Mardi 30 novembre 2010

J’ai déjà signalé ma grande réserve à l’égard du penseur d’Argentan. Avant la lecture de son livre,  je ne comprenais pas bien cette contradiction dans sa réflexion qui s’appuyait à la fois  sur Nietzsche et sur Marx. Je pensais naïvement que c’était une posture destinée à dissimuler sa véritable pensée. Tout comme il l’avait fait à propos de Freud, viendrait le temps où il s’agirait de prendre ses distances avec cette opinion et de révéler ses véritables intentions. Mais force est de constater, après la lecture de cet essai, que non seulement, il ne s’en écarte pas mais que cette dernière guide, au final, toute sa réflexion. J’en suis même arrivé au terme de cette lecture à me demander ce qu’il y avait de nietzschéen dans ces idées, s’il ne voulait pas seulement instrumentaliser le philosophe contre le monothéisme afin de déculpabiliser son propre « hédonisme ». A-t-il vraiment besoin de la caution du philosophe pour lui permettre de justifier qu’il a envie de sauter toutes ses étudiantes ?  Avec le recul, on s’aperçoit de la difficulté qu’il a à rapprocher l’inconciliable. 
Je n’ai pas grand-chose à dire des quatre cents premières pages qui concernent la remise en cause de ces fameuses cartes postales qui se confondent avec le corps de la théorie freudienne si ce n’est que c’est lourd et répétitif. Cependant, les deux cents dernières pages sont consacrées à la mise en perspective de la vie de Freud ou de son humanisme supposé (selon l’auteur), aux réalités de son époque. Occasion pour Onfray de nous livrer son idéologie qui conduit sa démarche. Le médecin viennois est alors relégué au second plan. Il devient le repoussoir ; celui qui s’oppose à contrario à ses théories et surtout à sa morale.  Or, l’éthique qu’il nous propose ressemble étonnement à celle que le philosophe de Par-delà  le bien et le mal  dénonce. On voit poindre la naissance d’un hédonisme onfrayien miné par l’esprit de ressentiment. C’est amusant ! Certes au départ, on vitupère, on peste, on s’emporte mais au final, on en sourit ; c’est tellement drôle. Nous avons un dialecticien qui pense exactement l’inverse de la référence philosophique dont il  proclame être la sienne sur tous les plateaux de télévision  Au bout du compte c’est un idéaliste classique qui souhaite  pouvoir changer le monde ; confondant à merveille le verbe vouloir et pouvoir (comme pour ma bloggeuse adorée). Dans les derniers chapitres du livre, il place la polémique sur le terrain de la controverse, non pas sur celui de la valeur de la  valeur morale exposée comme l’aurait fait tout bon nietzschéen mais sur le terrain du bien et du mal ; rejoignant ainsi celui qu’il dénonce voire même en étant encore plus extrémiste dans le nihilisme que cela suppose. Etonnant ! Nous constatons totalement dépités que  c’est Marx qui est interpellé, voire Proudhon mais certainement pas Nietzsche. Dès lors nous avons droit à un écrivain qui se comporte comme une ménagère  qui fait son marché sur les étalages des idées pour agencer son menu. Il règle le problème de la dichotomie de sa réflexion non pas en confrontant les jugements qui permettraient le débat mais en composant une carte dont quatre vingt dix neuf pour cent est constituée d’ingrédients marxistes et de morale judéo chrétienne. Le repas ainsi constitué n’a plus qu’à être ingurgité sans sourcilier parce que la Vérité, c’est évident, il la détient. Nous avons l’impression que Proudhon n’intervient qu’afin de lui fournir une excuse, le cas échéant, dans la critique du choix marxiste qu’on pourrait lui faire et de la catastrophe qui lui ait associée. Mais, ce qu’il dit de Proudhon demeure très superficiel. Nous aimerions comprendre la contradiction à venir entre la défense de la concurrence de l’un et la charge tous azimuts qu’il livre au capitalisme dans son pamphlet. Nous souhaiterions saisir comment il compte concilier les idées de cet adepte de la dialectique hégélienne avec son ultramontanisme alors que lui-même, Onfray,  considère la philosophie Hegel comme insignifiante. N’a-t-il pas écrit, qu’il avait assez de philo derrière lui pour pouvoir crier à propos de Hegel comme le fit en son temps Schopenhauer (mais certainement avec plus d’arguments que ce dernier),  « le roi est nu » et de ne pas s’encombrer « de cette inutile dissimulation conceptuelle d’un bagage somme toute… théologique» ? Et que penser de la foi indiscutable de son nouveau gourou, de ce polémiste anarchiste, qui mourra avec une bible à côté de lui et qui s’entichera d’une pensée moraliste profondément chrétienne et catholique ? Pire, Proudhon c’est aussi un des plus violents antisémites du XIXe siècle qui écrivait dans ses carnets : « Le juif est l’ennemi du genre humain. Il faut renvoyer cette race en Asie, ou l’exterminer... Par le fer ou par le feu, ou par l’expulsion, il faut que le juif disparaisse... Tolérer les vieillards qui n’engendrent plus. Travail à faire. Ce que les peuples du Moyen Age haïssaient d’instinct, je le hais avec réflexion et irrévocablement. La haine du juif comme de l’Anglais doit être notre premier article de foi politique ». Suffisamment sulfureux pour renvoyer la dédicace de Freud à Mussolini comme un simple autographe à sa groupie. A propos : Proudhon est-il de droite ou de gauche ?
J’ai plutôt l’impression que nous avons affaire à un homme de gauche à la recherche d’une idole sur laquelle s’appuyer. Parfois, il me fait penser à tous ces néo-communistes ou communistes tout court, qui ne savent plus à quels saints se vendre. Ils ont cru à Marx, à Lénine puis à Staline avant qu’ils ne découvrent la catastrophe. Alors, ils se sont rangés derrière Mao et Trotski. Mais là aussi la barque était suffisamment chargée pour couler. Si bien que lorsqu’ils tombent sur le Che, ils reprennent confiance et se sentent pousser des ailes. C’est ainsi que tout émoustillés par la grandeur du personnage selon les hagiographies qu’ils ont parcourues, ils nous chantent les vertus du romantisme sud-américain. Jusqu’au moment où ils constatent que le Che fumait le cigare en prenant part aux exécutions d’opposants. Soyons sérieux, ce ne sont pas les tueries qui les gênent mais la mauvaise publicité que cela génère.  En effet, cela ne peut servir que les intérêts du grand capital que de faire la promotion d’une idéologie tellement humaniste, profondément progressive et moraliste qu’elle en est mortifère.               
Entendons-nous bien, ce qui me chagrine le plus dans la démarche de l’écrivain d’Argentan ce n’est pas qu’il soit de gauche, marxiste, anarchiste proudhonien, hédoniste ou je ne sais quoi encore, mais bien qu’il se serve de Nietzsche pour étayer une morale que ce dernier condamnait. Ce n’est pas d’une très grande honnêteté intellectuelle, il faut bien l’avouer. 
En fait, l’objectif de son essai ce n’est pas tant de vouloir nous prouver que Freud était un menteur, affabulateur ou un escroc patenté ; ça d’autres, avant lui, nous l’avaient déjà dit et il aurait pu s’en accommoder s’il avait eu,  comme Wilhelm Reich et Herbert Marcuse,  quelques mots aimables pour le gentil prolétariat. Non ! le crime impardonnable ; celui qui fait que le médecin viennois est définitivement infréquentable, c’est cette fameuse dédicace qui fait de lui un fasciste. Là, le Rubicon est définitivement franchi, il est voué à la géhenne éternelle. A partir de là, le schisme est possible et souhaitable pour trier le bon grain de l’ivraie. Pour cela, il trouve cette parade astucieuse où il scinde la psychanalyse en deux, entre les partisans de Freud (en clair des fascistes en puissance) et les freudo-marxistes qui seraient au bout du compte des humanistes qui réintègrent dans l’analyse de l’inconscient, la part sociétale liée aux dégâts collatéraux du capitalisme. Entendons-nous bien, ce qui les distinguerait, ce ne sont pas les théories fumeuses du petit père Freud mais la quantité de marxisme qu’ils ont été capables d’ingérer et qui ferait d’eux des hommes de bien. Mais qu’est ce que le fascisme ? Onfray nous donne-t-il une définition de ce qu’il entend par « fascisme » ? Malheureusement, nous ne pouvons que constater qu’à aucun moment notre idéologue ne prend cette peine de nous tenir informés de cette explication. Nous sommes donc contraints de tenter d’appréhender par nous même ce à quoi il fait référence à travers sa lecture. Et nous nous apercevons que sa compréhension du fascisme s’arrête à celle que les Soviétiques avaient abondamment répandue après guerre. En clair, suivant le postulat de la Grande Guerre patriotique qui opposait les valeureuses masses prolétariennes d’un côté à la réaction du grand capital incarnée par les panzers d’Adolf Hitler, est fasciste tout ce qui n’est pas communiste. Bien entendu ce qui est visé par cette dénomination, c’est le capitalisme. Si je résume : d’un côté, nous avons les bons – les marxistes - de l’autre les méchants qui s’incarnent dans les fascistes qui n’est rien d’autre que l’émanation du capitalisme. Un peu simpliste tout ceci, se dit-on éberlué et scandalisé surtout venant de quelqu’un que l’on prenait pour être un grand lecteur de l’auteur de la Généalogie de la morale. Et il  réintroduit la vieille fable morale judéo-chrétienne du faible contre le fort. Le bon est forcément l’exploité, le faible, le pauvre tandis que le fort est un méchant en puissance, le mauvais qui oppresse l’humanité entière. Sa prose devient très réductrice et terriblement affligeante, bourrée de bons sentiments à deux balles que je m’attendais absolument pas à voir émerger de sa bouche. Le minimum de rigueur aurait consisté à s’intéresser un tant soit peu à ce qu’était le fascisme et non pas se satisfaire de ce qu’il croyait en connaître ou de ce qu’il en a entendu dans les cellules qu’il a fréquentées.
Découverte suivante, c’est que notre philosophe normand se détermine en fonction de notre rapport à l’histoire. Comprenons qu’à travers cette dernière, c’est le temps linéaire qui est interpellé qui serait porteur de l’éternel progrès. Là encore, nous nous démarquons radicalement de la périodicité du temps nietzschéen et nous nous situons dans le temps biblique. Il fait un procès à Freud parce que celui-ci conteste ce progressisme qui demeure le pivot de sa réflexion avec pour moteur la lutte des classes. Il lui reproche d’être un anti-philosophe des Lumières. Qu’est ce qui lui permet de penser cela ? son pessimisme radical, répond l’auteur dans le chapitre 1 de sa cinquième partie. Il cite pour illustrer son affirmation les propos qu’il tient dans un de ses ouvrages, Malaise dans la civilisation (XVIII.289). Ainsi pour le médecin viennois, « Les hommes ne sont pas tous dignes d’être aimés. »  Quelle affaire ! se dit-on égayé. Voilà-ti pas qu’il nous remet le couvert avec sa morale chrétienne. Il est évident que l’amour devrait transcender notre existence. Ah oui ! se lance-t-on réjoui, effectivement Freud est un fieffé pessimiste.  Mais de quels types de pessimisme se réclame-t-il ? Pour ma part, j’en connais deux : le pessimisme tragique issu du scepticisme grec dont se revendique  le génial Montaigne ou le pessimisme nihiliste de type Shakespearien (ou du moins évoqué par celui-ci) qui n’a rien compris au précédent. Moi aussi j’ai pleuré à l’écoute de « To be or not to be… » mais de rire. En fait, Onfray m’en a fait découvrir un troisième qui est encore plus radical, si je le crois,  que les deux précédents. Celui-ci s’apparenterait au mal ontologique de l’homme depuis que celui-ci a été chassé du paradis. Arch ! pouffe-t-on plein de méfiance. Voici à nouveau des poncifs théologiques sur lesquels s’appuie notre penseur normand qui se veut pourtant nietzschéen et athée pour démontrer le conservatisme de son sujet. Déboussolant ! c’est peu dire. Ainsi, le ressentiment exprimé serait le résultat de cette anxiété d’avoir été déchu par la faute originelle. Mais alors s’il a été déchu, c’est qu’auparavant il a pu jouir du Paradis. Dès lors notre psychanalyste ne serait pas aussi nihiliste que ça mais demeure dans l’espérance. Ce que prouverait sa tentation, plutôt que d’user de sa raison, de faire appel à la superstition, à la numérologie, à l’occultisme ou à la télépathie.  Plus loin, il étaie sa pensée en soutenant que le Viennois se défie du rationalisme des Lumières dans la mesure où il ne croit pas « au progrès de l’humanité et à la téléologie de l’histoire indexée sur le perfectionnement des hommes ».  A cet instant, nous demeurons des plus dubitatifs. Ne nous a-t-il pas dit que ses idées politiques étaient proches du fascisme ?  Or, jusqu’à preuve du contraire cette idéologie s’inscrit dans les idées des Lumières et surtout dans la Révolution française. Je ne vois pas comment on peut se réclamer du fascisme et se défier de la téléologie de l’histoire en même temps. N’y aurait-il pas l’émergence d’une contradiction ? Et puis, se méfier de la finalité historique n’est pas une preuve d’incapacité quelconque mais certainement la preuve d’une santé intellectuelle importante. Mais là nous entrons dans un autre débat qui sort du cadre de la critique de cet ouvrage.  En fait, la confusion vient du fait que notre biographe ne définit pas ce qu’il entend par fascisme et se fonde sur la dénomination après coup d’historiens marxistes d’après guerre pour désigner un certain nombre de régimes politiques. Un régime autoritaire avec un parti unique n’est pas forcément fasciste. L’Etat français de Philippe Pétain, pas plus que le franquisme en Espagne ne sont des gouvernements qui souscrivent à cette obédience. Ce sont des pouvoirs autoritaires, réactionnaires, contre-révolutionnaires et profondément catholiques mais pas fascistes. J’ai bien peur qu’il en soit de même pour ce qu’il appelle avec un certain nombre d’autres historiens  l’austro fascisme de Dollfuss. De plus, j’observe que si notre érudit en appel à l’histoire, il n’en est visiblement pas un grand amateur. Il nous lance des faits historiques totalement décontextualisés afin de mieux les instrumentaliser. L’objectif est de sortir l’épouvantail afin de terminer de discréditer totalement son sujet.  Il se sert du passé pour étayer sa propagande qui s’appuie sur une morale bien connue. Non pas une éthique qui serait propre à Onfray, une sorte de morale spontanée. Non ! quelque chose de très habituel, rien de très révolutionnaire en somme : la bonne vieille morale judéo-chrétienne. Nous sommes vraiment dans une conception d’un passé téléologique à finalité moraliste et bien loin de l’étymologie du mot grec histoire à savoir : enquête. 
Ce qu’il nous dit de Dollfuss se limite à ce que l’on trouve sur Wikipédia mais réinterprété afin de démontrer la validité de sa thèse. A nouveau, il nous en donne une lecture manichéenne, quasi messianique. L’affreux dictateur Dollfuss chef de bande de fascistes réactionnaires assoiffés de sang d’un côté, contre les pauvres ouvriers socialistes, des agneaux expiatoires sacrifiés sous la botte sanguinaire de la soldatesque de l’affreux tyran. Lorsqu’on lit le récit que nous fait Onfray de la répression, nous avons l’impression d’une véritable boucherie organisée, destinée à liquider définitivement ces malheureux socio-démocrates qui étaient tous de purs pacifistes. Le chancelier autrichien est voué aux gémonies pour avoir fait  massacrer les gentils socialistes qui tentaient de s’opposer à l’établissement de la dictature. Ce qu’il oublie de nous dire, peut-être de bonne foi parce qu’il a une méconnaissance totale de la situation politique de l’époque, c’est que tous les partis politiques s’appuyaient sur des milices armées ; de véritables Etats dans l’Etat. Le Parti socialiste autrichien tout comme le Parti social-chrétien de Dollfuss et sa Heimwehren disposait d’une armée, la  Schutzbund, de plus de cent vingt mille hommes disposant d’un armement des plus modernes (canons, tanks…) provenant de la Tchécoslovaquie voisine qui trouvait ainsi à peser dans les affaires intérieures de l’Autriche ; un vaincu de la Première Guerre mondiale. Si l’on ajoute que cette armée était commandée par d’anciens généraux carriéristes socialistes à la retraite, elle n’avait strictement rien à envier aux forces légalistes autrichiennes ou «Bundesheer»  qui était limitée à trente mille hommes à la suite du traité de Saint-Germain-en-Laye.  Quels sont les faits ?
A la suite de l’arrivée de Hitler au pouvoir en Allemagne, le parti nazi autrichien cherche à réaliser l’Anschluss avec l’appui des nationaux-socialistes allemands. Menacée de disparition, l’Autriche est alors au bord de l’implosion. Dollfuss cherche alors des alliés. A l’extérieur, Mussolini lui apporte son soutien et celui-ci fera échouer une première tentative d’Anschluss à la suite de l’assassinat du chancelier autrichien. Sur le plan intérieur, Dollfuss, dont la majorité parlementaire est très fragile, cherche à former une coalition avec les socialistes qui refusent. Après un attentat des nazis autrichiens, commandité vraisemblablement par Adolf Hitler contre des gymnastes chrétiens, Dollfuss établit une dictature. Il fait interdire le parti nazi ainsi que celui  des communistes et tente de négocier avec les socio-démocrates pour former un gouvernement de coalition. Contrairement à ce que nous raconte le site de l’université populaire de Caen, le parti socialiste n’a pas été prohibé le 30 mai 1933 mais seulement après la répression du 12 février 1934. Ce jour là, débordés par leur base, les dirigeants socialistes ne peuvent empêcher une partie de leurs troupes de prendre les armes et de s’insurger contre le pouvoir autoritaire. L’insurrection durera quatre jours et se soldera par près de deux mille morts et près de cinq mille blessés. Jusqu’au bout néanmoins et même après, Dollfuss essaiera de trouver un point de convergence avec eux. A quoi est du ce fiasco ? Certainement à l’incapacité des socialistes d’avoir une véritable vision politique qui prenne en compte le réel. On peut toujours fustiger Dollfuss après coup et lui faire un procès parce que c’était un dictateur et c’en était effectivement un. Mais, j’observe au passage que le seul rempart contre le nazisme, ce fut, à cette époque, ce despote allié au fasciste italien ; pas les socialistes. D’ailleurs les nazis ne s’y trompèrent pas, ils l’assassinèrent le 25 juillet 1934. Idem en Allemagne, où les sociaux démocrates se feront étriller à la fois par les nationaux-socialistes et les communistes et quand à la France, il faut se souvenir que c’est l’Assemblée du Front populaire qui donnera les pleins pouvoirs au Maréchal Pétain.                                      
Onfray reproche à Freud d’avoir des opinions politiques qui ne sont pas les siennes. Est-ce un crime ? Freud soutient Dollfuss et fait une dédicace à Mussolini. Est-ce que ça fait de lui un monstre ? Bien entendu, le biographe  en véritable procureur le condamne à l’aune des événements ou plutôt de ce qu’il croit en connaître aujourd’hui. Il est facile en 2010 de porter des jugements à l’emporte pièce parce qu’on connaît la suite des événements.
Quelle était la réalité du fascisme dans les années trente ? Certainement pas ce qu’il nous présente. Il faut tout de même se souvenir qu’il est constitué à l’origine de socialistes et de syndicalistes. Pour beaucoup, il représente cette fameuse troisième voie entre le capitalisme exécré et le communisme menaçant. Churchill ne cache pas sa sympathie à l’égard de ce type de régime et quand à Roosevelt il qualifie son New Deal de fascisme à l’américaine.  Plus loin, l’auteur du Crépuscule d’une Idole se lâche en affirmant : « on chercherait en vain dans les six mille pages de l’œuvre complète de Freud une franche critique du capitalisme mais également du fascisme ou du national-socialisme - alors qu’on trouvera à plusieurs reprises des attaques très argumentées contre le socialisme, le communisme et le bolchevisme. » J’observe au passage que le capitaliste est assimilé au fascisme et au national-socialisme contre le bolchevisme, le communisme et le socialisme.  Il serait inconvenant de rappeler à Michel Onfray pour se faire l’avocat du diable, que dans les années trente, ni le national-socialisme et encore moins le fascisme, si ce sont bien des totalitarismes qui pratiquent l’élimination politique, n’ont pas encore le caractère meurtrier à grande échelle tel que se présente le bolchevisme (le fascisme ne sera véritablement meurtrier que sous la République de Salo à partir de 1943). En 1939, le communisme de guerre a déjà eu lieu, l’extermination par la famine de populations entières s’est déjà déroulée, le goulag est en pleine activité, les procès de Moscou ne se sont pas totalement achevés et les fosses communes soviétiques ne sont pas complètement refermées. Je n’oserai pas dire à Michel Onfray que les futurs bourreaux nazis étaient en formation auprès de leurs homologues bolcheviques et ceci bien avant le pacte germano soviétique ; de la même façon que la Wehmacht s’entrainait sur le sol soviétique. Je ne me permettrais pas de rappeler à l’écrivain d’Argentan que les premiers résistants en France  étaient presque tous issus de l’extrême droite; il n’y avait pratiquement aucun socialiste, ni communiste. Peut-on véritablement faire grief à Freud de préférer le fascisme au communisme ? L’ingénuité calculée de notre biographe ressemble étonnement à cette dirigeante du PCF qui semblait découvrir que l’émergence du nazisme pouvait bien être la conséquence de la prise du pouvoir de Lénine. En fait, en le lisant on s’aperçoit combien le reproche fait au médecin viennois de refuser l’histoire pourrait lui être retourné. Il se moque totalement de l’histoire événementielle qui ne l’intéresse pas. Ce qui compte pour lui, c’est cette vision idéaliste, son histoire propagandiste à des fins moralisatrices.    
Ainsi, cette escroquerie freudienne ne serait plus une forfaiture s’il critiquait le capitalisme qui a enfanté, selon lui,  ces deux totalitarismes. En effet, un des principaux reproches avec celui d’être un fasciste (mais sans doute est ce la même chose dans la pensée de l’auteur), ce n’est pas que Freud soit un menteur, un affabulateur ou un escroc mais qu’il déconsidère les causalités matérielles dans le déclenchement des troubles psychiques. La critique du capitalisme, l’instrumentalisation de la psychanalyse comme une arme idéologique voila une voie qui aurait donné de la crédibilité à cette discipline en lui permettant de réintégrer le sens de l’ « Histoire ». En quelque sorte, c’est qu’importe les moyens : seuls les résultats comptent !  Car, il est connu si l’on croit sa pensée que tout le mal et surtout toutes les névroses, psychoses  viennent du capital ; c’est un fait prouvé, selon l’auteur. On attend alors impatiemment  qu’il nous le démontre. Au lieu de ça, nous avons droit à un réquisitoire sans appel de l’économie de marché bourré de platitudes et de poncifs qui laissent à entendre que  quiconque ne prend pas en compte ses objections ne peut se réclamer des « Lumières ».  C’est à ce titre qu’il salue l’attitude de Wilhelm Reich et Herbert Marcuse, deux bons marxistes  parce qu’ils ont remis la psychanalyse sur l’autoroute du progrès.  Dès lors, peut-on lire à la page 569, à  la  différence de Freud « qui donne à la mythologie et au symbole une plus grande puissance qu’au réel et à l’histoire, Il inscrit sa pensée dans le cadre philosophique classique de l’idéalisme. Reich en revanche biologise et historicise la psychanalyse. »En effet, c’est beaucoup plus sérieux ; ça donne du crédit à la supercherie – s’exclame-t-on ! Il faut tout de même se souvenir que ce dernier finira en prison à moitié fou ou totalement, selon les témoignages. Cet homme avait un tel amour de l’humanité qu’il s’est proposé d’irradier les cancéreux tout en leur prodiguant une cure analytique. Il inventa le chembuster destiné à nettoyer le ciel de l’orgone négative (une substance née du cerveau délirant de son auteur),  qui polluerait l’atmosphère. De plus, il prétendait pouvoir faire pleuvoir, grâce à sa machine, en Arizona.  Autant dire que pour le milieu scientifique, ce symbole de la libération sexuelle prolétarienne, cette référence  du gauchisme des années 70, apparaît comme un fieffé charlatan doublé d’un escroc. Heureusement, en dépit de ce que semble regretter Onfray,  que cet homme- là  n’a pas eu  l’occasion de biologiser, ni d’historiciser davantage sa psychanalyse.         
Notre biographe le proclame haut et fort : il croit au rationalisme et aux « forces du progrès ». Il pense que l’homme peut changer et s’améliorer. De quel type d’amélioration s’agit-il ? Un perfectionnement moral, bien entendu, qui permettrait à ce dernier de dépasser l’individualisme, l’égoïsme, la peur de l’autre qui le caractérise aujourd’hui, alors qu’il est oppressé  par un système économique tyrannique. Sans doute est ce le sens de son université populaire ? Il  réactualise les valeurs de bonté, de charité, de générosité, de pacifisme enfin toutes les valeurs positives des religions bien pensantes qu’il condamne. Ainsi parviendrons-nous à un monde d’amour où régnera le bien, où l’égalité régentera une société propice à l’épanouissement du plaisir.  Une sorte de paradis sur terre où l’on aura éradiqué la souffrance psychique (et physique peut-être même), où la psychanalyse sera devenue caduque grâce au matérialisme marxiste. En attendant l’apocalypse et l’avènement de son monde de bisounours, où tout le monde serait beau, grand, fort gentil et égaux, l’auteur fustige Freud qui ose contrarier Einstein et son pacifisme simpliste (je ne sais pas s’il a lu Einstein mais c’est tout de même bien niais). Je n’oserai rappeler à Michel Onfray que le capitalisme est tout sauf un système. Il s’est progressivement constitué. Aucun théoricien ne l’a pensé préalablement. Il n’est pas moral. Il est capable tout aussi bien de faire de l’argent en fabriquant et en vendant des médicaments que des armes. A ce titre, il répond aux besoins des hommes en étant le miroir à la fois de leurs vices mais aussi de leur génie. Il est profondément humain dans le sens où il est inhérent aux exigences de leur existence. Il s’inscrit donc dans la réalité, dans le présent. Il n’écrit pas le futur mais le génère.  Le libéralisme économique qui peut être considéré comme son appendice systémique est né des Lumières qu’il admire tant. Avant de s’appeler libéralisme, il portait le doux nom de physiocratie et avait pour chef de file en France un certain François Quesnay qui participa à la rédaction de l’Encyclopédie. Que le capitalisme soit inégalitaire, personne n’oserait le contester. Qu’il crée des frustrations, c’est un fait. Cependant, nous ne pouvons nier que ce dernier ait permis à notre société de sortir de la disette et de la famine endémique. Il a permis l’enrichissement de la société et un allongement de la durée de la vie.  Il est facile pour l’écrivain à la panse pleine d’aujourd’hui, d’être idéaliste de rêver de vouloir changer le monde, en fabriquant un homme nouveau sans se soucier des conséquences de ses élucubrations. Son altruisme, sa philanthropie n’a d’autre objectif que de répondre à son narcissisme, à son égotisme issu de son ressentiment à l’égard de la vie. Certes, le capitalisme peut être amendé par la prise de conscience des individus de leurs responsabilités mais il ne saurait être dépassé ; tout simplement, parce qu’il est inductif et non pas déductif comme le sont toutes ces utopies marxistes qui ont généré des boucheries.
Pour finir,  j’observe que si notre biographe a suffisamment de philo derrière lui pour pouvoir nous asséner sa propagande ; assurément, il est fâché avec  l’histoire.  Il fait le procès à Freud d’avoir, à travers ses écrits, favorisé l’entreprise génocidaire des nazis à l’égard du peuple juif. Il lui reproche d’avoir publié en 1939, L’homme Moise et le monothéisme où il fait du prophète de l’Ancien Testament, un Egyptien.  Si effectivement à la date de parution de son ouvrage, les persécutions contre les Juifs avaient bien commencé dans le Troisième Reich, le meurtre de masse n’était pas encore d’actualité. Là encore, M. Onfray  condamne rétroactivement son héros à l’aune de ce qu’il en connaît aujourd’hui.  Sans doute, notre fondateur de l’université populaire de Caen, trop préoccupé à promouvoir l’épanouissement des masses populaires, n’a –t-il pas eu le temps de s’informer des sources documentaires. Il se serait aperçu que dès l’Antiquité, plusieurs auteurs considéraient les Hébreux comme des Egyptiens. C’est ainsi que Celse dans son Discours contre les Chrétiens assimile ce peuple à des sujets de Pharaon en rébellion contre leur maitre.  Chose troublante  à l’époque de la sortie d’Egypte (si l’on considère l’Exode comme un fait historique), la Palestine était une province égyptienne (Cœlé -Syrie). Et n’insistons pas sur l’argument épistémologique qu’utilise Freud pour démontrer la validité de son affirmation et qu’il emprunte à  J.H. Breasted  sans qu’il ne se sente « nullement disposé à en assumer la responsabilité ».  En effet, il semblerait  que Mose signifie « enfant » dans la langue de Ramses. Ce qui semble choquer terriblement Onfray , au point de faire de Freud un complice moral de facto dans le  crime à venir. Pourtant l’hypothèse que soulève ce dernier n’est pas dénuée de tout fondement. Il est vrai cependant que le Viennois écrit un essai psychanalytique, c'est-à-dire qu’il se sert de faits historiques pour démontrer la validité de sa thèse.  Dès lors, nous avons droit à un Œdipe quelque peu original. Moïse, un Egyptien, ayant enfanté le peuple juif va se faire trucider par ses rejetons afin que ces derniers puissent devenir adultes. Bon, il est évident que je ne me sens nullement disposé à assumer la responsabilité d’une telle affirmation. 

Onfray  découvre que Freud n’est pas le Juif libéral issu de la philosophie des Lumières, libérateur de la sexualité qu’on nous a vendu. Sans doute a-t-il raison ! Ce que je perçois de l’analyste viennois après la lecture du Crépuscule d’une Idole, c’est un homme certainement plus proche de Schopenhauer que de Nietzsche, qui ne s’inscrit effectivement pas dans le rationalisme des Lumières mais qui reste prisonnier de sa culture juive qui conditionne sa réflexion et ses inhibitions. Est-il athée ? Personnellement, je le crois beaucoup plus agnostique qu’athée (mais là encore, je n’ai strictement rien pour étayer cette affirmation si ce n’est ce qu’Onfray m’en a appris) ; sinon, j’aurais  du mal à comprendre son occultisme.  C’est ici que se trouve certainement la contradiction chez Freud. D’un côté, sa philosophie très marquée par des interprétations des lectures de Schopenhauer et de Nietzsche, de l’autre la résistance de cette culture dans laquelle il a grandi. Mais, il demeure un romantique qui s’est mis martel en tête de parvenir par vanité, par orgueil au point d’intersection entre le monde du psychisme et celui de l’ontologie. Une démesure à la hauteur de la suffisance du personnage, se dira-t-on.  On pourrait faire le même reproche à Onfray qui se réclame à corps et à cris de Nietzsche mais dont toute la pensée est guidée par son éducation judéo-chrétienne.  Les deux sont des pâle copies.  Pourtant, lorsqu’on termine la lecture de sa biographie, l’impression que l’on retient est que les deux nous livrent une escroquerie intellectuelle en falsifiant le discours auquel ils se réfèrent. Malhonnêteté parce qu’on ne peut soupçonner ni Freud, ni Onfray  d’avoir mal compris les philosophes auxquels ils se rapportent.  J’ai découvert à l’occasion qu’ Onfray n’avait pas grand-chose de nietzschéen.  Il stigmatise Freud comme étant un anti- Lumières ; condamnation sans appel, selon lui. Il pourrait de la même manière sanctionner Nietzsche ; et pourtant, il s’en réclame. Allez comprendre. Il voit dans les Lumières, si je l’ai bien compris, un mouvement libérateur qui lui permettrait d’assumer sa libido. Il oublie certainement que ce mouvement de pensée est né de l’humanisme chrétien et demeure profondément marqué par sa morale.  N’y aurait-il pas une contradiction ? Toute sa démarche ressemble à cet homme Moïse, un Egyptien qui quitte l’Egypte pour mieux se retrouver en Egypte. Entre temps, ces descendants sont persuadés d’avoir une originalité qui les différencie du reste de l’humanité.  Ils sont devenus le « Peuple élu » ! Voilà la bonne affaire ! Notre biographe d’Argentan fait le même cheminement. Il quitte le continent religieux (arch ! je suis contaminé par Kristeva) pour mieux nous faire partager ses valeurs qui sont issues  de ce même christianisme qu’il prétendait dénoncer.  Entre temps, il perçoit dans la classe ouvrière, tout comme les nazis voyaient dans la race germanique, le nouveau peuple prédestiné qui s’acheminait vers sa finalité. Est-il révolutionnaire ? ou n’est-il qu’un illusionniste lui-même illusionné par son ressenti ?  Il nous ressasse ce vieil adage âgé de deux mille ans en développant un endoctrinement fondé sur ses affects et ses passions.  En plaçant la critique sur le terrain politique, nous sortons du débat intellectuel concernant la psychanalyse pour entrer dans la polémique idéologique.  A cet instant, le biographe devient lui-même sujet de réflexion parce qu’il porte un jugement appuyé sur une pensée politique qu’il oppose à son adversaire. Si Freud a des penchants pour Mussolini et Dollfuss, que dire de notre écrivain qui se réclame de Marx (qui est un grand démocrate comme chacun sait), de Proudhon (un antisémite notoire doublé d’un catholique virulent) et de  Wilhelm Reich (un fou furieux de son état). Il se place, soixante seize ans après les faits, comme le procureur d’un crime qui n’a pas eu lieu du fait de la mort de l’accusé en 1939. Pouvait-on envisager qu’un ancien maurrassien de l’Action française devienne chef de la résistance, qu’un ancien socialiste soit le chef du gouvernement du Maréchal Pétain, qu’un ancien communiste fonde le Parti populaire français et la Légion des volontaires français contre le bolchévisme. Il nous fait sa vierge effarouchée qui découvre le loup alors que lui-même  est un prédateur travesti en agneau prêt à culbuter la pucelle qui serait amenée à lui ouvrir ses cuisses.
En conclusion, Est-ce que cette biographie m’a appris quelque chose sur Freud ? pratiquement pas. Est ce qu’elle a permis de lever des ambiguïtés sur les ambivalences de son auteur ? Aucunement ; même si l’énigme Onfray devient de moins en moins obscure et s’éclaircit à mesure qu’il nous livre sa pensée politique.  M’a-t-elle permis au moins de m’intéresser au personnage et à sa discipline ? Pas le moindre du monde. J’ai toujours autant de mal à lire plus de trois pages de suite de l’œuvre de ce «  génie » sans être saisi d’un profond désintérêt. Non, ce que ça m’a permis de faire, c’est de rédiger cet article. J’ajoute qu’ayant rendu le bouquin, il y a plus d’un mois et n’ayant pas pris de note, si ce n’est les deux trois citations qui figurent dans ce texte, je me sens un peu frustré de ne pas pouvoir relater tout ce qui me passait par la tête au moment de sa lecture. Je ne suis malheureusement pas suffisamment maso pour vouloir l’acheter, ni surtout de souhaiter le relire.       
Les hommes sont-ils  véritablement  tous dignes d’être aimés ? pour reprendre l’interrogation de Freud dont se servait Onfray pour démontrer que celui-ci n’aimait pas les pauvres. Cette question est symptomatique de la polémique qui les oppose. On s’aperçoit  qu’elle cristallise non pas deux incompréhensions mais deux idéologies construites sur de la mauvaise foi de part et d’autre et qui sont appelées à se rejoindre. D’un côté, Freud qui généralise aux hommes la nature d’un amour qui serait métaphysique et ontologique, issu de sa culture judéo chrétienne. Mais ce dernier doute que celui-ci puisse concerner l’humanité entière. De l’autre, notre biographe qui a déjà fait ce tri mais qui s’insurge parce que la partie de l’humanité concernée n’est pas celle à laquelle il pense.   Inutile de dire, qu’on se sent  très mal à l’aise surtout venant d’une personne qui se réclame de la philosophie tragique. Qu’il soulève la question pour renvoyer son auteur au terreau où il puise sa réflexion, ce serait de bonne guerre. Mais qu’il récupère l’argument pour alimenter une rhétorique propagandiste qui est de la même veine ; inutile de dire qu’on demeure très circonspect. Alors, on se demande si malgré nous,  on ne lui fait pas un procès d’intention en développant une argumentation qui ne serait pas la sienne. Dès lors, on souhaiterait lui demander s’il considère que les hommes sont tous dignes d’être aimés, s’il éprouverait  les mêmes sentiments  concernant des personnages aussi  problématiques que sont Hitler, Staline, Mao et quelques autres de ce type ? Et l’on arrive à la conclusion que s’il a mis cette citation en exergue, c’est bien pour démontrer que Freud était un affreux réactionnaire qui n’aimait pas la classe ouvrière.  Sans doute, notre pamphlétaire veut-il tenter de nous émouvoir en s’autoproclamant défenseur de la cause prolétarienne. Mais, j’observe que l’humanité selon ce dernier se voit réduite alors à une partie de sa population. Se peut-il que les individus précités, voire même la bourgeoisie ou les capitalistes ne fassent pas partie de la communauté des hommes ? Ou alors manifeste-t-il le même débordement d’affection pour ces personnes ? Pour ma part, j‘ai bien peur que les hommes en tant qu’espèce humaine n’aient pas à être aimés ou détestés. Ils font partis de la vie, de la nature et en ce sens, ils sont estimables tout comme les autres espèces. Par contre, nous pouvons manifester pour tel ou tel individu, une inclinaison particulière ou au contraire une animosité au regard de notre parcours individuel. Les sentiments ne sont qu’affaire de personne et certainement pas de groupe. Il y a toujours le même souci de vouloir généraliser à faire du multiple l’unité. La déviance consiste à abdiquer notre individualité pour nous identifier totalement à une communauté jusqu’à en épouser ses inimitiés et ses penchants. Là, commence le totalitarisme qui s’inscrit dans la régression et dans la lâcheté de ses adeptes qui abandonnent leur personnalité, leur esprit critique pour se fondre dans la masse. Ils voient dans la famille, le groupe, la bande, le parti, la religion, la nation, le protecteur, le père pour reprendre la terminologie freudienne celui qui va leur permettre d’exister.  Individuellement, ils ne sont rien mais en se racontant ils sont tout (le communisme, le fascisme, le nazisme ou la psychanalyse sont avant tout des religions du Verbe). Le Verbe est une fable certainement pas l’action.  Certains se réfugient dans la masse pour se protéger ; d’autres dans leur bovarysme pour éviter d’affronter la réalité qui les interpelle. Les uns tentent d’imposer leur hallucination en souhaitant dompter la nécessité, les autres se résolvent à vivre sur eux-mêmes  dans un imaginaire qui se moque de la volonté. Leur problème, c’est qu’ils n’assument pas leur différence qui agit sur eux comme un handicap alors qu’ils ont une haute idée d’eux mêmes. Paradoxe latent entre ce qu’ils sont et ce qu’ils aimeraient être. « Prendre ses désirs pour la réalité » voilà tout ce dont ils sont capables. Dans tous les cas, ce sont des frustrés de l’existence, terrorisés à l’idée de l’affronter seuls dans la nudité qui est la leur. Pour éviter de devoir s’y confronter, ils s’inventent des arrières-monde qui les rassurent, des combats qui leur fassent oublier qu’ils sont dans la nécessité parce qu’ils ne peuvent ou ne veulent dépasser l’illusoire souveraineté du moi à laquelle ils sont inféodés. « Par quelle impulsion, l’homme est-il poussé à mal faire, même contre son gré – demande Arjuna » ? Krishna en sage lui répond sans hésitation: « c’est le désir, né de la fièvre de l’action. C’est lui le grand vorace, le grand malfaisant ». Plus loin, il ajoute : « les sens, la pensée, la conscience en sont le siège. Il se sert d’eux pour perturber l’âme incarnée après avoir voilé la connaissance. »
Mais quelle connaissance ont-ils du sentiment amoureux dont ils nous encensent les vertus dans leurs clowneries sentimentales  dont ils se parent à longueur de page ? Ils abandonnent leur chien, non pas au mois d’août en Espagne, comme le fredonnait le chanteur mais pour venir parader à Paris afin de noyer leur médiocrité dans la multitude de leurs clones. Leur ligne d’horizon ne dépasse guère les ongles de leurs orteils auxquels ils vouent un culte Kolossal quand bien même ils éprouvent quelques complexes à l’égard de leur enveloppe charnelle. Ils exaltent la souffrance, le pathos dégoulinant qui lui est associé et consultent des psychanalystes pour se soulager de la carence qu’ils entretiennent soigneusement.  Si au moins, ils se référaient à un christianisme d’avant l’Eglise. Mais, parbleu, c’est l’inquisition dont il est question ! Bigre ! pense-t-on, l’Espagne est à nos portes. Vite, levons le pont-levis et fortifions-nous, le temps de voir passer ce Don Quichotte en jupons.  On ne prête guère attention à la parodie d’une niaiserie hollywoodienne racontant le naufrage d’un bateau qui coule pendant près de trois heures  et l’on écoute d’une oreille distraite : « I jump ! You jump ? » parce qu’ils nous font beaucoup plus rire qu’on a envie de les prendre aux sérieux. Gardons un peu de lucidité pour deux, se dit-on ! Ce n’est que plus tard, que l’on prend véritablement conscience de toute la consistance de la sentence. Crépuscule d’une histoire, d’une amitié qui se voulait désintéressée, d’une affection protectrice pour laquelle nous nous étions damné, nous baissons la garde. Ici s’achèvent, pense-t-on, les ambitions déplacées, les manipulations qui n’étaient pas encore totalement honteuses par le fait qu’on en avait pris la mesure de par la connaissance que nous en avions.  C’est alors qu’en découvrant que ce qui nous guidait, ce n’était pas l’indifférence mais le respect de la personne qu’ils soldaient pour le prix d’une luxure, ils vous plantent leur ultime banderille destinée à vous terrasser.  Quand bien même, nous ne sommes pas plus dupes à cette heure qu’auparavant,  nous ne pouvons nous empêcher de chercher à comprendre le bénéfice qu’ils ont pu en tirer. Cela nous touche, bien sûr. Mais cette fois-ci, il n’y a plus l’excuse de la naïveté. Il y a une volonté manifeste de nuire et de démolire.  Absence d’une finalité dans la nécessité ; le sol s’entrouvre sous nos pieds : c’est l’absurdité destructrice qui est interpellée. Dans leur monde charpenté par le chaos perpétuel où règne Kali la Noire et le non sens, c’est l’amour même dont ils ne cessent de se réclamer qui prend une tournure mortifère. Expression morbide d’un sentiment qu’ils ont perverti pour éviter de devoir affronter l’instant seul ; cette heure de midi où l’éternité à rendez-vous avec notre devenir.  Ils ne demeureront qu’une ombre macabre qui plane en lieu et place de leur existence.  Douze ans plus tard, nous les interpellons pensant obtenir enfin une réponse. A nouveau, ils s’enferment dans la forteresse de leur lâcheté en laissant croire qu’ils sont l’objet d’une vindicte. Ultime interrogation que je ne me lasse pas de poser depuis plus d’une année et dont l’explication me ferait disparaître définitivement.  Mais ont-ils véritablement la réponse à la question qui nous taraude ? J’en doute ! Douze années de psychanalyse supplémentaire n’ont toujours pas réussi à les faire grandir. Ne sommes-nous pas devant une escroquerie ?  Si je n’étais pas modeste, je dirais volontiers que je suis un bien meilleur analyste que ceux qu’ils consultent, non ?  Et j’ajouterai : les hommes sont-ils véritablement  tous dignes d’être aimés ?