Vendredi 7 octobre 2011

Suite de la première partie...

Nous l’avons dit, le style est enlevé, l’introduction révolutionnaire, l’époque formidable. Voyons maintenant un peu le développement. Je dis un peu parce que même si je voulais en débattre dans le détail, je ne le pourrais pas.  En effet, qu’apprend-t-on à travers ce récit ?  Simplement que les trois religieux vont être confrontés à des mages, des chamans et à des pratiques divinatoires. Ah ! s’étonne-t-on ! Puis, le moment d’enchantement passé, on se dit malgré tout, quoi de plus normal, dans une société païenne ! Je crois que depuis que l’homme est homme, depuis la caverne jusqu’à nos antres numérisés, ces usages ont toujours existé. On aurait pu s’attendre à une description de l’exceptionnel éclectisme religieux qui entoure la cour du Mongol. Celui que l’on prend pour un sauvage et qui se révèle être un despote plein d’intelligence. Une quête enchanteresse d’un souverain qui n’est pas encore dans l’affirmation d’un dogme écrit et à jamais mortifié comme le proposent nos franciscains. Non, juste quelques exemples de mantique qui n’ont rien d’extraordinaire en soi. Ici, on lit dans les os calcinés, là, on fait parler les animaux ; rien de bien sorcier au fond. Ces dernières existaient du temps du feu Empire romain d’Occident et continuent à exister à leur époque, en Europe. Et je suis encore convaincu qu’elles sont en vigueur, aujourd’hui, dans nos campagnes voire même dans nos villes. Il suffit pour s’en convaincre d’ouvrir sa boite aux lettres et de lire les exploits de quelques docteurs et professeurs es voyance, sorcellerie, exorcisme ou je ne sais quoi, qui vous proposent de vous appliquer contre sonnante rétribution, toute leur science et de vous garantir 100% de réussite.
Je ne suis pas un grand spécialiste du Moyen Age. D’autant plus que j’en ai une vision assez iconoclaste concernant les limites même de cette période. Pour moi, l’Antiquité se termine avec la mort de Néron qui fut l’ultime éclat d’une époque révolue. A la rigueur, on pourrait prendre la fin du règne d’Hadrien comme tournant décisif, ou l’édit de Caracalla, comme date butoir. La Rome de Constantin qui fait interdire la magie noire n’a plus grand-chose à voir avec la Rome d’Auguste et a déjà bien plus de points communs avec celle des papes. Les Edits de Constance II qui punissent l’intentionnalité et qui ouvrent la voie à l’inquisition font déjà parties d’une autre époque. La chute de Rome en 476 n’est certainement pas l’aboutissement d’un processus de mutation commencé deux à trois siècles auparavant mais simplement la continuité de la métamorphose qui se poursuit pendant toute l’époque médiévale à travers les royaumes chrétiens et l’Empire byzantin. Je me bornerai donc à parler de ce que je connais. Or, les devins, haruspices, astrologues, augures, sorciers ont été interdits dans l’Empire romain par les lois de 357-358 non pas parce qu’ils étaient assimilés à de la superstition (au sens contemporain du terme) mais parce qu’on les craignait. C’est une des raisons qui ont poussé les empereurs à devenir chrétiens. Les chrétiens à l’époque de Constantin ne représentent même pas dix pour cent de la population. Ce n’est donc pas pour le poids politique que faisait peser cette fraction religieuse que l’empereur se convertit. Ni, parce qu’il aurait trouvé à travers la hiérarchie ecclésiastique un moyen d’administrer plus convenablement son Empire. Pas plus, je ne crois à la conversion par une foi hypothétique en  une révélation soudaine de celui qui se réclamait du soleil. La Rome du III  -  IV e siècle, est déjà une civilisation pétrie de monisme venu d’Orient qui n’a plus grand-chose à voir avec l’Empire d’Auguste et de Néron. Non, s’il se fait chrétien, s’il épouse ce roman métaphysique et pathétique (j’ai lâché le mot), c’est pour échapper au monde et à sa réalité dans lesquels le replongeait systématiquement le paganisme. Un Constantin, un Théodose ou un Justinien n’auraient jamais pu prononcer les mots sublimes de Néron au moment de mourir : « Qualis artifex pereo ! ». On imagine bien le danger politique que représentait un art que certains appellent une science capable de prédire l’avenir notamment concernant la succession impériale. Or, ces pratiques étaient étroitement associées à la religion traditionnelle romaine. Toute décision politique, militaire ou diplomatique, voire de la vie quotidienne était au préalable soumise à la prise d’augures et d’auspices. Le Sénat lui-même ne peut se réunir que dans un espace consacré et auguré et ses décisions sont avant tout des sentences religieuses. Le ciel de Rome n’était qu’un immense templum et le titre même d’Auguste est avant tout religieux. Toute la subversion est contenue, d’ailleurs, dans ce terme qui n’a pas une vocation simplement honorifique. Le Prince en sa qualité de « princeps senatus » s’attribue l’intégralité des pouvoirs sénatoriaux car lui-même est auguré et devient sacré. De plus, il est, selon l’autre étymologie du terme, le garant du territoire. Toucher à sa personne devient ainsi un acte de lèse-majesté, pour celui qui  est devenu l’incarnation de Rome et de sa puissance. Auguste s’attribue donc la divination et avec elle la potestas qui l’accompagne et se hisse à la hauteur de la divinité. Ici, il y a une identification avec les potentats orientaux de tradition hellénistique. Cependant, il ne détruit pas les antiques collégialités : il les supplante. Le problème est que même diminuées, ces institutions peuvent représenter un danger potentiel pour ses successeurs et leur pouvoir personnel car elles disposent de cette sacralité. Le conflit est larvé entre cette tradition orientale, curieusement importée à Rome par le vainqueur de l’Egypte, d’un pouvoir qui s’incarne dans un homme qui se prend pour un prophète ou un dieu et la religion traditionnelle romaine fondée sur la multiplicité et la collégialité.  On voit nettement le problème que pose cette situation à des princes dont  la légitimité est parfois très contestée. Ils se méfiaient considérablement de ces  dieux ancestraux  qui peuvent aller s'incarner dans d'autres institutions. Ainsi Maxence, le rival de Constantin, aura cette légitimité religieuse et ce dernier devra chercher ailleurs la protection divine qui lui faisait défaut dans la lutte qu'il l'oppose à son rival. Et c'est dans le dieu des chrétiens qu'il trouvera son Salut. C'est ainsi que les dieux vont devenir les démons, car ils seront l'objet de la vindicte d’un monothéisme qui doute de lui-même.
Car, là encore, si l’Eglise a été si intransigeante dans l’abomination et dans l’odieux  à l’égard de ces cultes, c’est avant tout  parce qu’elle en avait une peur bleue : elle les craignait. Non pas simplement d’un point de vue rhétorique mais tout simplement parce qu’elle leur attribuait une puissance maléfique (selon elle) réelle contre laquelle elle ne pouvait lutter. Pourtant, malgré les peines effroyables qui étaient réservées à ceux qui pratiquaient la divination ; les montagnes de cadavres et d’autodafés, force est de constater que l’Eglise n’a jamais pu éradiquer totalement ces traditions. Ainsi, Libanios, ce célèbre philosophe du IVe siècle, n’hésite pas à consulter les « médecins » et à noter que tout le monde a recours à l’interprétation des signes ou aux sorts. Ni le bûcher, ni les décapitations, ni le « peigne de fer » qui servait à labourer les côtes des suppliciés n’eurent raison totalement de ces cultes. Il est à noter que ce ne furent pas des persécutions comme celles qui eurent lieu du temps de Dioclétien et qui visèrent essentiellement à ramener dans le droit chemin des « âmes égarées ». Une persécution n’a pas vocation à tuer mais à faire changer de comportement. Les quelques morts issus des persécutions païennes qu’entretiennent savamment les mythographes chrétiens afin de bâtir leur martyrologie idéologique furent le plus souvent le fait d’opposition politique et certainement pas pour des questions de foi. Par contre, l’Eglise au pouvoir, à partir de Constantin et surtout avec Théodose mènera une véritable guerre d’extermination contre les adeptes de ces cultes afin d'éradiquer ces usages. Aujourd’hui, on parlerait volontiers de crimes contre l’humanité (je ne comprends pas, étant donné que ce type de crime est imprescriptible, pourquoi il n’y a toujours pas eu de procès). Pour celui qui avait affaire, pas simplement au satanisme mais au démoniaque (le terme de démoniaque fait référence simplement au panthéon polythéiste) en général pas de rédemption possible avant la purification par le feu.  Mais entendons-nous bien, ces païens qui moururent ne furent pas les martyres du paganisme mais bien les victimes d’une idéologie morbide et exclusive, qui s’imposa non par la conviction comme on le laisse croire mais par le glaive. Et la terreur se prolongera  pendant tout le Moyen Age et continuera avec l’inquisition.
Quel rapport avec nos moines franciscains me dira-t-on ? Et bien, il me semble que la situation politique du XIIIe siècle ressemble étonnement à celle de la Rome du Ve siècle. Mais à la différence des barbares qui vinrent ravager l’Empire romain et qui étaient pour la plupart déjà des chrétiens (Alaric, qui fit le sac de Rome en 410, était un chrétien arien), les Mongols ne le sont pas. Or, on sait la catastrophe qu’a été justement la prise de Rome à l’époque (jusqu’à aujourd’hui). Elle a été ressentie comme la fin du monde, un traumatisme inimaginable. Certains esprits malveillants (dont je suis) firent le rapprochement entre ce cataclysme dont on a de la peine aujourd’hui à mesurer l’ampleur et la conversion récente au christianisme. Le doute fallacieux s’instaura : le christianisme était sur la sellette. Le paganisme releva la tête. Il fallut tout le talent d’un Augustin (certes grandement aidé par quelques chevalets et bûchers) pour expliquer pourquoi ce dieu si puissant était incapable de protéger ses fidèles. On connaît la pirouette augustine qu’il publie dans la Cité de Dieu contre les Païens.  Cependant au XIIIe siècle, le pape n’est pas convaincu d’avoir un Augustin d’Hippone sous la main pour sauver sa superstition si d’aventure les successeurs de Gengis Khan décidaient de venir se promener jusqu’à Rome. Dès lors, il n’est pas étonnant de voir sa sainteté Innocent IV avoir quelques sueurs froides en pensant à la menace que font planer ces païens de Mongols sur sa vérité. Les musulmans ne suscitent pas autant d’effroi dans la mesure où ils partagent la même foi ; bien que dans l’hérésie. L’Islam a été considéré au départ comme une forme de christianisme monophysite ; de là ses conquêtes rapides en Afrique du Nord. Mais pour les Mongols, il en va tout autrement. Le choc serait certainement supérieur à celui qui résulta de la prise de Rome de 410. Il envoie donc son émissaire Jean du Plan Carpin, un homme âgé  (il avait déjà soixante cinq ans)  « afin de pouvoir détourner l’orage prêt à tomber sur l’Eglise de Dieu ». Ce légat ne s’y trompe pas d’ailleurs sur la gravité de la situation et sur la similitude entre son époque et celle du Ve siècle. Ainsi, peut-on lire dans la préface du rapport de Jean du Plan Carpin, avec la justification d’Augustin en prime : […] «de peur que les ennemis  se jetant subitement en leur pays, ne les surprissent au dépourvu ; ainsi qu’il est arrivé déjà une autre fois, lorsque par les péchés des hommes ils ont fait tant de carnages et de maux parmi les peuples chrétiens. » Il va de soi que cette angoisse n’est pas seulement celle de ce franciscain mais bien celle de toute la chrétienté, à cette époque. Il semblerait même que notre moine ait plus de culture historique que notre écrivaine (là encore, c’est mon côté féministe qui s’exprime). Sa mission  ne consiste pas seulement à empêcher le Mongol d’attaquer la chrétienté et accessoirement d’espionner le camp adverse mais elle a aussi une vocation évangélisatrice que notre lettrée semble ignorer totalement. En tout cas, elle n’en cite pas un mot. Or, elle est de première importance. Du côté papal, on veut bien se faire massacrer mais on préfèrerait et de loin, que ça soit de la main de chrétiens. Curieux, se dit-on ! Pourtant, s’il veut convertir les Mongols au christianisme, il va bien falloir leur faire admettre d’abandonner ces pratiques qu’il juge idolâtres ; et nous entrons dans le cadre du sujet de notre universitaire. Mais, non ! Silence total. Et nous nous apercevons en lisant le récit du voyageur qu’avant même d’être reçu par le Grand Khan au Sofitel du coin, il sonde ses serviteurs chrétiens pour connaître ses dispositions concernant le christianisme. Est-ce que je vais avoir mal au derrière ? Nan, je déconne !  D’autant plus que ce Plan Carpin (celui qui n’a rien à dire sur ces rites) semble devoir les subir et même devoir les respecter voire même devoir s’y compromettre. Ainsi, « Et nous fûmes avertis de nous incliner par trois fois sur le genou gauche devant la porte de la tente, et de nous garder bien de toucher du pied le seuil de la porte. » Pourquoi ne doit-il pas  « toucher du pied  le seuil de la porte » ?  Parce que celui-ci représente un dieu protecteur et il l’explique très bien un peu plus loin. De même, lorsqu’il nous dit au chapitre III :  « on nous avertit qu’il nous fallait passer entre deux feux, ce que nous ne voulions faire en aucune façon ; mais ils nous dirent que nous ne devions faire aucune difficulté de cela, car ce n’était qu’afin que si par hasard nous avions quelque mauvais dessein contre leur maître et seigneur, ou si nous portions quelque venin le feu emporterait tout cela ; ce que nous leur accordâmes pour ce sujet-là, et pour ôter tout soupçon de nous. »  Finalement, il l’a eue dans le cul ! Alors bien sûr, il a beau jeu de nous expliquer que s’il s’est compromis, s’il n’est pas mort en martyr comme l’exigeait sa croyance, c’est parce qu’il avait une mission de la plus haute importance voulue par dieu. Il n’en reste pas moins que ce sont les enchanteurs qui eurent raison des religieux. Il pourra toujours faire un procès !
 Et puis, se dit-on, si ses missionnaires ne s’attardent pas sur ces pratiques, c’est peut-être parce qu’ils sont familiarisés avec celles-ci.  Il me semble que dans les campagnes de cette époque, en Occident, il ne devait pas manquer de chamans et de sorciers que leurs coreligionnaires envoyaient régulièrement au bûcher. J’ai encore en mémoire les récits de mon enfance sur Gilles de Rais ou d’Elisabeth Bathory (certes, anachronique). Les rois avaient leurs astrologues et la médecine était un savant mélange de procédés que l’on qualifierait de magique et de connaissances issues de l’Antiquité. Hildegarde de Bingen, celle-là même qu’Innocent IV tentera de canoniser, ne fait-elle pas perpétuer l’usage de l’oniromancie héritée de l’antiquité et du culte d’Esculape comme thérapeutique ?  Lorsque Guillaume de Rubrouck quitte le Khan pour retourner en Occident, il reçoit de Guillaume Buchier, un Français, qui travaillait comme orfèvre à la cour de l’empereur, une ceinture avec une pierre précieuse censée protéger de la foudre. Il doit la remettre au roi Louis IX comme présent. S’offusque-t-il de cette superstition ? pas le moins du monde. Il ramènera le cadeau à son prince (du moins, le suppose-t-on). En fait, le christianisme n’a jamais pu éradiquer totalement ces usages : il les a assimilés en les christianisant. La seule chose qui peut, à la limite, les choquer, c’est que ces rites se déroulent en plein jour, avec l’aval des autorités, comme le précise notre universitaire et non au nom de quelques saints mais en invoquant ce qu’ils pensent être des idoles. Là encore, il me semble en n'ayant parcouru que très sommairement ces récits (celui de Plan Carpin et de Rubouck), qu’il y a une volonté de l’empereur Mongol d’instituer une divination d’Etat et de la soustraire au privé. Systématiquement, lorsque le pouvoir devient personnel, qu’il s’incarne non plus dans des institutions, dans une collectivité mais dans un homme, il y a la tentation pour celui-ci de confisquer cette religiosité afin de la contrôler. Ce fut le cas pour les empereurs romains mais aussi pour les potentats hellénistiques dont nous avons vu un exemple avec l’autel de Pergame. Il en va visiblement de même avec le Khan mais la difficulté à laquelle il est confronté, tient essentiellement au nomadisme et au clanisme de son peuple. Peut-être est ce une lubie personnelle ? Cependant, si cela s’avère exact, alors la confusion de Rubrouck que croit déceler notre conducator entre le cham et le qam n’en est pas forcément une. Le Khan aurait tout simplement une sorte de charge de pontifex maximus en plus de ses attributions civiles.  Cependant, nous aurions aimé que notre lettrée approfondisse cet aspect-là plutôt que de nous faire un jeu de mot, certes très subtil mais quelque peu simplet sur « cette non séparation de la magie et du gouvernement », qui est ridicule, convenons-en, et totalement anachronique. D’autant plus qu’elle croit devoir nous rajouter pour alourdir la barque «  qui doit sembler « merveilleuse » (étonnante) aux Occidentaux. » Là, nous avons l’impression qu’elle nous prend pour des crétins. A moins, que cela ne trahisse son niveau d’ignorance. 
Trop intéressée à vouloir nous décrire des pratiques qu’elle juge extravagantes afin de certainement pouvoir les juger et les dénigrer à l’aide de son « rationalisme » totalement anachronique et stupide, elle caricature de ce fait, l’objet de sa recherche. Plus loin,  on observe une identification de l’auteur avec ses héros. Si bien, qu’au bout d’un moment, on ne sait plus si le mot superstition traduit le jugement des moines sur ce à quoi ils assistent ou si c’est un jugement de l’universitaire éclairée à la lumière de ce qui lui est révélé. Dans ce cas-ci, c’est lamentable. Encore, aurait-il fallu qu’elle nous définisse ce mot. La croyance des moines est tout autant une superstition que les quelques rites mongols qu’elle nous décrit.  Comment ne pas voir que les croyances de ces religieux sont tout autant marquées par le surnaturel ? Nous avons un fils de dieu à la fois consubstantiel à son père et au Saint Esprit. Trois en un que l’on absorbe en sacrifice : c’est pas du merveilleux ça ? Des saints guérisseurs dont les reliques sont vénérées et qui ont, de toute évidence, des propriétés aussi magiques que celles de nos sorciers et chamanes. Odoric de Pordénone n’a-t-il pas transporté les os de quatre frères franciscains martyrisés, d’Inde jusqu’en Chine ? On nous dit ne pas adorer des statues. Il suffit pour cela d’aller admirer dans les églises, le degré  d’usure de certaines d’entre elles. Le miracle fait partie, il me semble, de la panoplie mystificatrice du christianisme. Et ne parlons pas de nos saints thaumaturges, lorsque ce ne sont pas nos rois qui guérissent les écrouelles. Encore une fois, ces moines témoins de ces  rites ne considèrent pas ceux-ci comme négligeables contrairement à ce que semble suggérer notre « érudit » dans son introduction mais bien comme la manifestation de pouvoirs, pour eux, maléfiques certes mais réels. La magie et le christianisme ont toujours été, il me semble intrinsèquement liés. Dès l’origine, l’évangile de Mathieu rappelle l’épisode des mages venus d’Orient à la rencontre du Christ. On pourrait aussi citer Simon le magicien, un gnostique, qui défraya tant la chronique à son époque. Et oui, non seulement, ils y croient mais en plus ils les redoutent ! Devant les amulettes si païennes, l’Eglise s’en remet à Saint Thomas qui trouve licite de se protéger du mauvais œil par des cédules que l’on portait autour du cou sur lesquels étaient inscrites des paroles saintes.  Ce n’est donc pas sur les illuminations des uns par rapport à un supposé rationalisme des autres qu’il fallait bâtir cette réflexion mais bien sur le choc des civilisations et des cultures qui apparaît à travers ces enchanteurs (moines comme devins mongols). Car, à travers ces récits, on voit des religieux qui découvrent pour la première fois une altérité qui ne ressemble à rien de ce qu’ils connaissent. Les musulmans et les juifs partagent la même morale, la même vision du monde qu’eux. Or, à l’occasion de ce voyage, ils s’aperçoivent que non seulement, les limites de leur espace sont repoussées, avec des peuples dont ils ne soupçonnaient même pas l’existence mais qui  en plus sont différents. De plus, ils sont obligés de composer avec eux car ils ne sont pas en mesure de leur dicter leurs conditions. C’est peut-être une des rares fois dans l’histoire où l’Occident va devoir faire preuve d’humilité. Rappelons que les Tatars sont arrivés aux portes de l’Italie et qu’il a fallu la mort d’Ögödei, le Grand Khan, pour empêcher la destruction des royaumes chrétiens. Lorsque Jean de Plan Carpin dit : « Ils ne contraignent personne à changer de religion.», il fautl’entendre, non comme un constat banal, mais comme une source d’étonnement. Il ne comprend pas vraiment. Tout comme lorsqu’ils découvrent qu’auprès de ces barbares il y a des chrétiens. Certains sont arrivés à la suite des conquêtes, comme esclaves, d’autres implantés en Asie à la suite de la constitution des Eglises nestoriennes, après le concile d’Ephèse de 431 où s’était illustré mon ami le boucher d’Alexandrie que l’Eglise honore tous les ans, depuis sa sanctification. Ces chrétiens, tous comme ces musulmans qui vivent au contact du barbare ont réussi à trouver un compromis avec cette culture qui pour les moines semble impossible. De là, la haine que voue Rubrouck à Sergio le nestorien. Alors, effectivement, les silences sont porteurs de signification. C’est la première chose qui m’est venue à l’esprit lorsque j’ai lu son article au-delà de la déception ressentie ; j’avais cette impression que l’Asie avait été ensemencée de ce IVe –Ve siècles et qu’elle bourgeonnait au XIIIe siècle. On s’aperçoit que si les moines relatent si peu les croyances des Mongols, c’est en grande partie par méconnaissance et incompréhension. Guillaume de Rubrouck reproche aux devins de chercher des boucs émissaires lorsque leurs prédictions s’avèrent être fausses (cela dit, il se tait lorsqu’elles s’avèrent être vraies). Et de nous citer, ainsi que notre prêtresse adulée, le cas de cette princesse mongole dont l’enfant, à qui on avait prédit un avenir radieux, mourra quelques jours plus tard. Cette princesse, rongée par le chagrin, cherche des responsables à ce malheur et incrimine ces devins qui lui ont fait de fausses prédictions. Ceux-ci se défendent à leur tour, en accusant la nourrice, qui avait été exécutée quelques jours auparavant, d’avoir jeté un sort à l’enfant au moment de mourir. La princesse ordonne donc pour se venger de faire mettre à mort les enfants de cette dernière. Lorsque l’empereur fut mis au courant de cette histoire. Il ordonna qu’on emprisonne sa femme pour avoir rendu la justice à sa place et que l’on supplicie les exécuteurs des enfants de la nourrice. La boucle était bouclée. L’harmonie pouvait à nouveau régner.  Le jusqu’auboutisme du moine l’empêche certainement de voir ce parallèle. Ces devins ne font ni plus, ni moins, que ce que fait à une plus grande échelle le Père de l’Eglise Augustin de Hippone. Il justifie la chute de Rome par les impiétés dont se sont rendus coupables ses concitoyens. Ses coreligionnaires font de même lorsqu’à la suite d’une peste ou d’une famine, ils font massacrer quelques juifs ou païens pour retrouver les faveurs divines. C’est la logique du bouc émissaire si chère à nos religions orientales. Quoi de plus normal, nous avons toujours besoin d’un responsable à une catastrophe. Mais il est facile de trouver, après coup, une cause à une conséquence. C’est d’ailleurs les sources même de la bible que de justifier la souffrance par le péché.
La perception du bien et du mal n’a pas la même teneur selon le peuple rencontré. Enfermés dans leur logique, ils jugent comme le fait notre lettrée, ne rapportant que ce qui les interpelle pour mieux pouvoir s’en offusquer et nous révéler la nature de leur être. Comprenez-vous pourquoi ces individus sont incapables d’enchantement ? Tout simplement, parce que l’autre ne les intéresse que dans la mesure où ils peuvent exister eux même, à travers lui. Il faut réduire l’autre à soi et donc le convertir afin qu’il soit son semblable. C’est ce qu’on voit effectivement dans les récits des trois prédicateurs. Cependant, on remarque aussitôt que si les moines sont des ignares concernant les us et coutumes de leurs hôtes, les Mongols semblent quant à eux parfaitement connaître les croyances de ces moines. Et pour cause, beaucoup de chrétiens nestoriens gravitent autour de l’empereur et noyautent l’administration impériale. On remarque au passage l’exceptionnel éclectisme religieux qui règne dans la capitale mongole : douze temples bouddhistes, deux mosquées et une église nestorienne, note Guillaume de Rubrouck. Et ceci, dans la plus parfaite concorde. A croire qu’ils ont besoin de la loi du païen pour éviter qu’ils ne s’étripent. C’est d’ailleurs ce que nous dit clairement Jean de Plan Carpin, lorsque celui-ci refuse d’être accompagné par des ambassadeurs mongols pour apporter, en retour, les lettres du Grand Khan au Pape. Il craint par-dessus tout, que ces émissaires voient l’état de division et d’intolérance dans lequel est plongé l’Occident. Idem concernant Guillaume de Rubrouck, il refuse la présence, lui aussi, des ambassadeurs du Khan. Curieux, pour des pays qui se sont rangés sous la bannière de la « vraie foi » et où devraient régner la loi, la justice, le bonheur et autres fadaises. S’ils étaient autant persuadés que le royaume auquel ils aspirent n’était pas de ce monde, ils ne devraient pas craindre à ce point l’image qu’ils donnent à autrui ; étant donné que c’est Dieu qui le veut. Dans la narration que nous livre ce dernier, on le voit très nettement passer son temps à essayer d’évangéliser ses interlocuteurs y compris les nestoriens. Il fallait, j’imagine, les ramener dans la vrai foi. Tout comme le fit, à son retour, Jean de Plan Carpin en Europe Centrale (il a certainement trouvé qu’il était plus aisé de le faire à cet endroit plutôt qu’à Karakorum) sur des princes vraisemblablement orthodoxes. Il passe son temps à tenter d’y introduire la discorde entre les différentes religions. Il récuse l’interprète sarrasin du Khan prétextant que ce dernier est un félon et un espion. Il l’accuse d’avoir, par ruse, réussi à détourner les desseins d’un Khan qui devait attaquer son peuple, à force d’argent et de paroles trompeuses. Son objectif, fomenter la colère, la haine du Mongol contre les Sarrasins. Et il dénonce le mépris de ceux-ci  à l’égard des Mongols « qui n’étaient pas venus en son pays selon leur premier dessein. » et leur lâcheté « car il faut remarquer que jamais  ces gens-là ne prennent aucun pays par la force des armes, mais seulement par ruses et tromperies ; si bien qu’ils ont subjugué et détruit la plupart du monde sous un beau semblant de paix et d’amitié. » Il prête au Sarrasin des desseins qu’il a pour lui-même. Comment ne pas voir que les enchanteurs étaient surtout de ce côté-ci ?  En fait, il ne fait que remplir sa propre mission qui n’est pas officielle et qui consiste à obtenir une alliance avec les Tatars, pour prendre les Arabes à revers. L’empereur mongol se tient visiblement informé des agissements  de son hôte mais le laisse faire. Plusieurs fois, néanmoins, il lui demande les raisons de sa présence. La réponse de Jean de Plan Carpin est toujours évasive et celui-ci conseille de lire les lettres d’accréditation que lui avait remises le Prince Batu qui l’avait accueilli lorsqu’il était entré dans l’Empire des Tatars.  Mais, lorsque celui-ci défend à des soldats chrétiens de porter les armes contre d’autres chrétiens, il devient non seulement subversif mais dangereux. A nouveau, l’empereur lui commande de lui dire les motifs de sa venue en ses terres. Celui-ci lui répond toujours la même rengaine ; à savoir qu'il doit lire les lettres de Batu. Agacé, le souverain lui enjoint, alors, de donner de vive voix, les causes de sa venue prétextant avoir perdu les lettres en question et ne plus se souvenir de ce qui était écrit dedans. Celui-ci alors ne pouvant plus se défiler lui dit que la raison principale était : « entre autres choses le devoir de notre religion de prêcher l’Evangile à tout le monde, et qu’ayant ouï la renommée des peuples de Moall (Mongolie), j’avais eu un grand désir de venir voir… » Et l'empereur se rend compte que la mission de Guillaume tout comme celle de Jean, n’était pas tant diplomatique qu’évangélisatrice. Le but : convertir l’Empereur au christianisme. Le Khan décide alors de le chasser en mettant fin à son office. Mais avant qu’il ne parte, il décide d’organiser une controverse entre Bouddhistes, Musulmans et Chrétiens tout en punissant de mort celui qui se montrerait injurieux à l’égard de « son prochain ». Les objectifs du souverain ne sont pas très clairs. Nous en sommes réduits aux suppositions mais le fait même qu’il arrange cette réunion, à laquelle il n’assiste pas mais sur laquelle il se tient informé par le truchement de ses secrétaires, n’est sans doute pas fortuit ; surtout avant de l’expulser. Nous ne disposons que de ce que nous en rapporte le moine. Sans doute, aussi, le Grand Khan est-il au courant des conclusions du premier débat qui avait eu lieu à la horde du prince Batu. Guillaume avait alors été ridiculisé. Veut-il refaire la même chose afin d’enseigner à ce moine l’humilité ? Le franciscain prépare sérieusement, cette fois-ci, son intervention avec les nestoriens. Alors que ceux-ci veulent raconter toute l’histoire de leur religion, de la création jusqu’à la passion et au jugement dernier, le franciscain échaudé sans doute par son premier échec, très intelligemment, propose de porter le débat sur l’unicité de dieu et de balayer ainsi tout le côté mystérieux et merveilleux de sa croyance. Curieusement, sa première motivation est de ne pas paraître isolé et de trouver en les Musulmans des alliés, contre ceux d’inspiration bouddhiste qu’il dit être des idolâtres. La vérité de sa foi tiendrait donc, non pas dans la pertinence de ce qui est dit mais dans l’absence d’objection ou du moins dans un rapport de force qu’il met en place et dans lequel l’adversaire serait amené à être isolé du fait de son manque de répartie ou tout simplement parce qu’il ne peut répondre sans se mettre en danger. C’est un jeu de rhétorique classique, de très mauvaise foi auquel il se livre. Ainsi, il n’ignore pas que les Mongols sont monistes et qu’ils reconnaissent comme dieu suprême  le ciel.  Tout comme, les empereurs romains du IVe siècle qui s’identifiaient à une divinité en particulier, le Grand Khan fait la même chose. Remettre cela en cause, c’est s’en prendre à l’essence même du pouvoir temporel et par la même occasion, à la légitimité de ce pouvoir. On comprend pourquoi les bouddhistes sont gênés pour répondre. En fait, il se sert d’une croyance qu’il a en commun avec les Musulmans et les Mongols pour tenter d’isoler les Bouddhistes. Mais le fait qu’il s’en prenne aux « idolâtres » plutôt qu’au Musulmans qui sont ses ennemis montre combien il les craint. Cependant, le dieu des Chrétiens et des Musulmans n’est pas celui des Mongols. Qu’importe, il a été assimilé par enchantement et magie du verbe. Tous les coups sont bons me dira-t-on parmi les illuminés convaincus. Il se vante ainsi d’avoir fermé le clapet aux bouddhistes, sous les rires sarcastiques des musulmans. Et pourtant, le lendemain, il ne dénombre aucune conversion. Pire, c’est à cette époque, en effet, que les Mongols adopteront le bouddhisme tibétain comme religion. A croire qu’il n’a pas été aussi bon que cela. C’est un enchanteur désenchanté, si l’on nous permet ce jeu de mots. Par contre, il reçoit son congé de l’empereur qui a certainement dû juger que cet homme devenait dangereux, non pas pour ses croyances mais pour son illumination et son fanatisme. Lors de leur dernière entrevue qui a lieu le lendemain de cette controverse, Möngke, le Khan, lui dit ces paroles pleines de sagesse : « Nous croyons qu’il n’y a qu’un seul Dieu, par lequel nous vivons et mourons, et vers lequel nous vivons et mourons, et vers lequel nos cœurs sont entièrement portés […] Comme Dieu avait donné aux mains plusieurs doigts, ainsi avait-il ordonné aux hommes plusieurs chemins pour aller au Paradis […] Dieu vous a donné les Ecritures saintes, et vous ne les gardez pas : mais à nous, il nous a donné des devins et nous faisons ce qu’ils commandent, et nous vivons ainsi en paix. » 
En lisant la parole du Khan, non pas celui du Sofitel, mais de celle  rapportée par Guillaume, je ne pouvais ne pas songer à ce discours de la fin du IVe siècle, adressé par Libanios à l’Empereur romain. Dans ce plaidoyer en faveur du paganisme, « religion de nos pères », qui fut garant de la grandeur politique de Rome ainsi que voie vers le divin, le philosophe lançait cette réflexion contre l’intransigeance et le fanatisme des illuminés, qui ne sont plus du tout des enchanteurs mais des bonimenteurs car chez eux le mystère est mort, « Qu’importe - dit-il - par quelle sagesse chacun accède au vrai ? Il était impossible qu’un seul chemin mène à un mystère aussi sublime. » Il est évident que le Grand Khan, contrairement à Théodose, a choisi d’écouter cette sagesse. Reste à savoir, dans quelle mesure il connaissait ses classiques contrairement à notre moine et à notre universitaire plus subtile en Buffy qu’en culture ?                
 A croire que l’obscurantisme supposé de notre Grand Khan est plus lumineux que toutes les lanternes de notre auteur (est ce que je le mets au féminin ou est ce que le laisse comme ça : telle est la question existentielle de cet instant). Je passe sur les détails insignifiants qui n’enlèvent rien à la qualité de l’analyse mais qui m’ont tout de même apostrophé. Notamment, lorsqu’elle écrit à propos de Jean du Plan Carpin : « encore qu’il n’ait pas été jusqu’en Inde, terre véritable de la magie » Sans doute a-t-elle des informations issues de sources qui ne me sont pas connues mais pour le modeste lecteur d’Hérodote que je suis, j’ai toujours pensé que la magie était pratiquée par des mages qui étaient des prêtres persans attachés au culte de Zarathoustra ou qu’on nomme aussi le Zoroastrisme. Celui-là, même, qui a si négativement influencé nos moralistes grecs et surtout les religions issues de la bible. De là, le poème que rédigea Nietzsche : Ainsi parlait Zarathoustra. Enfin, je dis ça mais cela n’a pas beaucoup d’importance : entre l’Inde et la Perse, pour notre universitaire, ce n’est qu’une question que l’on peut résumer à une broutille kilométrique ou peut-être de culture.
De même, j’ai un peu de peine à croire qu’en Occident on ne connaisse pas la transe ; il qu’il faille attendre le récit de nos moines voyageurs pour la découvrir. Dans des sociétés qui ont été façonnées par le paganisme et qui le restent (du moins jusqu’à la Révolution française) même sous l’apparence d’un monothéisme triomphant, j’ai quelque peu de difficulté à penser qu’elle a totalement disparu. Exit le souvenir de la pythie de Delphes, des sibylles et autres exorcismes. Pouah ! que me dites-vous là ?  Idem, concernant ce qu’elle nous décrit comme une mystification, à travers ces statues représentant des paons qui : « lorsque les Mongols battent des mains au cours d’une fête, déploient leurs ailes, font la roue et se mettent à danser. »  Et elle nous vante le supposé rationalisme d’Odoric de Pordénone qui ne s’est  point laissé prendre. J’ai encore en mémoire un texte que l’on donnait à des élèves de cinquième, il y a quelques années, qui racontait comment se déroulaient les entretiens à la cour de Constantinople :  
« Un arbre de bronze, mais en bronze doré, s’élevait devant le trône de l’empereur ; des oiseaux de toutes sortes, d’or et de bronze doré eux aussi garnissaient ses rameaux et, selon leur espèce, émettaient des chants différents. Le siège sur lequel se tenait l’empereur était truqué de telle façon que tantôt il paraissait tout à coup s’élever, tantôt s’abaisser ; il était gardé par d’énormes lions – sont-ils de bois ou de bronze ? Ils sont en tout cas dorés ! – qui frappaient le sol de leur queue, ouvraient la gueule, remuaient la langue et poussaient des rugissements. Je fus porté en présence  de l’empereur. Lorsque, à mon arrivée, les lions émirent leurs rugissements, les oiseaux, suivant leur espèce, firent un bruissement immense en mêlant leurs chants. » ( Liutprand, Antadoposis, VI)
 Ce texte date du Xe siècle, quatre cents ans avant la venue de notre franciscain à la cour du Mongol. Je dis ça, je ne dis rien.

Bon, nous l’avons dit,  c’est une œuvre de jeunesse ai-je pensé en remettant soigneusement le livre dans ma LOSPLLQJL (allez savoir pourquoi ?). Le plus rigolo, c’est qu’elle nous apprend à la fin de son article court mais extrêmement pertinent et passionnant, « que ces voyageurs ne rapportent guère de récits d’enchantement». Dans un bouquin intitulé : Chant et Enchantement au Moyen Age,  effectivement ça peut faire mauvais effet.  Autant dire que je suis resté sur ma faim. A vrai dire, j’en ai même des crampes d’estomac. Pourtant, ceci est un job et non un blog, se plaît-on à se souvenir. Parfois, il aurait mieux valu que ça soit un blog et non un job, se dit-on encore. Mais s’il y a déception, c’est qu’il y avait une attente. Or, cette dernière devait être trop démesurée pour être raisonnable, se dit-on un brin décontenancé. Encore un coup de cette fameuse cristallisation stendhalienne, lâche-t-on résigné. Et nous sommes reconnaissants à travers sa production épistolaire de nous épargner chaque jour ce type de fantaisie. Lorsqu’elle me parlait d’Odoric de Pordénone, je croyais vraiment que le sujet l’intéressait. Même si, sur la fin, j’avais compris que tout cela n’était que de la poudre aux yeux destinée à enchanter un auditoire dont elle s’employait à satisfaire les désirs. On lui imposait des sujets dont elle n’avait que faire. Et en bonne élève obéissante, elle s’exécutait uniquement par snobisme, le plus souvent. Dommage, se dit-on ! Elle avait des personnages qui étaient l’antithèse parfaite du Zénon de Yourcenar. Autant dire qu’il y avait de quoi faire.   
Ce qui est génial avec elle, c’est qu’elle nous oblige à être péremptoire même si l’on ne connaît rien au thème. Quoi que l’on sache sur le sujet, cela sera de toute façon toujours supérieur au vide de connaissance proposé. Le piège se referme ; notre esprit boursouflé enfle !  Cela dit, j’aime beaucoup sa conclusion où elle nous livre enfin le sens de ce qu’elle entend par « contre » à savoir n’être pas « pour ». Ach ! se dit-on, tout ça pour ça ! Et moi qui rêvais de ring, de cervelles et de tripes, entre ceux qui savent et ceux qui ne savent rien, les mêmes qui ne savent même pas parler. Psss !   Me voilà réduit à trancher la transcendance, si je veux que vive le merveilleux et le charme pour qu’ils puissent continuer à nous enchanter. Comme chacun sait, « Toute chose sont liées entre elles et d’un nœud sacré. »  Comment diable ! infâme suppôt de Satan ! à la connaissance, tu préfères le sortilège ? Ben oui ! Voyez-vous, j’ai découvert un charme du III e ou IVe siècle, retrouvé en Egypte qui me semble beaucoup plus probant et qui me parle infiniment plus  que tout ce que notre lumineuse universitaire nous a rapporté dans son analyse très pointue. Il a été enfoui par Sarapammon fils D’Aréa brûlant de désir pour Ptolémaïs fille d’Aïas et d’Origène. Il était tellement épris de cette fille d’un amour qui n’était pas encore totalement platonique ni tout à fait romantique ; enfin pas comme dans La Princesse de Clèves, ni comme dans Autant en Emporte le Vent et tutti quanti, qu’il s’est adonné à quelques pratiques de sorcellerie que notre morale condamnerait sans doute lourdement. J’imagine, non sans une certaine perversité, la tête de nos moines qui ont certainement eu entre les mains l’équivalent de ces lamelles de métal, lorsqu’ils ont lu :

«  Je confie ce charme à vous dieux souterrains, Pluton et Coré Perséphone Ereskhigal et Adonis appelé aussi Barbaritha et Hermès souterrain Thoth Phokensepseu Erectathou Misonctailk et Anoubis le puissant Psériphtha, qui tient les clefs des Enfers, et à vous démons et dieux souterrains, les garçons et les filles morts prématurément, les jeunes hommes et les jeunes filles, année après année, mois après mois, jour après jours, heure après heure, nuit après nuit ; j’adjure tous les démons qui sont dans ce lieu d’assister ce démon Antinoos. Eveille-toi pour moi et rends-toi à chaque lieu, à chaque quartier, à chaque maison et lie Ptolémaïs, qu’a enfantée Aïas, la fille d’Origène, afin qu’elle ne soit ni baisée, ni enculée et qu’elle ne fasse rien pour la jouissance d’aucun homme, sauf moi seul, Sarapammon, qu’a enfanté Aréa… »

   

           
Trois franciscains contre les Enchanteurs est une œuvre évidemment happyfewnesque que tout membre de cette vénérable secte se doit d’avoir lu, relu et assimilé à la virgule près ; s’il veut prétendre connaître la parole de la prêtresse. Ce texte est extrait  de Chant et enchantement au Moyen Age édité aux Editions Universitaires du sud. Voilà pour la promo ! Je ferai simplement remarquer que je lui envoie plein de lecteurs sur son blog ! Alors que l’inverse n’est absolument pas vrai. Allez donc savoir, pourquoi ? En ce qui me concerne, moi je tiens parole ! Elle m’avait dit qu’elle souhaitait être célèbre. On ne pourra pas me reprocher de ne pas m’impliquer totalement dans la réalisation de son ambition. Aujourd’hui, j’entends dire que je suis un « enmerdeur » ! Pouah ! Je ne sais plus qui a dit (si je le sais, bien entendu) :
« Souvent femme varie,
Bien fol est qui s’y fie. »

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