Le sentiment amoureux dans la Chartreuse de Parme

 

 

La seule chose de suffisamment de solide sur laquelle on peut s’appuyer lorsqu’on ouvre La Chartreuse, c’est que nous avons affaire à une réflexion sur l’amour. Puis, je pense qu’il ne faut surtout pas lire cet ouvrage comme un roman mais l’appréhender dans son ensemble comme on regarderait une peinture de Raphaël ou comme l’on contemple l’être que l’on aime. Enfin, dans un troisième temps, je me suis rendu compte que les protagonistes de l’aventure avaient été modelés à l’extrême afin d’empêcher qu’on puisse s’identifier avec eux, ignorant superbement la juste mesure. C’est ainsi que Fabrice était vraiment stupide, que Clélia était vraiment naïve, que la comtesse était vraiment une pute ; oh ! pardon, vraiment intéressée et que le prince était vraiment tyrannique.  En surchargeant psychologiquement ses personnages, en les embaumant de testostérones et surtout d’œstrogènes, l’auteur les enfermait dans une prison intérieure, celle de la morale judéo-chrétienne qui les empêchait d’exister. Si bien que nous avions, au final, des sortes d’ectoplasmes se mouvant royalement dans un univers romanesque considérant que leur fortune était la clef de voûte de la destinée de la société dans laquelle ils se trouvaient.

 

Etude des personnages

 

En tout bien, tout honneur, il nous faut commencer par la duchesse, véritable pivot de l’œuvre, personnage emblématique et difficilement définissable si ce n’est la maladie qui l’accompagne. Car, assurément cet individu est souffrant, non point d’une maladie honorable comme celle qui caractériserait l’amour qui la consume pour son neveu, mais bien d’un trouble psychiatrique autrement moins flatteur. Je ne suis pas médecin encore moins psychanalyste mais son cas présente tous les signes cliniques d’une psychose obsessionnelle à tendance schizophrénique lourde. Résumons. Elle s’attache à son neveu alors que celui-ci n’a que douze ans. On ne sait pas très bien quelle est la nature de leur rapport mais la comtesse n’étant pas mère, on peut légitiment supposer qu’elle transfert sur ce garçon un amour maternel non satisfait. On pourrait extrapoler et se demander avec toutes les aventures qu’elle a, pourquoi, que diable, n’a-t-elle pas eu d’enfant à trente huit ans ? et en conclure sur une hypothétique frigidité ou stérilité qui parviendrait à troubler son psychisme. Là où ça se corse, c’est que cette passion pour le moins banal va se transformer en désir sexuel transgressif qui n’est pas partagé par l’intéressé. Pour vivre son inclination, elle n’hésite pas à manipuler, à transformer le réel ou à se fabriquer une réalité qui n’est pas sans poser quelques soucis à ceux et notamment au comte Mosca, qui ont décidés de lui venir en aide. La scène où elle révèle qu’elle est l’instigatrice de l’assassinat du prince Ernest IV dans la salle de garde est assez révélatrice à cet égard. Excessive, elle se sert des personnes qui ont le malheur de lui prêter quelques attentions, n’hésitant pas outre passer la mesure afin de satisfaire son propre égoïsme. Dès le début du livre, l’auteur nous met en garde de manière fort caustique sur l’état mental de sa contre héroïne. C’est ainsi que lorsque son mari vient malencontreusement à trépasser à la suite d’un duel qui n’avait de duel que le nom puisqu’il semblerait qu’il fut massacré par un nombre indéterminé de personnages, elle charge son amant d’alors, le soin d’aller occire un groupe de gaillards réfugiés en Suisse  « Limercati trouva se projet d’un ridicule achevé, et la comtesse s’aperçut que chez elle le mépris avait tué l’amour. »  Chose fort joliment tournée, mais qui montre toute la causticité de l’auteur sur son personnage. Moins cocasse, est la terreur que ressent Ludovic qu’il traduit dans des locutions telles que : mais elle était folle ; il la crut devenue folle, tant les regards qu’elle lui lançait étaient singuliers ; leva les yeux sur la duchesse et fur effrayé…/…le fait qu’elle est folle !  etc.   lorsqu’il découvre que sa patronne est complètement démente et qu’elle veut noyer Parme qui avait eu la malencontreuse idée de condamner Fabrice. La cité de  Parme ne fut pas noyée. Tout juste eut-elle les pieds dans l’eau ; certainement, grâce à ce serviteur qui s’arrangea pour éviter le pire.

Elle fut comtesse, puis duchesse avant de faillir devenir princesse et de terminer presque comtesse. Et pour cause, je crois qu’elle a couchée avec tout ce que compte l’Italie de culottes avant que le Prince Ernest V,  qu’elle pense complètement idiot, ne fasse prévaloir son droit de cuissage sur sa personne (n’est pas la Pompadour qui veut). Et oui, ce jeune souverain qu’on croit totalement stupide, a très vite compris, contrairement à son père que pour asseoir son autorité, il devait se taper la femelle alpha (je crois que si Napoléon avait été encore vivant, il lui aurait décerné la Légion d’honneur pour « service rendu à la Patrie »). Aussitôt après, elle débarrasse le plancher avec le comte Mosca et s’en va vivre à Naples. La principauté retrouva alors sa tranquillité. A cet égard, le passage où elle organise des soirées théâtres  afin de déniaiser Son Altesse de sa timidité, (avant que ce dernier ne la déniaise totalement) tout en jouant à l’entremetteuse est ici symptomatique. Le réel se confond avec l’illusion. Alors qu’ils sont sensés jouer des comédies dell’arte le souverain, qui a, à peu près, le même âge que Fabrice, déclare sa flamme à la belle Gina qui demeure, selon l’écrivain, « encore la plus jolie femme de la cour » grâce aux secours du maquillage, bien entendu (je n’ai pas mauvais esprit ; c’est dans le texte, je vous assure).  De toute évidence, c’est un miroir de l’œuvre. Les ardentes déclarations d’amour ne sont perçues que dans le cadre d’une comédie, d’un far, d’un artifice destiné à nous éclairer sur la valeur réelle de toute cette débauche de sentiments.  L’auteur se moque de l’ego démesuré de son héroïne, de son narcissisme pathologique. Il la rabaisse par la voix du comte Mosca, en parlant de sa charge auprès de la princesse : « ...enfin vous êtes sa grande maîtresse, c'est-à-dire sa petite servante. », la ridiculise dans la scène de la fuite, à demi vêtue, lorsque le serviteur du comte vient lui apprendre la mort du Prince. Elle gesticule, intrigue à tous les niveaux, se persuadant d’agir par amour alors que les seuls sentiments qu’elle exprime sont ceux destinés à flatter sa petite personne qu’elle pense incontournable. Et pour cause, aucun des acteurs ne savent véritablement ce qu’est l’amour dans ce roman. La duchesse de Sanseverina encore moins que les autres mais dans un ces rares moment de lucidité, elle reconnaît quel est le sens  authentique de son attachement à Fabrice. Elle espère, à travers celui-ci, freiner la marche du temps et conserver sa beauté en suscitant le désir sur un être dans la fleur de l’âge.   

Elle se lamente sur son sort, son ego s’en trouve blessé et ne perçoit  pas forcément dans son champ de vision restreint les véritables sentiments qui lui sont adressés.

 Tous sont atteints par ce même syndrome. C’était la première conclusion : la Chartreuse n’était pas une réflexion sur la naissance du sentiment amoureux, comme le proclame notre ravaudeuse en goguette, mais bien une analyse d’une falsification du sentiment amoureux.

Clélia ne peut aimer que dans le noir parce qu’elle a condamné Fabrice qu’elle sait volage. Elle perçoit la vérité : Fabrice n’est pas fiable mais décide de ne pas en tenir compte en s’inventant un double, une illusion qui lui permet de rester attentif à ses seuls fantasmes de son imagination et de son désir. C’est ainsi que tout comme Œdipe qui se crève les yeux pour ne pas voir une réalité par trop monstrueuse, elle se mure dans l’aveuglement, s’ingéniant à trouver un échappatoire à se réel qui la perturbe. Observons que la maladie dont souffre l’illusionné est bien plus grave que celle qui atteint le névrosé. Ce dernier peut parfois, à la faveur d’un « retour du refoulé » à l’occasion d’un rêve, revenir dans la réalité si l’on en croit la psychanalyse. Tandis que pour l’illusionné son affection est incurable : « le réel ne reviendra jamais puisqu’il est déjà là ». On remarque au passage, comme le pense Clément Rosset,  combien la souffrance du patient  dont s’occupe l’analyste paraît bénigne par rapport à celle de l’homme normal.

C’est ainsi que Fabrice n’est plus qu’un fantôme, un spectre qui prêche du haut de sa chaire épiscopale si tenté qu’il fut un jour autre chose. Sa métamorphose liée à sa dégénérescence que trahit sa maigreur nous rappelle un cadavre en puissance.  Nous sommes donc en présence d’un paradoxe, d’une jeune femme qui cherche à sauver son homme des intrigues de la cour soit disant par amour, mais qui le condamne encore plus cruellement en lui infligeant une issue lente et effrayante. Qu’est ce qui la fait réagir : son état physique, ses sentiments pour la personne aimée ? Non, uniquement la jalousie. Clélia décide d’assister au sermon de Fabrice  lorsqu’elle apprend la rumeur qui se répand à travers la ville, qu’il entretiendrait une relation avec Anetta Marini. Rappelons, que c’est à la suite d’un vœu qu’elle a choisi délibérément d’ostraciser Fabrice et de s’enfermer dans le mariage. L’amour ne saurait souffrir d’un tel choix. Elle est incapable de chérir dans la globalité ; sentiment qui lui aurait permis d’atteindre cette lumière tragique. Mais, elle demeure aveuglée par l’illusion. Elle est tout sauf Antigone. Elle n’affronte pas la fossoyeuse, elle l’a subie. Pire, loin d’être cantonnée à la limite de la vie, cette dernière a trouvé en sa personne une manière de l’incarner. C’est ainsi que la mort est partout présente. A chaque minute, à chaque seconde elle peut intervenir par le poison, par le meurtre ou par dépit. Clélia n’a rien d’héroïque (tout comme Fabrice) mais reste désespérément insignifiante en se cloîtrant derrière les barreaux de la superstition et du déterminisme (à nouveau, le terme de l'incarcération qui revient) qu’elle se bâtit elle-même et qu’elle pense protecteurs contre son amant. Lorsque que Fabrice, tel Hercule, veut, malgré lui, ramener son Alceste à la clarté de ce qui est nommable, tout s’effondre. Les ombres disparaissent, emportées par le vent narcissique du repli sur soi, de son propre égoïsme.

De même, les prédications de notre ecclésiastique sont sans ambiguïté. Il vend tout et s’apparente à un saint. On pourrait s’attendre à ce que ses sermons portent sur l’amour de dieu, un amour mystique et métaphysique, une passion assurément supérieure. Point du tout ! Juste une expression hormonée de ses sentiments qui font déplacer seulement les femmes. Hypocrisie totale de tout cela ! Et d’abord, de cette religion terrible censée faire la promotion d’un amour transcendant et qui ne parle sous couvert d’une fausse sainteté, que de ses intérêts. « Tu seras damné ! »Telle est la conclusion qui s’impose à ceux qui entrent dans les églises.  Et ensuite, de ces fidèles qui savent très bien pourquoi ils viennent mais, qui dissimulent leurs motivations derrière le masque de la foi.

Que reste-t-il du sentiment amoureux que l’auteur dissèque. A vrai dire pas grand-chose. Même l’amour parental est battu en brèche. Il faut se souvenir que ces charmants protagonistes s’arrangent pour commettre un infanticide au sens figuré, avant de voir trépasser réellement, leur enfant adoré. Nous pouvons même nous poser la question, si le fait d’avoir un rejeton est un acte d’amour tant son destin tragique est inéluctablement soumis à sa naissance :

 

       οί̀η περ φύλλων γενεή, τοίή δέ καί άνδρω̃ν,

« Telle la race des feuilles, telle celle des hommes » (Iliade 6. 147).

 

Cependant, un terrible doute subsiste, tout comme celui qui avait marqué la disparition du Prince Ernest IV, à savoir l’implication de la duchesse dans ce décès.

Le thème de l’enfermement contenu dans le titre, revient systématiquement. Il y a, bien entendu, l’emprisonnement réel du héros à la tour Farnèse mais aussi toutes les détentions intérieures que les différents protagonistes vivent et dont ils ne peuvent s’affranchir. Et quand bien même, Fabrice vient à s’évader de sa prison, il reste incarcéré par son désir morbide qu’il n’arrive pas à assouvir. Et ce n’est pas sans une grande satisfaction qu’il regagne sa cellule protectrice. La description de la fuite est, sur ce point, éloquente. Fabrice prend alors l’aspect d’une ombre, comme si c’était son fantôme qui quittait son cachot alors que son esprit demeurait désespérément embastillé. Impression d’autant plus renforcée, par l’apparition d’un brouillard mystérieux qui s’élève au-dessus du Pô. Curieuse vision de l’amour que celle-ci !  Si nous regardons de plus près, lors de l’hécatombe finale, seul survit le comte Mosca (celui qui s’est fait cocufier pendant six cent trente deux pages) qui, de tous les personnages était certes le plus clairvoyant mais qui avait surtout cette sagesse qui lui permettait de dominer ses passions. Parmi tous les héros que comporte cette œuvre, il est le seul à avoir le recul nécessaire sur le monde qui l’entoure et une connaissance suffisante de celui-ci, qui le met pratiquement à l’abri de ses émotions et de ses peurs. Il ne se ment pas et reste dans la réalité. Aime-t-il la duchesse réellement? J’en doute parce que dans l’esprit de l’auteur, le seul amour qui vaille est celui des arts qui peut éventuellement s’incarner dans la beauté d’une femme. Mais quelle délicatesse peut-il trouver dans la compagnie de cette folle furieuse, si ce n’est l’accomplissement de ses propres intérêts ? 

 

En fait, La Chartreuse est une peinture sans concession de la société du dix neuvième siècle (et aussi de notre époque) où le mensonge est érigé en règle de vie où le paraître remplace l’être. Epoque honnie, écrasée par le poids du puritanisme bourgeois triomphant, par ses frustrations nées d’une morale religieuse castratrice. C’est sur cette mystification, à mon sens que se porte l’intérêt du lecteur et non sur une banale analyse psychologique qui mettrait en évidence l’émergence d’un sentiment amoureux.

 

Une œuvre romantique ?

                  

Mais, était ce véritablement une œuvre romantique ? Et si l’ironie qui entoure l’antihéros, était destinée non pas à se moquer de Fabrice mais du réalisme romantique ? Telles étaient les questions, qui fusèrent à mon esprit et qui commencèrent à ébranler mes certitudes. Vous n’imaginez certainement pas, mes très chers condisciples, quelle ne fut pas ma stupéfaction lorsque, je réussis, enfin, à briser cet écueil ? Pour moi, Stendhal a toujours été le chantre du romantisme. Il était évident, qu’il incarnait ce mouvement et c’est ainsi que je le lisais, jusqu’à présent. Réminiscence, sans doute, de mes cours de lycée ou de je ne sais quelle conviction que l’on m’avait mise en tête. Etait ce le fait d’avoir pris un pseudonyme allemand ; un des foyers qui avait enfanté ce courant que je détestais ou d’une lecture au premier degré du Rouge et le Noir, je ne saurais dire ? Toujours est-il, qu’il était nécessaire de faire tomber cet obstacle avant d’envisager un début de compréhension de l’œuvre. Or, voilà, que d’un seul coup, la parodie se dessine dans ma tête. Fébrile, je me mets à cogiter, à tourner en rond, en étant littéralement possédé par cet énigme : comment, concilier l’idéal romantique avec cette farce de la passion amoureuse ? Et, tel Archimède qui s’écrit « eurêka », l’idée qu’il puisse être autre chose m’effleura.  

 L’auteur ridiculise le romantisme qui n’a d’autre fonction que de parler de soi, en se donnant une morale destinée à encenser une classe sociale qui cherche à se distinguer tout en se bâtissant une légende. Il y a tromperie. Ce n’est pas l’âme qui est exaltée sous couvert de cette soi-disant passion amoureuse mais des pulsions physiologiques qui altèrent le discernement. Les romantiques se servent de ce procédé, comme d’un instrument, pour avilir les masses, en les fanatisant au détriment de l’individualité. Nous sommes, alors, à cette époque, à l’aube des grands carnages qui mèneront aux charniers du vingtième siècle. Un jour, parlant d’une complainte mélancolique qu’il entendit, le romancier lâcha cette remarque qui illustre parfaitement ce qu’il pense du romantisme : « Pour moi, ce qui m'en touche, c'est la musique empreinte d'une passion tellement profonde, et songeant si peu au voisin, qu'elle en est ennuyeuse. » Qu'importe le voisin à l'homme passionné ? Il ne voit dans la nature que l'infidélité de sa maîtresse et son propre désespoir. » Et de déplorer qu’à son époque, la beauté n’est que l’avatar de ce qui est à la mode. « Voilà ce qui m’afflige. La vanité de mes amies se moque de ma douleur. » C’est pour cette raison qu’il s’en prend à Canova dont il admire, par ailleurs, l’art lorsqu’il ne tombe pas dans la démagogie la plus sordide : démagogie qui n’a d’autre but que de plaire aux femmes et à l’humeur du moment. Cet artiste « ayant été romantique, c'est-à-dire ayant fait la sculpture qui convenait réellement à ses contemporains.»     

La Chartreuse est un roman dont l’intrigue est tissée par des héros certes romantiques mais dont l’écrin est une charge terrible contre ce mouvement. Cruelle déception. Le clan de la Sanseverina n’est pas plus estimable que le clan de la Roversi (il est même plutôt moins) et du ministre Rassi qui veut faire régner la justice (personnage inspiré vraisemblablement de Guilio Besini, directeur de la police à Modène). Au moins, ce dernier assume son état et ne se masque pas sous de faux semblant ou fallacieux prétextes de sentiments supérieurs, la spoliation de l’Etat. Parce qu’au final, c’est bien de cela qu’il s’agit : le comte veut son million et la duchesse refuse de vivre dans l’indigence (« mais nous ne seront guère riches »). Mais, comme le dit l’auteur, parler de « politique dans une œuvre littéraire, c’est comme tirer au pistolet au milieu d’un concert »   Entendons- nous, le noir dans lequel est plongé la relation entre Clélia et Fabrice, symbolise le deuil certes mais aussi l’obscurantisme de l’époque : le romantisme bien sûr avec sa vision tronquée, étriquée de la réalité qui apparaît avec cette fameuse focalisation stendhalienne de la bataille de Waterloo mais aussi de cette société marchande dont l’auteur n’a que le plus profond mépris : « l’amour exclusif de l’argent est, selon moi, ce qui gâte le plus la figure humaine.» Or, du début à la fin de l’œuvre, les personnages passent leur temps à nous tenir informé de leur position financière. Là réside certainement la subversion stendhalienne. La Chartreuse ne serait rien d’autre qu’un pamphlet, un brûlot dénonçant le mensonge des romantiques « rempli de gens que leurs richesses appellent à acheter, mais à qui la grossièreté de leur goût défend d’apprécier. » Et de regretter les difficultés dans lesquelles sont plongés la littérature et les arts au XIXe siècle.  

 

Ma lecture de La Chartreuse ne cadrait absolument pas avec l’univers fantasmatique de notre vestale romantique. Cependant, je ne suis pas prof de Lettres et je fais des fautes de français ce qui me vaut d’être relégué dans les limbes de la miséricorde. En règle générale, les œuvres dégoulinant d’analyses psychanalytiques, qui sont le propre de la littérature contemporaine, me font fuir ou jouer au frezbee (c’est une véritable calamité). J’aime qu’un récit, à l’image d’une lunette astronomique, me permette de me projeter dans le cosmos et m’aide à appréhender ma place parmi celui-ci et non qu’il me ramène à la jupe de ma voisine avec tout le pathos que cela comporte. Pour moi, ce n’était pas de la littérature, mais de l’introspection malsaine destinée à auto alimenter ses propres angoisses ou insuffisance. C’est pour cette raison que je n’aimais pas les cours de Français généralement dispensaient par des femmes qui confondaient trop souvent leur vie sentimentale avec le fauteuil analytique de la classe. Mais, peut-on leur en vouloir ? Elles sont issues d’un système éducatif qui considère que le marxisme-léninisme et la psychanalyse sont encore les seules sciences exactes. Il en allait déjà ainsi à l’époque de Stendhal, où la théologie menait à tout, et la physique menait « en prison ». Mais quelle fut pas ma surprise de découvrir un commentaire de notre inspiratrice adulée portant sur le Rouge et le Noir :" c'est vraiment ennuyeux, je le pense aussi! Et Julien Sorel, quel personnage antipathique, arriviste! Et Mme de R., quelle niaise! Bref. "La chartreuse" c'est complètement différent, c'est alerte, vif, les personnages sont attachants, limite on dirait qu'il s'agit de deux auteurs différents... »

 

Du sentiment amoureux à la passion du beau 

 

Stendhal entretient une passion dévorante pour l’Italie. C’est aussi un amoureux transi du beau au sens grec du terme. C’est un païen, qui s’extasie devant une statue, une peinture ou une œuvre musicale. Un individu capable d’avoir un malaise lorsque l’émotion l’envahit. Son classicisme, il le puise aux sources de l’antiquité païenne pour laquelle, il déclare qu’elle « n’eut ni Inquisition, ni Saint-Barthélemy, ni tristesse puritaine. » Un homme qui construit sa vérité sur son amour des arts et du beau. Il prône la constitution d’une aristocratie, non pas fondée sur l’argent qu’il exècre, mais sur la capacité d’aimer le Beau. Une race de personnes passionnément éprise de cette certitude apollinienne. Cet amour là, ne saurait être inné mais demande à être cultivé par la passion. Nous pouvons être touchés par la grâce mais l’onction de cette grâce ne se posera jamais sur quelqu’un qui n’aura pas été initié auparavant. Un paysan des Abruzzes peut s’émerveiller devant une œuvre du Bernin (artiste qu’il n’apprécie pas beaucoup, par ailleurs) alors que le riche bourgeois étranger de surcroit, en sera horrifié. Et pour cause, depuis sa plus tendre enfance, il a appris à vénérer Michel-Ange et Raphaël. Il en va de même des papes qui, bien qu’ils ont contribués à la ruine de la Rome antique, ont pris dans leur jeunesse le goût des beaux-arts (du moins pour certains), parce qu’ils résidaient dans la Ville éternelle. Canova, qualifié de simple d’esprit, par l’auteur, avait le bonheur,  à vingt cinq ans, de ne pas savoir l’orthographe. Mais, voilà, il avait du génie. Par contre, cette société, qui anime les salons parisiens et qui pense être la dépositaire de cet amour pour le Beau, s’en trouve rapidement dépassée parce que incapable de voir par leurs propres yeux sans les « préjugés du maître qui enseigne à voir. » C’est ainsi que, «  pour entendre la voix de la vérité, qui dans ce cas parle si bas, il ne faut pas être étourdi par les déclamations et le Phébus de l’esprit de système. Les êtres qui ne sont pas faits pour ce genre de sensations trouvent de la froideur dans tout ce qui est raisonnable. »  Et oui, chers lecteurs, (ah ! encore le style de la Konnaissance qui revient) l’amour ne saurait être approché sans un minimum d’efforts qui viendrait à aiguiser sa sensibilité dans l’objectif de dépasser le joli pour atteindre le beau. Le joli est certes aguicheur, il plaît sans effort mais se démode très rapidement une fois que le désir a été comblé. On peut désirer une jolie femme mais pour l’aimer, il faut qu’elle puisse être belle. A ce titre, Stendhal se distingue de Platon mais surtout de Kant et annonce la révolution nietzschéenne et heideggérienne .Nous sommes bien loin de cette conception d’un sentiment relevant de la génération spontanée et qui « ne peut être reporté car il demande à s'épanouir à un moment donné et ne se satisfait pas des retards et des délais. » (En fait, cette réflexion n’a pas grand sens, c’est juste un slogan publicitaire et rien de plus)  

Cependant, en se livrant à l’étude d'une partie de l’œuvre de Monsieur Beyle, nous, nous heurtons à un obstacle presque insurmontable. Assurément, aussi bien dans le Rouge et le Noir que dans la Chartreuse de Parme, nous ne pouvons pas nier que certains des personnages soient passionnés. Or, nous l’avons vue, la passion est indispensable pour parvenir au Beau, selon Stendhal. Et de se livrer à une question philosophique fondamentale digne d’un sujet de brevet des collèges : La passion qu’éprouvent tous ces  personnages ne peut-elle exister sans amour ?

Commençons par définir le sujet. Qu’est ce que la passion, si ce n’est un état d’émotions, voire de souffrance que nous supportons et que nous subissons à notre dépend.

Si nous appliquons cette explication, alors effectivement, Fabrice est passionné ainsi que Clélia, la tante, Mathilde ou Madame de Rénal. Mais, une passion amoureuse ne saurait être l’accomplissement de l’amour. Bien au contraire, l’auteur la condamne sans ambiguïté comme un dérèglement des sens qui mène et qui justifie tout acte délictueux ou criminelle. Et de s’en prendre, à la religion,  bien entendu, mais aussi à l’incapacité des autorités civiles de réprimer ce type de comportement, notamment en Italie. Cet amour-passion, qui puise ses racines dans le ressentiment exalté par le judéo christianisme, et qui aime à s’illustrer dans la revanche du faible contre le fort, lui est insupportable. C’est ainsi qu’un paysan qui éprouverait quelques malheurs dans ses affaires ou se retrouverait poursuivi à la suite d’une rixe, n’hésitera pas à se faire voleur de grand chemin et assassin. Ce métier, loin d’être infâme, se transformera en plus bel éloge, pour cet individu, dans les yeux d’une jeune fille. On ne peut s’empêcher de penser à Fabrice. Pour le romancier, ce type d’amour est nuisible à la justice et à l’humanité : « Voulez-vous ici être opprimé par tout le monde et détruit ? Soyez juste et humain ».

Et puis, l’Italie a subi une autre catastrophe : l’occupation espagnole par les armées de Charles Quint, « un des hommes dont l’existence a été le plus fatale au genre humain. Son despotisme dompta le génie hardi, enfanté par le Moyen Age. ». Outre le fait que ce dernier supprime toutes les libertés qui était la condition nécessaire à l’émergence de la grandeur, selon l’auteur, il y introduit des mœurs comme cette pratique des cavaliers servants ou sigisbées (qu’on retrouve, dans la Chartreuse de Parme : Mosca est le sigisbée de la duchesse). Cette coutume qui consiste à se faire cocufier par contrat de mariage devint très vite un usage communément admis. Et ce n’est pas sans un certain humour qu’il déclare que : «Vers 1650, la jalousie espagnole avait réussi à donner aux maris italiens toutes ses idées chimériques sur l’honneur. » Et de regretter, un peu plus loin, combien l’Espagne a nui à l’Italie en donnant au caractère italien, les deux traits les plus marquants : l’indulgence pour les brigands et le respect du mari pour les droits du cavalier servant.

Avec la dénonciation de ce type de passion amoureuse qui mène au crime et de cette coutume courtoise, ce sont deux ressorts de la littérature sentimentale qu’il met à mal. Mais, il est vrai que dans le Rouge et le Noir, l’intrigue repose uniquement sur la seule  « ferveur brûlante, dévorante » des héros. Tout simplement, parce que la France est un pays centralisé où le code civil s’applique et Julien Sorel en fera les frais. Le roman peut apparaître comme plus austère mais le sujet est le même. Puis, en parcourant son œuvre, je me suis aperçu que ce n’était peut-être pas la passion qu’il prohibait mais ce que l’on a coutume d’appeler l’amour charnel ; non pas la sexualité mais le fait qu’il puisse y avoir de l’amour dans la sexualité. Cependant, ce n’était qu’une supposition, une idée qui, par moment, pointait le bout de son nez mais qui ne demeurait sans fondement sérieux, à défaut de source. Par contre, il s’oppose à ce pouvoir qu’acquière la femme à travers cette idéologie romantique (il serait intéressant de faire une étude sur sa perception de la femme. Là, encore, on risque d’être surpris).    

Stendhal aime disséquer cette sensation amoureuse qui est une source de connaissance des mécanismes psychologiques. Clélia aime Fabrice mais elle adore un Fabrice idéalisé, fictif qui n’a rien à voir avec la réalité. Mathilde aime Julien Sorel mais celui-ci n’a d’autres sentiments que ceux destinés à satisfaire son ambition, le comte aime Gina mais cette dernière préfère Fabrice et ainsi de suite. Nous ne voyons là que vanité, orgueil et égoïsme se manifester comme projet. La ferveur qui est ici exprimée, ne saurait être confondue avec l’amour. Elle est tout au plus l’expression d’un dérèglement hormonal qui avilie la raison par son abdication ou plus grave, la révélation d’un masochisme destiné à fustiger ou à encenser son égo. Cependant, elle demeure intrinsèquement belle pour le lecteur parce qu’elle  prend l’aspect d’une possession enthousiasmante dionysiaque. Mais, c’est un Dionysos qui ignore Apollon. Ce n’est donc qu’une illusion. Le sujet est persuadé que la souffrance qu’il endure est le corollaire de son amour et se complaît dans son état ; du moins, en ce qui concerne les hommes (Fabrice). C’est peut-être pour cette raison que l’auteur s’emploie à décrire des passions essentiellement féminines, qui prennent, chez-elles, un caractère emporté, violent et combatif. Cette énergie déployée pour tenter d’orienter son hypothétique destin en fonction de ses intérêts et quelque chose qui suscite sa curiosité. Cependant, l’écrivain n’est pas dupe. C’est un tragique qui regarde en lieu et place du chœur, l’action qui se déroule sur la scène de la vie, les mystifications qui s’y déroulent en l’absence d’Apollon.

Pour illustrer mes propos, je me contenterai de rappeler cette anecdote concernant ce tombeau qu’il a vu dans la cour des Studi à Naples. On pouvait y distinguer un sacrifice à Priape et des jeunes filles jouant avec le dieu. Et de comparer notre façon d’appréhender l’amour avec celle des anciens. Il oppose l’amour-passion, amour-souffrance du christianisme, à l’amour-volupté et plaisir des sens des Grecs. Avant de conclure, en s’exclamant, combien la religion chrétienne dispose les âmes à l’amour-passion. Principe de civilisation, où l’on s’imagine que pour plaire à dieu, il est nécessaire de se causer de la douleur. Il s’interroge, se questionne : que sommes-nous ? Où allons-nous ? qui le sait ? Dans le doute, il n’y a de réel que le plaisir tendre et sublime que donnent la musique de Mozart et les tableaux du Corrège.

 

Pourtant, toute autre est la passion qui nous intéresse et qui ne peut être confondue avec ce type de corruption  Elle est raisonnée et repose sur une sensibilité exacerbée qui a été cultivée à force d’apprentissage. Le passionné peut voir, peut entendre ou peut sentir parce qu’il a été amené à voir, à entendre ou à sentir voire même à effleurer la vérité par sa raison, là, où d’autres ne discernent rien. Il ne s’agit pas de réfréner ses pulsions physiologiques mais bien de les libérer afin qu’elles n’altèrent pas notre discernement. C’est ainsi que pour parvenir au sublime, l’initié doit abandonner tout ses repères et notamment ses plaisirs apparents.     

 

 Ses romans sont composés comme des tableaux de la Renaissance où chaque personnage a un rôle à tenir dans la composition d’ensemble. Cela n’exclut nullement que ces individus puissent avoir une belle attitude même s’ils sont totalement corrompues. Dans La Chartreuse de Parme, je serais bien incapable de trouver un héros au sens F***V*** du terme. Fabrice est complètement stupide, la tante est une péripatéticienne de luxe, le comte n’est pas très net et quand aux princes, ils sont tyranniques certes, mais ils sont les seuls à trouver grâce aux yeux de l’auteur. Certainement, parce que Stendhal exècre la monarchie constitutionnelle qui amène « dans les salons une foule de gens fort estimables, fort honorables, fort riches, mais privés par leur éducation de ce tact fin nécessaire pour les beaux-arts. » Il veut un prince, un potentat qui assume son rôle de mécène contre la volonté populaire. « Le siècle des budgets et de la liberté ne peut plus être celui des beaux-arts ; une route en fer, un dépôt de mendicité, valent cent fois mieux que Saint-Paul. »   Il est d’ailleurs emblématique que le comte, en bon courtisan, défende la statue du feu prince, lors des troubles qui suivent le décès d’Ernest IV  (la digression n’était pas nécessaire).

 Idem en ce qui concerne Le Rouge et le Noir. Si les héros paraissent plus froids et moins passionnés que dans La Chartreuse, il faut en rechercher la cause dans le caractère italien bien plus exalté que celui qui règne en Gaule. Cependant, ces personnages sont parfaits, avec leurs vices, leurs illusions et leurs mensonges dans la pièce qu’ils nous jouent ; il n’y a rien à y changer tant ils sont drôles et surtout éphémères. Parce qu’une fois disparus, il reste l’œuvre qui devient lumineuse. Tout le génie stendhalien repose sur cette description psychologique qui déshabille les personnages, qui les met à nu et qui les renvoie à leur insignifiance.       Aussi bien Le Rouge et le Noir que La Chartreuse de Parme se sont inspirés de faits divers authentiques : l’affaire Berthet dans le premier cas et celle de Rodéric Landriani (ou appelons là, ainsi) pour le second roman (en fait, il a fait un patchwork de plusieurs anecdotes). Certes, les noms des héros ont été changés : Antoine est devenu Julien ; Clara, Clélia et Lucrèce Frangimani, Gina Sanséverina. Les lieux ne sont pas les mêmes (Parme a été choisie en raison de sa platitude) et l’auteur a pris quelques libertés avec l’intrigue. Cependant, la part qui revient à la fiction dans ces œuvres est relativement mince, pour ne pas dire inexistante. De même, concernant les traits psychologiques des personnages, ils pourraient s’appliquer sur une quantité impressionnante d’individus ; puisque, c’est la raison d’être de cette pseudo science que de créer des modèles afin de les plaquer sur des personnes. Et puis, apprenons-nous quelque chose de nouveau sur l’amour-passion à travers ces romans ? Non, tout a déjà été écrit sur ce sujet, bien avant. Les personnages sont des acteurs qui jouent bien leur rôle. Il en résulte, ce que nous avons dit plus haut que l’individualité est écrasée sous le poids de la psychologie et disparaît totalement.

« Un des grands traits du dix neuvième siècle, aux yeux de la postérité sera l’absence totale de hardiesse nécessaire pour n’être pas comme tout le monde. » notait l’auteur. L’originalité de l’œuvre n’est donc pas dans son intrigue, ni dans ses personnages, et peut-être même pas dans la satyre qu’il fait de son époque.     

 

 

L’éclaircie homérique

 

Je plaide coupable d’avoir eu la malencontreuse idée d’avoir lu Homère et de penser comme Nietzsche que : La capacité de goûter de nouveau Homère est peut-être la plus grande conquête de l’homme européen, mais elle a été payée cher.

Or, je suis persuadé qu’Homère a inspiré Stendhal. Il est le poète qui en nommant les êtres et les choses, les a mis au monde. Ulysse est parfois lâche, la puissance d’Achille n’est rien à côté de celle du Scamandre et quand bien même Alexandre est beau comme un dieu, il n’hésite pas à détaler comme un lapin à la vue de Ménélas. Ce qui compte pour l’Aède ce n’est pas tant l’action de ses personnages, leur étant, que leur être profond en tant qu’individualité humaine, animale, ou naturelle. Ils sont beaux, divins parce qu’il nous permet de les contempler dans leur globalité. Pour le Poète, la guerre de Troie n’est rien d’autre qu’un prétexte destiné à inonder de sa lumière le champ de bataille afin d’accoucher d’un univers auquel j’appartiens. Malheureusement pour lui, quand bien même il souhaite la freiner, il ne peut empêcher le temps de se figer et le mouvement si cher à Héraclite, de se manifester (de là, les longueurs de notre Duce pédagogique. Des longueurs, qui sont perçues comme telles par ignorance).

 Il en va tout autrement des personnages stendhaliens. Ces derniers ne sont que des boules de psychologie sans intérêt, des étant qui se meuvent ou plutôt s’agitent voire gesticulent, en demeurant totalement dépourvus d’être. Ils sont le résultat d’une morale et de pulsions qui déterminent leur action. En clair, il n’existe pas pour ce qu’ils sont mais pour ce qu’ils font, pour ce qu’ils éprouvent, pour ce pour lequel ils ont été programmés. Mais comment peut-on faire pour ressentir quelque chose lorsqu’on n’a pas d’être ? Il en résulte que l’action se fige automatiquement et les protagonistes s’évanouissent, engloutis dans la noirceur de leurs illusions. Il ne reste que l’ironie qui ne dissimule qu’un dépit à peine voilé.

Le véritable héros au sens homérique du terme dans La Chartreuse est Parme, le lac de Côme, Milan, Naples ; en clair, ce décor sublimissime qu’est l’Italie éternelle. Plus, sans doute que Le Rouge et le Noir, La Chartreuse de Parme est une toile qui permet à l’auteur de nous jouer une partition musicale. Celle de Rossini, sans doute, qu’il promeut en France ; celui-là même qui tourne en dérision le romantisme en le parodiant à travers ses opéras comiques. La boucle se bouclait : Nietzsche aimait Rossini et Stendhal et moi j’aimais Stendhal et Nietzsche, en attendant d’apprécier Rossini.     

« Cela, expliqué en dix pages élégantes, serait compris de tous et augmenterait la masse de science qui permet aux sots d’être pédants. J’en aurais le talent, que je ne le ferais pas. Je ne désire être compris que des gens nés pour la musique ; je voudrais pouvoir écrire dans une langue sacrée.

Les arts sont un privilège, et chèrement acheté ! par combien de malheurs, par combien de sottises, par combien de journées de profondes mélancolie ! Je remarquais au concert d’hier soir quelques unes des plus jolies femmes de Rome. La beauté romaine, pleine d’âme et de feu, me rappelle Bologne ; il y a ici de plus longs moments d’indifférence ou de tristesse. »    

  

« Vous voyez que, lorsqu’on veut savoir quelque chose, il faut lire les originaux. »  Je mesure combien cette réflexion du romancier est judicieuse. Eviter les cicérones livresques, les préfaces, les post fastes et tous ces « brillants » universitaires  qui distillent la bonne parole et se cantonner uniquement au texte est le meilleur moyen de tenter de pénétrer la pensée de cet auteur qui n’écrit, en fin de compte, que pour lui-même et pour personne d’autre. Personnage atemporel, c’est un classique qui s’est ingénié à brouiller les pistes. Il est mort, approximativement, au moment où naissait Friedrich Nietzche, le seul, qui à mon sens réussit à éclaircir cet esprit solitaire.

Finalement, ce n’était que mon interprétation qui n’avait de canonique que la valeur que nous voulions bien lui accorder. Mais ce dont j’étais convaincu, c’est que l’œuvre de Stendhal est assurément indivisible, unique et certainement pas romantique. Cependant, j’ai bien conscience que le fait de répondre à toutes les questions que suscitent ses récits me faisait participer à mon tour à cet onanisme généralisé.

Bienheureux, ceux qui peuvent prétendre appartenir aux happy few ! Moi, je dois, en conscience, y renoncer. Et pour cause, je crois (et j’en suis même certain) que cette assertion n’a d’autre utilité que de se moquer de ceux qui pensent savoir et dont la bêtise est à la hauteur de leur suffisance (les charlatans, comme il aime à les appeler).  

Il m’a fallu trois semaines pour lire La Chartreuse de Parme et tenter d’en percer le mystère. Six mois ont été nécessaires, pour que j’assimile quelques fragments d’Anaximandre ou d’Héraclite. Homère et Eschyle sont des auteurs que je n’aurais jamais fini de lire tant ils constituent pour moi une source inépuisable de connaissances. Mais, il est vrai que nous ne parlons pas de la même chose. Voilà, les raisons qui m’empêchent d’appartenir à votre club outrageusement select.  Je ne serai jamais, vous l’avez compris, un fan de Jane Austen, encore moins de Margareth Mitchell et quand aux séries tv hollywoodiennes diffusées par M6 ou TF1, ce ne sont pas ma tasse de thé.  De plus, ma perception du verbe aimer est bien trop différente de la vôtre. Je ne peux me satisfaire uniquement de sentiments hormonés de midinettes en soif de reconnaissance littéraire ou simplement de leur existence tout court. Ce Stakhanovisme de la lecture me laisserait admiratif s’il ne cachait en réalité un profond malaise existentiel où la littérature ne serait qu’un prétexte. Je n’ai pas, non plus, la fatuité de me prendre pour un passeur et de le déclamer à qui veut l’entendre, afin de susciter une compassion destinée à encenser ma vanité, les horribles conditions dans lesquelles je suis amené à exercer ma profession. Situation pour laquelle, je contribue très largement à son discrédit, en estimant être une chance pour mon public. Je ne dispose pas non plus de cette prétention à distiller une morale politiquement correcte, à vanter un humanisme putride à travers des réflexions convenues comme celle jointe à Claude Gueux de Victor Hugo. Si l’éducation protégeait de la barbarie, je pense que depuis le temps, nous le saurions. Mais, c’est un autre débat. Puis, j’ai horreur de ce snobisme provincial, arriviste, ce parisianisme inculte, dont la place seule à partir de laquelle on professe, suffit à légitimer tout le ridicule. 

 

Cependant, je dois être honnête et remercier cette enfant de Cythère de m’avoir donné Stendhal pour ami. Le propre du joli est parfois de masquer derrière une quantité de fioritures sans intérêts, une connaissance qui permet à son âme de s’élever. L’œuvre de Stendhal est sur ce point emblématique. Ce qui compte, ce ne sont pas les intrigues, ni même la perception qu’il a du caractère des hommes mais bien le roman en lui-même. Il en va ainsi, de certains écrits qui, à priori, sont d’une grande superficialité mais qui, pour des raisons obscures, prennent une importance particulière dans votre vie. Parfois, nous nous complaisons dans notre solitude, entretenant notre mélancolie, en songeant que cette époque n’est pas la nôtre et de nourrir une réflexion à contre-courant de nos contemporains. Puis, un jour, on découvre combien le fils de Cypris est souvent facétieux. Il aime à mettre les mortels que nous sommes dans des positions insolites, en se moquant de leurs certitudes. Derrière une pointe d’airain d’une cicatrice mal cautérisée par laquelle suintent des souvenirs nauséabonds, un compagnon de route, que l’on ne soupçonne même pas, apparaît et d’un seul coup, tout devient étincelant.  Et cette petite voix de retentir : «  Croyais-tu vraiment être original dans tes inquiétudes ? D’autres, avant toi, les nourrissaient. » Dès fois, j’aimerai avoir la simplicité d’esprit et la naïveté d’Antonio Canova, de rester sourd et aveugle à la superficialité du moment, de mépriser l’esprit de système et des lieux communs, en restant inflexible dans cette quête. Malheureusement, je n’ai point son envergure. Combien de F*** V*** ne pouvons-nous pas croiser au Louvre, devant sa Psyché ranimée par le baiser de l’Amour, s’exclamer devant le romantisme supposé de ce marbre ? On hausse les épaules et l’on songe doucement que le fruit de ce baiser sera la volupté. Nous vivons dans un monde d’ignorance et de superficialité. Pire, une société qui n’hésite plus à faire la promotion de son incompétence et de se flatter de cracher sur Emmanuel Kant ou Heidegger tout en encensant les éditions Harlequin. Nous avons trouvé les chimères qui nous rassurent et nous leur avons sacrifié notre raison à défaut d’un hypothétique destin eschatologique. Avons-nous de la peine ? assurément.  Mais, avoir de la tristesse, ce serait reconnaître qu’il y a de l’espoir comme l’évoquait déjà Henri Beyle. La fille de Cronos avait promis sept baisers et un du bout de la langue à celui qui lui livrerait sa jeune esclave. Combien de mortels ont-ils péri dans la quête de cette récompense, oubliant, celle qui faisait l’objet d’une telle sentence ?  Cette dernière acculée préféra se soumettre d’elle-même à la vindicte de sa marâtre. Aussitôt, sa Maîtresse la confia aux tourments de Souci et de Tristesse afin qu’elles la punissent de son impudence d’avoir défié ainsi sa beauté. Cependant, elle  avait aussi brûlé l’aile de son rejeton.       

                              

      Mentula tam magna est quantus tibi, papyle, nasus,

Ut possis, quotiens arrigis, olfacere.

Martial

 

To the happy few