que sur le royaume de Bithynie de Prusias Ier et sur le Royaume du Pont de Pharnace Ier, il pouvait aussi se faire le champion des cités grecques menacées par la barbarie symbolisée par les puissances chtoniennes. Puis, il rappelait, d’une part, le rôle essentiel que joue Héraclès, père de Téléphe héros de Pergame, dans la victoire finale des Olympiens ; d’autre part, il faisait de la capitale de son royaume la dépositaire de la culture hellénique dans la lignée de son illustre devancière, Athènes. Volonté manifeste de légitimer un état de fait d’une puissance devenue incontournable mais qui dissimule la forfaiture d’un pouvoir usurpé par un obscur énuque de Lysimaque dont les parentés grecques sont loin d’être acquises. Toute la problématique attalide sera de faire oublier leurs origines douteuses et de faire reconnaître leur dynastie par le reste de l’Hellade en multipliant, les dons, les offrandes (portique d’Attale, portique d’Eumène à Athènes, travaux édilitaires à Delphes) et les références festives. L’intelligence politique d’Attale 1er est de s’être allié à Rome et à la ligue étolienne contre Philippe V de Macédoine. Avec l’affaiblissement du Royaume de Macédoine, après la victoire romaine de Cynocéphale de 197, l’année même où Eumène II monte sur le trône, Pergame devient une puissance régionale non négligeable qui finira par inquiéter son allié romain qui tentera de la contenir afin d’éviter de la combattre.
Au départ, je croyais que le style architectural avait été dicté par des impératifs régionaux : la Ionie étant proche de la Mysie, il était normal d’en emprunter certains aspects culturels. Certes, si cet élément a sûrement été déterminant dans le choix de l’ordre utilisé, quitte à nier les origines péloponnésiennes de la cité, il n’a pas été le seul. La cité de Thésée demeure la référence incontournable à laquelle Pergame cherche à s’identifier en fédérant autour de son acropole, les cités grecques qu’elle domine. Pourtant,  Si le culte d’Athéna est certainement très ancien dans ce royaume, il a pris sous les Attalides une orientation nouvelle. C’est Attale 1er ou Eumène II qui fit construire le temple d’Athéna qui surplombe l’autel au Nord et qui est relié à ce dernier par un magnifique portique. Peut-être, est-ce à la suite de l’écrasement de la révolte gauloise, que le souverain attalide réforma profondément la fête d’Athéna Niképhoros qui devint  triétérique ? Est-il nécessaire de rappeler que c’est la Fille aux yeux pers qui écarte, sur la frise, Alcyonée de la Terre pour le rendre mortel. Puis, c’est sur les appendices de ce sanctuaire qu’était située la magnifique bibliothèque qui faisait partie dès plus illustre avec ses deux cent mille volumes, du monde antique. Enfin, si la Gigantomachie est un thème récurant à la statuaire hellénique, on ne peut néanmoins s’empêcher de penser aux métopes Est du Parthénon qui ont certainement servi de modèle. Tout nous ramène à Athènes et à la volonté pour Pergame d’apparaître comme son héritière et la dépositaire de sa culture, de son rayonnement à travers le bassin méditerranéen. De plus, si nous affinons notre regard, nous nous apercevons que le discours édilitaire et sculptural concerne qu’une partie de la Grèce (le Péloponnèse y est, à l’exception d’Olympie, absent ; sans doute à cause de l’hostilité de la ligue achéenne fidèle allié de la Macédoine)         
                  


            

En faîte, mon désarroi à l’égard de cet édifice ne venait pas seulement de cette colonnade qui semblaient factice mais de mon incompréhension totale de l’utilité d’un tel monument dans une cité grecque. P*** me questionna en me demandant combien de personnes pouvaient assister au sacrifice ? Confus, je ne sus trop quoi lui répondre. Et pour cause : si l’architecture est grecque, si le mythe est grec, l’autel ne saurait être grec. Tout simplement, parce que Pergame n’est pas une cité hellénique mais un royaume gouverné par un potentat oriental. Là, où la thusia a une fonction fédératrice essentielle entre le démos et ses dieux, d’une part et entre les différentes couches sociologiques de la polis, d’une autre part ; ici la population en est exclue. Et pour cause, il n’y a plus de citoyen mais des sujets. Il marque l’évolution trahissant l’agonie des cités face aux coups de boutoir des puissances montantes que sont les monarchies. Le roi n’est plus un simple magistrat mais devient l’intermédiaire privilégié des dieux. C’est la conception égyptienne de la monarchie ; bientôt reliée par la tradition du monothéisme qui est entrain de l’emporter. Ainsi le rapport aux dieux devient confidentiel, intimiste. Le roi est oint de la fortune providentielle avant de devenir tout simplement le prophète. Seuls une poignée de hauts personnages – prêtres, hauts dignitaires de la dynastie, ambassadeurs - à l’abri d’un portique, sont en mesure de réaliser ce rite avec le ciel. Les viandes ne sont plus consommées mais brûlées entièrement dans de monstrueux holocaustes. Ainsi la fonction civilisatrice de l’immolation en est même niée.
Pergame n’est malheureusement pas l’initiatrice d’une telle mutation  On trouve dès l’époque classique, en Asie mineure, des autels monumentaux en U à cour fermée par des portiques. L’architecture ionique de cette région est déjà promptement imprégnée d’hellénisme avant même l’épopée macédonienne. Il y a bien sûr l’autel d’Asclépios à Cos, l’Athénaion de Priène mais aussi l’autel de l’Artémision à Magnésie du Méandre. Mais, avant de voir dans cette salle immense qui pourtant demeure trop petite, l’objet du délit, je n’avais pas vraiment réalisé les conséquences de cette infamie.
Résigné, je gravis les marches. Mais à mesure que je m’élève, je reste désespérément dans mon esprit avec la Gigantomachie, incapable de m’intéresser à ce qui semble être un pastiche. En chemin, je croise P***. Je ne me souviens pas lequel de nous deux a osé avouer à l’autre, le premier, sa déception sur ce monument. Sans doute, l’avons-nous fait au même moment. En haut, je passe le portique et découvre la cour où devait se situer le bômos curieusement absent. A sa place, une mosaïque et les quelques dalles de la frise de la cour intérieure représentant l’épopée de Téléphe. Les quelques fragments visibles ne permettent pas de se faire une idée sur l’ensemble de l’œuvre. Le frise est plus petite que la précédente et tranche par la douceur qui s’en dégage. Constituée de bas-reliefs, elle semble raconter chronologiquement des épisodes romancés du mythe du héros arcadien. De toute manière, je saturais. J’étais fatigué et je n’arrivais plus à m’intéresser à ce que je regardais.

Nous étions venus à Berlin pour cet autel. Au départ, nous voulions nous imposer une cure de Pergamon muséum, pendant cinq jours. Enfin, ça c’était l’idéal. Parce que la réalité est rarement conforme à ce que l’on imagine et c’est bien qu’il en soit ainsi. Pourtant, nous nous y étions préparés et nous avions organisé cette visite sur un mode rituel, quasi-religieux. Nous avions fait nos libations à coup de litres de concentré de nectar du cru, pratiqué quelques sacrifices de wurst ou assimilées (parce que pour les véritables wurst, il faudra attendre le dernier jour. Et oui, les canons esthétiques de la Walkyrie contemporaine condamne l’abus de wurst). La veille, lors de notre arrivée dans la capitale du Reich, nous n’avions fait qu’approcher l’antre (tout de même jusqu’à la billetterie) où s’abritait la « merveille » afin de lui présenter nos hommages ou de repérer les lieux, tout simplement. Même le jour de notre visite, nous avons fait le tour des monuments de la ville, comme pour retarder le plus possible cette confrontation avec ce chef-d’œuvre. Et nous n’avons pas lésinés sur les moyens en nous infligeant dans notre approche initiatique des compositions architecturales prussiennes comme le Reichstag ou le Berliner Dom ; des édifices où même les attentats, le feu et le tapis de bombes n’ont pas réussi à ébranler la structure : Kolossal ! Nous avons disserté sur la laideur, revisité le syndrome de Stendhal pour nous prouver qu’il n’était pas allé en Italie malgré ses affirmations mais bien à Berlin (quel farceur !), immolé notre voûte plantaire à raison, en moyenne, d’une trentaine kilomètres de marche par jour (et je ne plaisante pas : il n’y a guère que le château de Sans Souci à Potsdam où nous n’y sommes pas allés à pied). Enfin, nous avions fait tout comme il fallait afin de nous préparer à rencontrer le divin. Or ce dernier n’était pas là où on l’attendait mais se dissimulait derrière quelques panneaux de marbre. Le contact dionysiaque, je dois bien l’avouer maintenant après coup, fut extrêmement violent même si je ne m’en suis pas rendu compte sur le moment. Nous n’avions pas prévu que notre capacité de concentration était limitée et qu’il nous faudrait, avant de passer à autre chose, digérer le choc de la Gigantomachie. Je pensais pouvoir récupérer dans la salle d’à côté où était exposée des éléments du sanctuaire d’Athéna. Rien n’y faisait ; tout devenait fade. Les plaintes stridentes des Géants résonnaient dans ma cervelle et la flamboyance des sculptures brouillaient ma perception, sans que je ne m’en aperçoive. En réalité, il nous aurait fallu sortir, prendre une semaine et revenir et ainsi de suite. Malheureusement, le touriste est un sot qui pense pouvoir appréhender le divin en cinq jours, voire en deux heures afin de rentabiliser son ticket. Il est vrai que les autorités n’aident pas vraiment, malgré les discours, à faciliter l’accès à la culture. En faisant payer dix euros ce qui devrait être gratuit (ça, c’est une véritable mission de l’Etat), il fait en sorte que le visiteur soit un client. Or, un client a une attitude consumériste. Nous n’avons pas échappé à la règle. Nous voulions tout voir alors que mon esprit était saturé. Nous avons parcouru l’exposition sur Dionysos et sur les dieux, parce qu’il était inconcevable de partir sans la découvrir. Certainement, parmi tous ces objets que nous avons croisés devaient se trouver des perles tout aussi extraordinaires que la frise mais nous ne les avons pas remarqués. Au final, nous n’avons fait qu’accentuer notre déception, en noyant sous une masse d’objets qui pouvaient représenter un intérêt mais circonstancié, de véritables merveilles. Tout juste, notre intérêt fut ravivé lorsque nous découvrîmes la porte du marché de Milet. Mais là, c’est la grandeur et la maestria architecturale qui nous interpella. Rien de comparable avec le coup de massue de la frise. De toute façon, il était trop tard : on nous chassa du musée.         
Plus d’une semaine s’est écoulée depuis et je ne cesse de me demander si je n’ai pas imaginé, ce que j’aie cru entr’apercevoir sur les lèvres d’Artémis, à savoir l’esquisse d’un sourire.