Acte II


La scène se déroule dans le Nord de la banlieue parisienne 
Personnages : le Chœur, le voyageur, Moi


Scène 1


Le chœur :
Ne sois pas courroucée, ô déesse invisible,
Par cette requête qui serait intrépide
Si nos prières  te paraissaient insipides
Entends notre voix, ne soit pas inflexible !

Et toi Aïdonée qui règnes sur le mystère,
Frère du Père, tonnant et prééminent
Celui qui lance des traits lacérant l’éther
Qui embrase les cieux de son ton menaçant.

Laissez-vous attendrir par cette requête !
L’infortuné  arrive au terme de son destin,
Là-bas, sur la rive, il erre en clandestin.
Qu’il serait juste qu’un dieu mène la quête !

O vous, Bienheureux seigneurs des profondeurs
Toi, la séquestrée, mère des Bienveillantes,
Et toi, maître de ce monde que tu hantes

O vous, Mort, sœur funeste, impitoyable
Et toi monstre, gardien du nom de Cerbère
C’est vous que j’invoque pour celui qui erre

 

Le Coryphée : Mais où est-il ?

Le Chœur : Il ne fait guère de doute que les dieux dans leur irascible courroux l’ont relégué dans les limbes ténébreuses du redouté Tartare.

Le Coryphée : Ainsi, il n’y aurait pas de crapule heureuse, encore moins de corrupteur aggravé d’un profanateur, qui troussa naguère une très sainte vestale à bandelettes.

Le Chœur : Des bandelettes, certes, mais de fashion bandelettes tout de même !

Le Coryphée : Je voulais simplement réaffirmer le caractère vénérable  de notre Victim…

Le Chœur : Et nous de rappeler le côté libidineux de notre cliente.

Le Coryphée : Laissons là cette histoire de bandelettes avant de commettre à notre tour le sacrilège….

Le Chœur : Surtout que de Vestale elle n’en a plus que la veste ; tout aussi fashion, d’ailleurs…

Le Coryphée : Ah ! la veste aussi ?

Le Chœur : Oui, elle a fait  les soldes ; (entre elles) ça se voit !

Le Coryphée : Certes ! Mais pourquoi dites-vous qu’il se trouve certainement dans la très imposante demeure d’Hadès ? N’en êtes-vous pas sûr ? N’avez-vous point été témoins de la sentence du Cronide ?

Le Chœur : Sais-tu la température qu’il faisait sur sa terrasse ? Même les dieux ont suspendu leur arrêt à un climat plus clément. On a beau être diadémées de serpents, on n’en est que plus soumises aux engelures. Le scélérat s’est certainement empressé de prendre la poudre d’escampette pendant que l’on hibernait du juste sommeil. Mais, la sage déesse qui siège sur le trône sacré du divin souverain, surveille du haut la multitude des mortels  qui peinent à contenir leurs désirs. Elle ne tarde jamais, le moment venu, à triompher de celui qui croit pouvoir éviter  le verdict. 

Le Coryphée : Oui, certes ! mais quelle preuve avez-vous qu’il est bien là où vous dites qu’il est ?

Le Chœur : Le bon sens, parbleu ! Il n’est plus sur le toit  où il avait l’habitude de se trouver. Les très prudentes poulies qui guidaient son chemin en soulevant son char avisé se sont grippées. Ce ne sont plus des clameurs ou de stridentes vociférations dont il nous est permis d’apprécier l’hommage mais de misérables commisérations  qui accompagnent la triste procession de ceux qui doivent monter à pied. L’air consacré  est dans un état où tout porte à croire qu’il fut ravagé par le feu de l’Ombrageux.

Le Coryphée : Elle a surgi  la sublime fille de Zeus, celle que nous, ombres fugaces et corruptibles appelons  craintivement de son véritable nom Justice, et dont la colère souffle la ruine sur ses ennemis. C’est ainsi que devaient finir  ceux qui ne connaissent ni mesure, ni raison. Ceux qui prétendent élever la nature humaine au-dessus de l’humaine condition. Ceux là, les immortels les incitent et ils s’écroulent lourdement. 

Le Chœur : Aussi clairement que tu l’entends. Ruiné, dévasté par l’arc électrique : cuit à point.
Nul doute que nous avons là le salaire réservé à ceux qui ignorent la droiture. Mais pourquoi douter de l’évidence, du témoignage que nous te livrons ?

Le Coryphée : La clameur de ce providentiel écho se diffuse rapidement à travers les ondes. Mais, qui sait si tout ceci est effectivement vrai ou n’est qu’un mensonge supplémentaire dressé par la Destinée ? Il faut être une femme pour se satisfaire d’un bonheur avant qu’il n’apparaisse. On ne peut impunément se repaître d’utopies issues de ses désirs. Et à avoir l’imagination trop fertile, on risque la déconvenue finale. C’est une chose redoutable que d’accorder crédit à des paroles animées par le ressentiment. On prête alors le flanc à la malédiction à venir. Si grande est la réputation usurpée qu’elle abrite bien des menaces. Et c’est sur cette tête pleine d’hubris que tombe la foudre de Zeus.
Mais, n’entendez-vous pas venir à vos tympans, le son familier du voyageur qui arrive ? Ne vous rappelle-t-il rien ? Demandons-lui, celui-ci saura nous renseigner en apportant la confirmation qui nous manque tant. Mais dissimulez-vous afin de ne pas l’effrayer de vos sifflements terrifiants.

Scène 2   

Le voyageur :
« Parce qu’Antoine baise Glaphyra, le châtiment
Auquel Fulvie me condamne, c’est de la baiser aussi.
Que moi je baise Fulvie ? Alors, si Manius me priait
De l’enculer, le ferais-je ? La sagesse me dit que non. » 
« Baise-moi ou battons-nous », me dit-elle. »  -« Mais
Ma bite ne m’est –elle pas plus précieuse que ma vie ? 
                                           [Que sonnent les trompettes ! » 1 
C’est sûr, Auguste, tu absous mes aimables recueils,
En expert de la liberté d’expression romaine.

Le Coryphée : Salut à toi ! noble étranger qui arrive en cette contrée froide et humide. J’entends sortir de tes lèvres  des paroles qui me semblent bien coutumières. De qui les tiens-tu ? Où les as-tu entendues ? 

Le voyageur : Je te rends ton aimable  salutation !
En effet, ces vers ne sont pas de moi. Je les tiens d’une âme en plein désarroi, qui les tenait elle-même d’un obscur poète latin. Je l’ai rencontrée il y a quelques semaines déjà, sur une route du couchant. Il psalmodiait machinalement ce poème afin de détourner de son esprit le chagrin qui le submergeait. La destinée implacable  l’avait cruellement atteint de la part attribuée à chacun des êtres corruptibles.

Le Coryphée : Ainsi, l’as-tu vu en vie !

Le voyageur : Aussi animé du souffle de l’existence que tu ne l’es actuellement.

Le Coryphée : Le fourbe, la canaille est encore de ce monde et il persiste à proférer des allusions fétides sur notre prêtresse adulée.

Le voyageur : oui, enfin, et il a ajouté…

Le Coryphée : Et bien ! continue : informe nous des mots qu’il a prononcés.

Le voyageur : Je ne sais pas si je  dois…

 Le Coryphée : Je t’en conjure et nous fais point languir de la parole perfide qu’il nous faut malheureusement écouter jusqu’au bout.  Quand bien même cette dernière est frelatée, il nous est nécessaire de l’entendre pour bien prendre la mesure du degré de perversion de l’individu qui les a prononcées. Allons, exécute-toi sans délai !

Le voyageur : Soit !
Il a dit …

Le Coryphée : Et bien ?
Le voyageur : Je veux bien moi, mais je crains que tu ne sois pas content.

Le Coryphée : Allons, nous savons que les mots qui sortent de ta bouche ne sont pas les tiens. Sois sans crainte  si tu as le cœur pur et si ta pensée ne légitime pas la pestilence  que tu exprimes.

Le voyageur : C’est bien là qu’il y a un problème !

Le Coryphée : Comment ? Tu partagerais l’opinion ainsi divulguée ?

Le voyageur : Bah…       

Le Coryphée : Ne crains-tu pas les bienheureux immortels ; toi, qui portes le fardeau de ton existence sur tes épaules ? Ne sais-tu pas ce qu’il en coûte d’être un Sisyphe condamné à la lourde sentence ? Ne l’as-tu point appris depuis ta triste naissance ?
Je te l’ordonne ! Parle !

Le voyageur : Qu’il serait bon qu’elle apprenne à lire maintenant qu’elle enseigne le français.

Le Coryphée : Oups… (qui s’étrangle)

Le voyageur : je l’ai dit (lui tapotant les omoplates). Ce n’est pas faute te t’avoir mis en garde de la pertinence de la confidence. Mais c’est toi qui as insisté. Mais, maintenant que j’ai commencé, je ne peux m’arrêter au milieu du gué. Il me faut continuer et te raconter l’autre partie de sa déclamation qui mérite tout autant ton écoute.

Le Coryphée : Si mes entrailles peuvent le supporter !

Le voyageur : qu’il préférait effectivement sa bite à sa vie. Auguste fut bien meilleur poète que Shakespeare, ne le trouves-tu pas ?  Cependant, il craignait que cette révélation ne soit que trop tragique pour tes oreilles si romantiques. Serait-il possible que la liberté d’expression latine fût plus grande que celle réservée à notre espace ?     

Le Coryphée : Arch… parasite pustulé ; tu veux nous tuer !
Ce scélérat ne regrette donc rien. Au contraire, il persiste et signe  dans l’erreur qui l’accompagne. On peut dire que c’est un coup de Zeus de nous avoir ainsi dissimulé ce fourbe diffamateur. A moins que ce ne soit Hécate à la brillante couronne dont le nom a été invoqué devant nous. Et ne parlons pas de l’Illustre Ti-Poune au pelage d’hermine, qui est maintenant chéri des Olympiens et qui fut, en son temps, l’ami de cette vermine. Partout, nous ne voyons que corruption. Nous avons été dupées. Illusionnées par nos convictions qui ne souffraient d’aucune contestation. On nous avait pourtant assuré que les dieux ne dédaignent pas de s’occuper des mortels qui foulent aux pieds le respect des choses sacrées. L’impiété dont il fait preuve ne peut rester impunie. Ils nous ont soustrait l’insolent aux chiennes vengeresses qui défendent les intérêts de leur maîtresse. Nous l’attendions, ce Bellérophon, par-delà les abymes des eaux noires de l’Achéron et nous le trouvons sur les chemins à gambader et à chanter des hymnes. Cependant, je vous le dis, il n’y aura point de rempart pour celui qui se moque de la Justice ; celle qui murmure dans l’oreille du suprême Kronide : il périra.
Car, si le glaive aigu et froid frappe les uns rapidement, aux ides, il lui arrive pour d’autres d’attendre le crépuscule. Rares sont les crapules que la nuit dérobe à la damnation éternelle. Héra au trône d’or et toutes nos vertueuses épouses sauront convaincre le Fracassant mari de la justesse de notre cause.  Qu’il se montre alors, le blasphémateur, le délateur ; celui qui ose apostasier la lumineuse révélation de la blogosphère intersidérale.  Allons, mes sœurs, reprenons-nous ! Courage !  Mettons-nous en quête de renifler sa trace dès maintenant. 

Le Chœur : ô nuit amie,  ô ténèbres complices, ô Kères destructrices, entamons dès maintenant le thrène sinistre pour celui qui nous a courroucées. Puisqu’il nous faut  reprendre notre chasse, organisons la battue afin que la fille de Nyx et de l’Erèbe, celle qui a posé son trône sur l’étincelante  terrasse de marbre qui resplendit au soleil aux confins de l’Attique, se saisisse de ces êtres dépourvus de scrupules. O Rhamnonte fertile, dont le sol fut jadis foulé par les pieds de ce vaurien qui dégagea des broussailles ton naos endormi. Est-ce contre un tel individu qu’il nous faut déchaîner notre fureur afin de protéger les coïts anuités de la couche d’une donzelle qui s’égare ?

Le Coryphée : que dites-vous là ?     

Le Chœur : Nous disions, puisqu’il nous faut nous mettre à l’ouvrage, dussions-nous en finir avant questions pour un champion.

Le Coryphée : Scélérates chiennes serpentées, à la bile fourbe ; vous aussi, vous avez été retournées. Ce n’était donc pas un sort qui vous a contaminées dans votre effort mais bien de vils appointements. La licence gagne même les rangs de celles qui devraient nous être acquises. Que vous a-t-on promis : Julien Lepers ou du Colin de chez Firth ? Qu’importe ! vos serments seront tenus quand bien même il me faudrait en appeler à vos propres Furies. 

Le voyageur : Bon, je crois que je vais vous laisser ; vous avez tant de choses à vous dire. (se retirant, sans qu’il ne soit entendu

Le Chœur : nous n’aimons pas le poisson encore moins surgelé même s’il vient de chez Picard.    
La Terre enfante bien des fléaux terribles ; bien des sujets de douleur et d’épouvante. Mais rien n’est véritablement comparable  à l’amour des femelles  exaltées de leur ferveur insolente. Pour qui succombe à leurs desseins de cœur, le malheur se dessine toujours à l’aune de son destin.
Même si nous désirions lui donner ce qu’elle veut, nous ne saurions par où commencer. Le monde est vaste et nous ne pouvons compter sur le soleil qui est de l’autre bord. Les dieux le dérobent à notre œil émoussé mais il nous faut pourtant satisfaire notre parole.
Flairons – mes sœurs- flairons !      

Scène 3

Moi : Ne vous fatiguez pas à vous coller la truffe sur le sol, je suis là

Le Chœur : Il est là, le perfide, le fils de Sisyphe, le tueur de Chimère ! Nous l’avons débusqué alors qu’il se terrait d’effroi d’avoir enfreint la Loi. Justice va pouvoir être rendue, si cette dernière veut bien être entendue. Que l’admirable, l’omnivoyante Thémis le livre à Rhadamante et qu’on en finisse au plus vite devant les chiffres et les lettres !  Si toutefois, la gardienne des eaux limpides de Castalie veut bien interrompre son repos. Le bonheur des hommes ne va jamais haut intact, quand à son firmament il s’écroule de toute sa hauteur. Repens-toi, maintenant, manifeste ton remords à notre Victim ! Victim  outragée ! Victim brisée ! Victim martyrisée ! mais une Victim libérée ! libérée par nous-mêmes avec l’appui et le concours du Coryphée hystérique…

Le Coryphée : euh ! vous vous égarez un petit peu là, non ?

Le Chœur : Mais où est-il ? parce qu’on l’entend mais on ne le voit point.
Qu’est ce donc ce prodige ? Les dieux se jouent-ils encore de nous en aidant ce brigand ? 
Ou, déjà, a-t-il débarqué sur la grève enténébrée du Styx profond ? D’outre-tombe, nous parviendrait alors  cette voix maudite qui a médit Fashion fille de Victim.  Mais, méfions-nous, on prétend que les loups sont plus forts que les chiens.   

Moi : « Puissé-je aimer l’ami, mais l’ennemi en ennemi comme un loup, je le chargerai et prendrai de-ci, de-là, les pistes tortueuses – lançait le poète cadméen. » Cependant, je n’en ai point l’envie. La vertu a plus d’ascendant sur moi que la haine. Rassurez-vous, de l’Achéron nécromancien, j’ai dépassé les limites pour me diriger toujours plus à l’Ouest, là où la nef aux voiles noires insensible aux complaintes des vivants, n’aborde jamais. Je suis en ce pays de Gadès, par-delà les Colonnes d’Hercule en cette contrée qui ne connaît point Apollon. Plutôt se perdre au fond des célestes abîmes ou chez Hadès souterrain, parmi ceux qui périrent de la fureur d’Arès que d’affronter pareil décor.  Bétique bêtifiante, patrie du Punique originaire d’Utique. Ici, véritablement, je me heurte aux barreaux de ma prison.

Le Chœur : Ouh ! Ouh ! il est en Bétique aux confins de l’Afrique. Impitoyable est la sentence pour celui qui ne connaît ni mesure, ni raison. Bon, maintenant que l’on a réglé son cas, on peut y aller parce qu’il y a Julien Lepers à la télé !
Moi : «  La Belle de Cadix a les yeux de velours »
Le Coryphée : Que dit-il ?
Le Chœur : (s’apprêtant à sortir) Je crois qu’il chante cette fameuse ritournelle.
Moi : « La Belle de Cadix vous invite à l’amour »…
Le Chœur : C’est sûr, la démence le guette.
Le Coryphée : je me méfie !
Moi : « La Belle de Cadix n’a jamais eu d’amant ! »
Le Chœur : « Chi-ca ! Chi-ca ! Chic ! Ay ! Ay ! Ay !”
Le Coryphée : Un peu de retenue, tout de même !
Moi : « La Belle de Cadix est entrée au couvent »…
Le Chœur : « Chi-ca ! Chi-ca ! Chic ! Ay ! Ay ! Ay ! »
Le Coryphée : Je tremble en attendant la chute.
Moi : « Est entrée au couvent ! Ah ! » 
Le Coryphée : Arch ! Je m’y attendais : la perfidie n’est jamais bien loin lorsqu’elle émane d’un esprit si corrompu. Il n’y a pas de délire, ni de possession là-dedans, juste une filouterie supplémentaire
Moi : Et pour cause, préférer le couvent à la bite d’Auguste, n’est ce point là mépriser la vie ?
Le Chœur : ça développe l’imagination et la rêverie lorsqu’on ne sait pas lire.
Le Coryphée : Taisez-vous ! traîtresses, vendues à l’opposition !
Le Chœur : Le cloitre à la turlutte : pauvre femme !  Là, il marque un point.
Moi : Et ne parlons pas de Don Juan !
Le Chœur : Sombre est la destinée, dans ce pays qui maudit l’existence.
Moi : Et la volonté !
Le Chœur : Totale décadence ! Pays de femmes éprises de bovarysme ! (en aparté)  tiens, ça me rappelle quelqu’un.
Le Coryphée : « ô rage ! ô désespoir ! ô vieillesse ennemie !
N’ai-je donc tant vécu que pour cette infamie ?»
Tant de connivences, dans des partis contraires. La subversion gagne même ceux  qui devaient nous être acquis. L’exil est trop doux, pour ce noyau de fruit pourri. Il faut éradiquer la pertinence par une sentence qui ne laisse aucune repentance à ceux qui gagne en audience.
Moi : Ah si, j’ai vu une université de Lettres et de philosophie.
Le Chœur : Surprenant, en effet, qu’y apprend-on ?
Moi : Je ne sais pas… la tauromachie, certainement ! Voir une bête se faire massacrer en habits de lumière ; ça leur plaît
Le Chœur : Curieuses règles, en effet ! Cela permet de briller à moindre frais.
Moi : Illusion de courage lorsqu’il nous échappe! Illusion tout court d’une vie qui les fuit. 

 

Abomination sévillane - Sans commentaire

 


Les Romaines s’éprenaient à juste titre de quelques rétiaire, sécutor ou myrmillon  qui combattaient dans l’arène. Aujourd’hui, on considère cette scène comme la quintessence de la grossièreté. Pourtant, ils nous apparaissent comme de frivoles divertissements par rapport à ce qu’est capable de nous pondre notre Andalous audacieux et fier. Bigre ! ce ne sont plus filet contre poignard, glaive contre trident qui faisaient soupirer les jeunes filles  mais piques, aiguillons et banderilles contre deux cornes qu’on étrille. Notre boucher étincelant, en leggins scintillants, après avoir joué avec sa victime, met un terme humainement aux souffrances endurées, d’une âme qui s’épuise. Alors seulement, nous mesurons combien cette contrée a su porter les valeurs d’une civilisation multiséculaire à son plus au degré de perfection dans la dégénérescence que cela suppose. Génial, non ? Dans l’Ajax de Sophocle, le héros  s’émeut d’avoir, sous l’emprise de l’illusion, frapper des animaux irresponsables.
Le Chœur : Oui, nous nous en souvenons ; il lançait alors peu avant son trépas constitutif à ce meurtre:
   « Le vois-tu, le hardi, le brave,
Celui qui n’a jamais tremblé dans la tuerie ?
Il s’est fait le bourreau de bêtes innocentes !
Ah ! m’être ainsi laissé bafouer, outrager ! »

Moi : Mesurez-vous, combien il se leurre, à nouveau, le  fils de Télamon. Car s’il avait été Ibère, il aurait été fier d’avoir décimé  tant de bêtes sans défense. Ah ! ces minettes éprises de toréadors à la clinquante braguette. Nos gigolettes sont satisfaites de nos beaux conquistadors aux nobles castagnettes. Quelque part, cela excite leur imagination et leur goût profond à la rêverie que de voir tant de gloire et de notoriété acquise sur le sable ensanglanté.
C’est un peu Autant en Emporte le Vent sur Guadalquivir qu’ils nous offrent là !
Le Coryphée : (s’adressant au chœur) je vous rappelle que c’est lui que vous devez tourmenter.    
Le Chœur : Et la Belle de Cadix ! tu l’as vue la Belle de Cadix ; dis ?

Cadix - 2011

 


Moi : Que diable ! C’est l’autoroute qui nous permet de quitter cet endroit.  
Le Chœur : Tu as pu donc t’échapper du trou du cul de la Terre, grâce à la Belle de Cadix ?
Moi : C’est pour cela que je chante. Mais, la bougresse est payante tout comme les églises dans ce pays.
Pour autant, j’ai vu des cyclistes sur les autoroutes. J’ignorais que l’Espagne est en pointe dans les énergies renouvelables.
Le Chœur : C’est surprenant, en effet.
Moi : Plus amusant sera le jour où ils doubleront nos belles autos.
Le Chœur : Seraient-ils donc parvenus à une ère post pétrole ?
Moi : Assurément ! avant de prendre la route il va falloir passer par la pharmacie.
Je n’ai jamais vu une aussi grande concentration de cliniques au mètre carré. Trois, à un carrefour : ça laisse songeur, non ?
Le Coryphée : Cela montre que les Espagnols aiment se soigner, voilà tout.
Le Chœur : Ce n’est que misère que de vouloir une longue vie, si elle n’a rien d’autre à nous offrir que de faire reculer l’heure du trépas. Je ne donne pas cher de la lâcheté d’un mortel qui se satisfait d’un espoir aussi vain.
Le Coryphée : Qu’as-tu fait après t’être tapé la Belle de Cadix ? Tu es allé rejoindre les enfers ; j’espère ?    
Moi : Pas encore ! Je suis allé voir Séville… 

Séville


Le Chœur : Ah, Séville ! C’est une jolie ville !
Moi : Merveilleuse cité en effet ! j’ai dormi en son sein  d’un juste sommeil réparateur.
Le Coryphée : ah ! enfin, un peu d’honnêteté dans l’analyse…
Moi : Je l’ai arpentée dans tous les sens…
Le Coryphée : Et ?
Moi : Bah ! c’est une jolie ville comme le disent tes compagnes. Cependant…
Le Coryphée : Oui ?
Moi : Que dire ?
Le Coryphée : la vérité, voilà tout !
Moi : j’y ai cherché une librairie.
Le Coryphée : Ah non ! tu ne vas pas nous la refaire.
Moi : Bon ! si vous êtes déjà au fait ; gagnons du temps, alors.
Le Chœur : Dis-nous ton sentiment ? 
Moi : c’est granguignolesque ! On y visite quantité de choses à mourir de rire.
Le Chœur : Cette fois c’est sûr, c’est l’ire de l’hystérique qu’il cherche !
Moi : La base est romaine mais le reste est exagéré avec parfois une vraie unité dans le mauvais goût.
Le Coryphée : Comment, tu n’as pas aimé l’Alcazar, ce chef d’œuvre de l’art mudéjar ?
Moi : Bah ! j’y suis allé sans à priori ; voire même avec enthousiasme. Rapidement sous les fioritures, j’y ai vu l’art décadent du Bas Empire romain. A partir de cet instant, c’en était fini de mon ingénuité.  Rendez-vous compte, des voûtes sur des colonnes avec des arcs outrepassés posés sur des doubles chapiteaux : c’était du déjà vu et surtout très laid. Mais, il est connu que j’ai un esprit boursouflé et souffrant. Ils appellent ça art islamique ou art mudéjar, selon les époques : bon pourquoi pas ! Ce n’est rien d’autre que de l’art wisigothique adopté par les Musulmans. Ces derniers ont toujours été de très grands passeurs mais rarement des innovateurs.
Le Chœur : ouh la, la ! Tu cherches vraiment  les ennuis !  

 

Alcazar de Séville

 


Moi : Puis, on habille ça avec une profusion de panneaux de stuc moulé comme pour masquer la carence d’originalité. Je comprends que pour le novice, il puisse être impressionné par toute cette débauche de courbes qui prennent la forme d’arcs polylobés, de sebka, d’arabesques destinés à combler le vide, le néant que l’on redoute tant mais que l’on crée obligatoirement de facto par la révélation de sa frustration. Au bout du compte, ce n’est qu’une méditation autour d’une obsession qui devient rinceaux. Modulations des lignes qui s’enlacent, s’étreignent et finissent par n’avoir aucune autre explication que leur propre existence qui pourtant est une abstraction d’une négation.  Paradoxe latent dans la supercherie, on conçoit, alors que cela nous est interdit. Mais l’on génère quoi ? une duperie. C’est caractéristique des religions du Livre.  Pire, On y décèle une effroyable angoisse de la mort que l’on comble par du bavardage inutile. Abondance de verbiage qui trouve à se pétrifier dans la forme, dans la dentelle de stucs et de plâtre qui ne sont que des sous matériaux  d’un décor illusoire, comme pour exorciser l’ineffable.  Le tragique, le dionysiaque se loge dans les interstices et il est toujours prêt à jaillir dans une danse bachique, prêt  à emporter la forme dans l’ivresse extatique d’un sentiment surpuissant. C’est ici que réside la démesure de la nature que l’on cherche à conjurer absolument par des limites, des déterminations d’équilibre. A côté de cela que peut signifier les résonnances craintives de cette broderie de femmes. On en appelle alors à la sensation pour tenter de voiler à nouveau par une apparence artistique,  le dieu qui dit la vérité : c’est éminemment romantique. Cependant, inaudible est l’artiste qui psalmodie inlassablement son message plastique, lorsqu’on aperçoit la sagesse du Silène ; qui met systématiquement en danger l’existence même de ce dieu onirique. On parcourt les salles et on en sourit discrètement. O ironie rédemptrice ! protèges nous de la tromperie. Et l’on s’interroge, est-ce à ça que ressemble le message de ces religions si viriles ?  Une inquiétude et l’on court se réfugier dans les dentelles d’une femme.
Le Chœur : Autre époque, autres mœurs ! il est loin le temps où  Oreste éliminait  sa mère pour une question de devoir ? Nous le savons ; nous avions un contrat sur sa tête.
Moi : Ou d’une mère qui dévorait son fils. Nous ne sommes absolument pas dans la transgression chère au dieu des Bacchantes enlierrées. Mais plutôt dans la légèreté, l’immaturité, la frivolité de ce qui doit être factice pour être supportable. Perfection qui a atteint un tel degré de modération qu’il est inutile de se mettre à la recherche d’un nouveau palais de ce style (surtout après avoir vu ceux de l’Alhambra de Grenade).  On est sûr qu’on y trouverait la même chose. Quand bien même, un de ses salons viendrait à brûler, il serait facile de le restaurer tant ces éléments semblent interchangeables. 

       

Architecture mudéjare  


Le Coryphée : Persifle ! on s’en moque, c’est classé patrimoine mondial de l’humanité. 
Moi : Je ne me permettrai surtout pas de dénigrer ce que j’ai aimé.
Le Chœur : Hein ! Nous avions cru entendre le contraire.   
Moi : Bah ! la comédie qui nous est  présentée est plaisante non ? 
Le Coryphée : il ne s’arrêtera donc jamais ?

Moi : A Cordoue, cependant, l’opulence chère à l’Alcazar de Séville s’assagit pour devenir plus austère.
Le Chœur : Tu es allé à Cordoue ?
Moi : Pendant que l’on y est, il serait dommage de ne pas faire le tour de la région.
Le Chœur : Et cette fois-ci, il a pris la Belle de Séville.
Moi : Bien sûr ! en plus, elle était gratuite. J’y ai retrouvé mes cyclistes qui vont vraiment très vite. La prochaine fois, juré ! je loue un vélo.
Le Coryphée : Profites-en pour réserver ta place dans la barque de Charon.
Moi : C’est déjà fait, parbleu !
Le Chœur : Qu’es-tu allé faire en  ce lieu,  si loin du promontoire sacré où s’élèvent les doux périptères si chers à nos Immortels ?
Moi : Tenter de comprendre en remontant aux sources de la déchéance. Cordoue avait été la capitale de la Bétique romaine. Donc, il était légitime de mener l’enquête en cet endroit afin de débusquer le foyer de corruption.  
Cependant, autant pour le palais sévillan ce fut une sensation surprenante, parce que je n’attendais rien en particulier, autant pour Cordoue, ce fut une réelle déception. Et pourtant, tout se présentait sous les meilleurs auspices lorsque j’ai découvert sur la rive opposée la Mezquita et l’Alcazar qui se dressaient derrière un rideau de végétation sauvage. Assurément, c’était l’ébauche d’une belle carte postale qui se dévoilait là. Le Guadalquivir ressemble, en cette saison, à la Loire et la cité cordouane pourrait bien être celle d’Amboise ; avec un peu d’imagination, bien sûr. Certes, j’étais venu pour la fameuse mosquée et accessoirement pour la statue de Sénèque. Mais sitôt le pont romain traversé, on est à nouveau confronté à des arcs outrepassés sur des colonnes qui libèrent l’espace à des ouvertures. Est-ce l’influence du livre d’Onfray ou une prédisposition intellectuelle malsaine mais j’y ai vu quantité de sexes féminins à travers toutes ces serrures. Sacrée influence de la psychanalyse, tout de même !
Le Coryphée : Quel spécialiste pourrait encore faire quelque chose pour toi ? Ton cas est désespéré.
Le Chœur : On pourrait calmer le flux chaud de cette purulence par l’application de plantes salutaires ?
Le Coryphée : Cette fois c’est sûr, vous vous moquez du Coryphée intègre !
Le Chœur : … avant que l’on t’applique ton cataplasme, Raconte-nous ce que tu as vu !
Moi : Lorsqu’on pénètre dans la cour, on est encore convaincu et l’on oublie rapidement les serrures traumatisantes que l’on a croisées. L’endroit est reposant et l’on peut à loisir contempler les dimensions qui restent harmonieuses de la construction à l’ombre des cyprès, des palmiers et du beau minaret qui nous contemplent. Les proportions du temple romain semblent respectées, même si le bâtiment a été remanié à plusieurs reprises pour  être agrandi. Tout se gâte une fois à l’intérieur. Ce n’est plus l’Islam des caves mais celui des citernes qui nous reçoit. Pourquoi diable avoir pris la technique des réservoirs romains pour bâtir cette salle de prière ? On devine les impératifs auxquelles ont dû répondre les concepteurs de cet espace ; à savoir, couvrir ce vaste endroit avec les moyens dont on disposait à l’époque. Mais on n'en demeure pas moins circonspect quant au résultat ainsi obtenu. Sans doute, aussi, la nécessité s’est-elle juxtaposée à la méditation mathématique qui apparaît dans les structures de  l’édifice. C’était l’époque, encore, où les Arabes tentaient de se concilier les concepts helléniques ; tout en les passant à travers les filtres de la pensée islamique. On pense à Averroès, bien sûr. Nous étions encore dans les balbutiements de cette nouvelle civilisation où le pouvoir temporel, plus éclairé, se heurtait à l’intransigeance du pouvoir religieux qui s’affirmait. Tant que l’interprétation fut possible, la culture demeura florissante.  Bientôt, le rigorisme d’un dogme révélé qui avait eu le temps de se fixer, couvrit de sa chape de plomb, les interrogations suscitées. Ce sont ses propres solutions qui ne souffraient d’aucune contestation qui s’imposèrent. Les califes ou les émirs  durent se soumettre à la rigidité des imans qui contrôlaient la rue. On brûla les livres d’Averroès, cet exégète d’Aristote, et on l’exila. Encore, aurait-on souhaité qu’il aille rejoindre ses ouvrages, s’il n’avait pu bénéficier de quelques soutiens du côté de la citadelle.  Ici, s’acheva ce que nos contemporains appellent l’âge d’or de l’Islam comme religion modèle de tolérance et d’ouverture. Belle démagogie que l’on nous vend là !   
Le Coryphée : Je crois que le funèbre nocher a appris à pédaler, depuis !

 

 

Cordoue

 


Moi : Encore faut-il qu’il trouve une pharmacie !
En traversant les travées des nefs de cette bâtisse, on retrouve cette technique byzantine à laquelle nous sommes sensibilisé pour être allé à Constantinople. On est bien loin de l’exubérance des palais  grenadins ou de celui de Séville.  Pourtant, on perçoit là les mêmes sujets de réflexion. Ainsi, dans le patio des Ambassadeurs dans l’Alcazar de Séville, j’avais déjà été interpellé par ce dôme serti de miroirs multicolores en forme d’étoiles, posé sur une maçonnerie en nids d’abeille où se dessinent des formes géométriques.  C’était une invitation à la réflexion sur les thèses platoniciennes que l’on me faisait là. La mathématique comme cheminement vers l’ontologie y était clairement exposée. Vieille idée platonicienne qui trouvait sa place aussi bien dans un édifice mudéjar (à savoir chrétien) que dans un monument musulman. Il est évident que cette référence à une unité créatrice trouvait un écho dans la tradition monothéiste et pouvait s’accorder à leur foi. Par contre, l’idée de causalité, chère à Aristote, ne permet pas de rendre compte de celle de la création, à la base de leur dogme.  Cependant, il nous faut avouer que si la forêt de colonnes produit son effet, il en va tout autrement sitôt qu’on élève le regard.  Cette harmonie tournée vers les sphères me laissait indifférent. Et mon attention se porta naturellement vers les colonnes de réemploi qui soutenaient les nefs. Mais, les serrures refirent leur apparition et non content de me mettre des voûtes sur des colonnes, on me double les arcades qui reposent sur des doubles chapiteaux. C’en était  trop pour ma cervelle de mécréant ; allons voir la statue de Sénèque, ai-je pensé.
Le Chœur : Des centaines de voûtes posées sur des colonnes, la punition fut, en effet,  sévère! 
Le Coryphée : ça t’apprendra à vilipender la quintessence de l’Art !
Moi : Quintessence dans  l’art de la citerne, oui !
Le Chœur : il est difficile à travers un réservoir de saisir de l’hellénité toute la perspicacité de cette pensée sans tomber dans la grossièreté et la facilité.
Moi : De toutes ces représentations qui vont des plus nobles aux plus communes, rares sont celles qui tirent leur épingle du jeu. Même celle des Romains fondée sur le modèle univoque de la nation n’est pas exempte de reproche. Mais par rapport à ce que je voyais, cette dernière me paraissait étonnamment raffinée, intellectuellement supérieure. Je me suis donc mis en quête de vestiges qui me donnent du baume au cœur.
Or, il ne semble pas rester grand-chose, à première vue, de la présence de ces derniers. mis à part le pont  que l’on emprunte pour entrer dans la cité et les restes d’un temple inaccessibles. Pourtant, tout aspire à la romanité dans cette cité. La maison andalouse ou le riad marocain n’est rien d’autre qu’une domus latine ; le patio, un atrium ; une fontaine qui babille, un impluvium. L’essentiel de leur apport a été réutilisé dans les travaux édilitaires des nouveaux conquérants. C’est sans doute pour cette raison que l’on a l’impression d’être en terrain connu. Mais, la finalité diffère. Une mosquée, une synagogue ou une église n’est pas un temple romain, et encore moins un héritage du géni hellène qui n’a jamais connu de théodicée. Et pourtant, « jamais la « volonté » ne s’est plus ouvertement exprimée que dans cette réalité hellénique, dont même la plainte est encore un chant de louange - lançait Nietzsche ». Louange à la vie bien sûr, alors qu’on cultive la mort à travers ces édifices.  A l’Alcazar de Cordoue, on peut encore admirer, outre quelques mosaïques romaines, la tour où se déroulaient les procès de l’inquisition. Autre innovation du génie ibérique. Il semblerait même que les anciens bains arabes servaient de chambres de torture.
Le Chœur : la charge est lourde.
Le Coryphée : Aussi pesante sera sa condamnation, lorsque enfin vous vous déciderez à le faire taire définitivement.
Le Chœur : Se peut-il que le Coryphée ne soit pas des nôtres ?
Moi : C’est vraisemblable ; il trouve ses émoluments dans la pensée profonde de notre époque.  
Le Chœur : L’hellénité serait donc un mot magique pour quiconque chercherait une brillante représentation afin de servir la confiance lucide qu’il a dans la volonté.
Moi : Je peux en parler en connaissance de cause. Avoir la chance d’effleurer le mystère tragique sans se brûler est une chance. J’ai toujours préféré Sénèque et la parole d’Auguste à la psychanalyse.
Le Chœur : Méfie-toi du Coryphée ! il est un peu agité.

Moi : Que voulez-vous, on a les coryphées que l'on mérite:!

 

 

 

 

Le Coryphée : Psss! bande de réactionnaires !
Moi : Les Arabes se sont inspirés de l’art décadent du Bas Empire romain qui leur a été transmis notamment à travers les Wisigoths et les Vandales. Et pour cause, l’hellénisme de l’islam était un hellénisme tardif, hérité de l’antiquité tardive. Que ce soit dans la mosquée de Cordoue ou dans les palais de l’Alhambra ou plus tard dans l’Alcazar de Séville, on remarque la prépondérance de l’élément féminin dans cette architecture.  Colonnettes de marbres, arcs volubiles et courbes voluptueuses ; assurément, nous étions dans le paradis des contemplations paisibles et des joies faciles d’un monde qui se passe de l’unité de style ou de l’authenticité du détail. Et encore, l’Alcazar à Séville, rehaussé d’éléments renaissants à travers des arcs de plein cintre au premier étage, nous apparaît  comme trop masculin par rapport aux palais des Nasrides ou le Généralife de l’Alhambra de Grenade. Ici, dans cette forteresse éminemment militaire, nous sommes confrontés parfois à quelque chose qui flirte avec « la cage aux folles ». Nous comprenons mieux le reproche terrible qu’aurait fait la mère de Boabdil, dernier émir musulman à avoir régné sur cette cité. Elle aurait lancé à l’adresse de son fils : « pleure comme une femme ce que tu n’as pas su défendre comme un homme ! ». A départ, nous sommes abasourdis par la violence de tels propos d’une mère à l’égard de son enfant. Mais une fois que nous sommes allés sur les lieux, tout devient limpide. Ils se sont satisfaits d’une réalité idéalisée d’un peuple qui prend de l’embonpoint (tout comme les Romains) et qui pense que le bonheur qu’il se crée sur terre sera le même que celui qu’il trouvera au ciel. Leurs palais, leurs jardins sont à l’image de cette Jérusalem céleste à laquelle ils aspirent. On tente ainsi de conjurer la volonté que l’on veut nier en s’inventant des arrières mondes rassurants.

L'Alhambra de Grenade

 

Leurs vainqueurs chrétiens analphabètes, du moins ces Castillans ont dans un premier temps adapté cet art dans lequel ils se reconnaissaient ; sinon, nous n’aurions pas eu l’Alcazar de Séville. Puis, il leur aura été nécessaire d’affirmer leur légitimité sur cette terre et notamment la supériorité de leur religion voire même de leur race, sur celle des vaincus pour éviter la contestation à venir. Pour cela, on ne pouvait se satisfaire de la mollesse d’une décoration qui vantait les délices, invitait à la sensualité  à travers la suavité linéaire de ces prismes,  de ces étoiles, de ces alvéoles  de stuc sous ces croisées de voûtes. Cet art du gynécée devenait comme trop marqué, trop référencé, trop stéréotypé  d’une époque que l’on souhaitait dépasser. Ils ont importé des modèles artistiques qui convenaient mieux à leur opinion ; dans le sens où elle ne devait rien à ceux qu’ils venaient d’étriller ; du moins le pensaient-ils. C’est ainsi qu’est apparu le gothique. Cet art implanté par la Reconquête n’a pas simplement une utilité religieuse et esthétique mais aussi une dimension militaire. Que ça soit pour la cathédrale de Séville que l’on a bâtie en lieu et place de la mosquée, ne conservant de cette dernière que sa cour à oranger et son minaret, ou celle de Cordoue, pour laquelle on a éventré la salle de prière de l’édifice religieux musulman, faisant ainsi exploser cette méditation au profit  de la morgue des curés ; l’objectif n’est pas tant la contemplation et la dévotion que l’affirmation de la vérité de sa foi sur celle des vaincus. On a donc construit des citadelles en plein cœur des mosquées afin d’asservir ces dernières en les écrasant de leur hauteur et de leur masse. Nulle part plus que dans ce pays, le gothique a perdu cette finalité de légèreté au profit de sa pesanteur. C’est donc devenu un art de la forteresse, là où les musulmans transformaient leurs bastions en foyers du sybaritisme. 

Symbolique de la coquille Saint-Jacques : entablature théâtre romain (symbole de Vénus), Alcazar de Séville, Alhambra de Grenade


Le Coryphée : (à lui-même) Je crois que nous n’aurons même pas besoin de ces Erinyes faisandées en Euménides émoussées : il fait très bien le travail seul !            
Le Chœur : Donc, la culture dans cette contrée est subordonnée à l’affirmation d’une l’idéologie.
Moi : Ce n’est pas une interrogation sur son identité mais bien une révélation de ce que l’on voudrait être. Un idéal castillan de la race qui s’impose et qui ne supporte aucune autre légitimité que la sienne. Après l’épuration ethnique qui s’était déroulée à l’égard des populations juives et arabes, il restait à écrire la légende de pureté. Cependant, même le gothique andalou, ce « moine armé » de la foi catholique, comme l’appelait Marguerite Yourcenar,  trouve à se corrompre au contact de la tradition mudéjare. Bientôt, la Giralda de Séville trouve à se marier en union mixte avec ce bastion armé accolé à ses flancs. Il fallait autre chose de plus agressif pour affirmer son identité. A défaut d’avoir la culture nécessaire à la formation de cette identité, on fait là encore appel à l’étranger pour garantir sa suprématie. C’est l’art renaissant qui sera appelé à la rescousse. Mais la Renaissance, en Espagne, se traduit surtout par son avatar baroque à savoir religieux. Si en Italie, elle se manifeste par une volonté de renouer avec son terreau de la  gréco-latinité qui est le ferment de l’Occident, tout autre est sa finalité  en ce pays. Il devient la nouvelle arme de la religion orientale et de son bras séculier : la monarchie. A nouveau, elle se charge d’affirmer l’orthodoxie de cette foi qui est en même temps le garant de la légitimité du prince, du roi et de l‘empereur. Le plus beau spécimen de ce renaissant baroque est assurément le Palais de Charles Quint à Grenade. Il a beau avoir été très influencé par quelques palais romains ou florentins, il en diffère de par la sévérité, la dureté qui en émane. Comme le soulignait, si joliment, Marguerite Yourcenar : « il n’y ressemble pas plus qu’à un homme vêtu de soie, un homme vêtu d’acier. »   Il se dresse sur la colline de la Sabika tel un roc en armure, écrasant de sa présence les autres édifices de l’Alhambra comme enchaînés à leur maître par cette volonté d’asservissement.
Dans ce pays, le Baroque prend une dimension particulière. Il est l’expression d’une religion d’épouvante dans toute sa brutalité, destiné à impressionner les masses. Les églises se couvrent de surcharge de détails, de formes, de courbes qui ne sont plus voluptueuses mais obsédantes et effrayantes. Si en Italie, on peut encore imaginer une rhétorique fondée sur une pensée qui balance entre le néant et la vanité humaine, des interrogations somme toutes religieuses ; rien de tel sur ces terres andalouses.  Il devient le vecteur par lequel s’exprime avec emphase un peuple devenu neurasthénique et qui a totalement oublié l’équilibre de l’art gréco romain. Nouveau paradoxe qui se manifestait là.  Si bien qu’au bout de quatre jours passés dans ce pays, à contempler des courbes, des arcs posés sur des colonnes et des arabesques sans autre intention que la modulation de la ligne dont la volupté sinueuse se confondait maintenant avec le caractère mortifère de la chute, j’ai ressenti une profonde nausée, un écœurement certain pour tout ce qui s’étalait sous mes yeux. Syndrome de Stendhal inversé, le dégoût pointait son nez. L’horreur, je connaissais : je n’éprouvais pas l’utilité de m’en rajouter une couche. J’avais besoin d’un répit ; d’une coupure. Mais comment échapper à ce tourment permanent, à ce sentiment oppressif qui vous envahit d’être pris au piège dans un pays qui ne cultive que l'effroi derrière chaque pierre, chaque façade ?
Le Coryphée : C’est bien fait ! Apprenez par cet exemple à ne jamais exprimer d’insolences.
Le Chœur : En prenant l’avion, pardi !
Moi : Ou en allant se taper des putes et manger quelques tapas  à Séville !

 

Place d'Espagne
Place d'Espagne
Place d'Espagne

 


Le Coryphée : Ouh ! ouh ! Voyez comment il manque de respect aux filles de Gadès !
Le Chœur : Et, ça a fonctionné ?
Moi : En d’autres circonstances peut-être ? Mais là,  je n’avais pas le cœur à ça. Je suis donc rentré me coucher ; j’étais fatigué ! 
Le Chœur : Bah ! Comment as-tu fait pour échapper à cette calamité, alors ?
Moi : En me recentrant sur l’essentiel, à savoir : Rome !
A l’origine de cette escapade andalouse, il y avait  cette interrogation : comment cette terre qui a donné trois empereurs à la Ville éternelle, a pu être aussi préjudiciable à cette dernière ? Et puis, je voulais connaître l’endroit où s’était déroulée la bataille de Munda. Que voulez-vous, César a toujours été mon héros d’enfance, avec Alexandre.  Je l’avoue, je lui consacre un véritable culte !
Avant de partir, j’avais confié à un ami les raisons qui me poussaient à me rendre en ce lieu plutôt que d’aller à Rhodes comme il avait été initialement convenu. Il m’avait déconseillé d’aller à Italica en me précisant que je risquerais d’être déçu car il n’en restait pas grand chose.  

Italica

 


Et pourtant, Italica a été le début de la réhabilitation. Certes, la cité n’a pratiquement pas été fouillée. Mais, ce fut un bonheur. Surtout après l’extravagance, l’outrance et les divagations que je venais de vivre.  Il avait plu pendant la nuit. L’air était donc chargé d’humidité alors qu’il faisait très beau, ce matin là.  Une atmosphère très agréable somme toute, où les rayons du soleil assèchent l’éther de ses vilenies. Une catharsis  en quelque sorte, qui vous réconcilie avec l’essentiel. Seules quelques riches villas ont été dégagées avec leurs  magnifiques pavements en mosaïques qui nous laissent songeur sur l’opulence de la cité. Richesse  toute relative, en comparaison avec certaines cités romaines que j’ai eu la chance déjà de visiter. On a la sensation que tout est sous terre, prêt à surgir de cette herbe  sur laquelle une colonie de canards a élu domicile. Au loin, Séville s’agite alors qu’ici le temps est suspendu dans un silence paisible. Condition sine qua non, à toute révélation du mystère tragique. Nos fêtes ne peuvent se satisfaire de bavardages, de discussions pitoyables ou d’idées misérables qui ne font que révéler « la non existence dans notre monde de l’être de l’homme ». Qu’ils parlent, qu’ils débattent, qu’ils discourent autour du néant s’ils en ont envie ;  là-bas mais pas ici. Que de choses  peuvent être dites dans ce silence profond qui abolit toutes les barrières. C’est sans doute pour cette raison que j’aime la solitude lorsque je me rends dans mes endroits de prédilection. L’heure est à la méditation, sur cet espace nu bordé de collines. On songe à cet enfant riant aux éclats  qui a certainement du parcourir ce decumanus en courant. On lui avait prédit l’Empire du monde et il eut le monde en héritage.  J’étais sur ses traces à quelques dizaines de siècles de distance. Mais que valent quelques dizaines de siècles, lorsque nous avons aboli le temps. Il était donc né ici, dans cet obscur municipe espagnole tout comme son père adoptif qui lui cèdera, plus tard, son anneau sigillaire de diamants qu’il tenait de Nerva. Mais si le vainqueur des Parthes et des Daces  avait bien vu le jour dans cette contrée, il n’y vécut point. Son père devenu sénateur l’emmena très jeune à Rome où il y grandit comme un Romain. Sage décision, sous son règne, l’Empire connaîtra sa plus grande extension. Rien de comparable, en revanche,  en ce qui concerne son héritier. On ne saura jamais d’ailleurs  si ce fut véritablement son choix ou s’il n’eût pas plutôt préféré un Maure du nom de Lusius Quietus comme successeur.  Fils d’un obscur fonctionnaire sans envergure, il se plut, lui, qui avait été élevé dans un pays « aux limites des ténèbres »,  où l’on ne trouve « aucune bonne statue grecque », selon Marguerite Yourcenar, à s’imaginer hellène et à vivre comme tel. En cela, il était bien ibérique ; confondant à merveille l’imagination et la rêverie avec la réalité. Il ne vit pas que l’Empire dont il était maintenant le maître était pétri d’hellénisme mais certainement pas d’hellénité. Il le gouverna avec brutalité, avec la morgue que ses origines lui léguèrent. On voulait un Romain, ce fut un Espagnol qui se prenait pour un Grec. C’est sous son autorité que la puissance de la Ville éternelle commença à décliner avant qu’un autre Espagnol, Théodose, ne vint l’assassiner.
J’avais pris avec moi, pour cette escapade, les Mémoires d’Hadrien  de Marguerite Yourcenar. Ce livre, je l’avais découvert à l’adolescence et il n’a jamais cessé de me suivre, depuis. En parcourant ces lieux, mon attention se porta sur la brisure de la tranche qui avait été laissée par la gamine lorsqu’elle avait essayé de le lire. Je sus ainsi qu’elle avait atteint le tiers de l’ouvrage, environ. Je dis essayer parce qu’il est difficile de penser que l’exercice auquel elle se livra puisse d’une quelconque façon ressembler à de la lecture. Je me remémorai, en souriant, cet épisode où dans un bar de Delphes, je me suis plu à la voir souffrir affectueusement d’un désintérêt certain, tout en parcourant ces pages qui avaient revêtu pour l’occasion les affres de l’ennui. Torture indicible, qu’elle s’auto-infligeait pour celle qui ne rêvait que de zombies, de vampires et de mangas. Le supplice fut sévère, ai-je pensé alors. Bon, depuis j’ai découvert qu’elle ne savait pas lire ; ce qui m’a rassuré un petit peu.
Le Coryphée : La bave du crapaud n’atteint pas…
Le Chœur : l’analphabète ?

Le Coryphée :  …la blanche colombe ! Espèce de perfides chiennes scélérates à l’esprit dégénéré!
Le Chœur : Chiennes peut-être ? Mais puissions-nous être reniflées par le Céleste Ti-Poune à l’auguste semence. 
Moi : Soyez magnanimes avec elle ; elle n’est pas responsable ; surtout après avoir vu ce que je vois. L’amphithéâtre d’Italica est d’une rare beauté. Se dressant, aujourd’hui, au fond d’un creux bordé de talus sur lequel se dressent les cyprès et les pins, on entend au loin sa clameur qui émane de sa maçonnerie massive. Une vraie merveille ! Nul doute, qu’il était  le fruit de largesses princières. Je me mis en quête du théâtre de la cité, espérant y découvrir un monument de la même veine. Cependant, ce dernier était fermé au public. Déçu et désappointé face à ces deux chevaux attachés au bord de cette route qui ressemblait bien, tout de même, à une décharge, je n’avais guère l’envie de retrouver l’Espagne. Il me fallait de la ruine ; je voulais du Romain.        
Le Chœur : Où peut-on trouver dans ce pays oublié des dieux, ce saint Graal de la ruine ?
Moi : A Mérida, bien sûr !
Les Romains avaient coutume d’installer leurs vétérans dans des colonies aux confins de l’Empire afin de surveiller les peuplades belliqueuses. Ce fut le cas pour Italica qui fut le résultat de la Seconde Guerre punique et de la nécessité pour Scipion l’Africain d’installer ses légionnaires afin de surveiller le pays. Avec le temps, la colonie prospéra ; toutes proportions gardées, cependant. Italica resta une petite cité provinciale loin des grands centres culturels et intellectuels de l’époque. Les ressortissants de ces municipes devaient passer pour de fieffés ploucs lorsqu’ils se rendaient dans la Capitale. Sénèque ou Lucain tout comme Trajan eurent la chance de grandir à Rome et non en Espagne. Il y avait une autre de ces colonies fondée par Auguste pour sa dixième légion afin de contrôler la Lusitanie toute proche. Sa renommée dépassait et de loin celle qu’avait acquise Italica. Située à deux cents kilomètres de cette dernière, il ne me fallut pas longtemps pour me convaincre de faire le voyage.
Le Chœur : En vélo ?
Moi : Non ! avec la pente, les cyclistes étaient proscrits. Rendez-vous compte, ils auraient pu être responsables des excès de vitesse.  

 

Mérida


Mérida est une ville aujourd’hui qui a bâti toute sa notoriété sur ce patrimoine historique et qui sans cela n’existerait déjà plus. Pourtant, s’il n’y avait pas eu ce théâtre, je ne suis pas sûr qu’elle en aurait valu la peine. Son théâtre seul vaut le déplacement. A ce jour, c’est l’un des plus beaux que j’ai vus. Son mur de scène est moins complet que celui d’Orange mais indiscutablement plus raffiné. Une merveille ! Combien de temps suis-je resté dans cette enceinte ? Une éternité sans doute. Moment de profond émerveillement, de recueillement aidé d’une pièce d’Eschyle que j’ai eu le bonheur de pouvoir relire dans son enceinte déserte. C'en était fini de toutes ces arabesques inutiles, de toutes ces courbes hideuses, de toutes ces voûtes portées par des colonnes, de tous ces nibars qu’on me présentait comme merveille de la finalité artistique. Ici la beauté retrouvait un sens. Et pourtant, ce n’était qu’un théâtre romain parmi d’autres. Occasion de vérifier aussi, en osant la comparaison, les emprunts successifs qu’avaient faits les civilisations postérieures. La dentelle de pierre chère à l’art islamique n’était certainement pas son apanage mais trouvait ici à être taillée dans le marbre au lieu d’être de vulgaire moulages de stuc. Nous retrouvions l’harmonie, le rythme et surtout la dissonance. L’entablature était sublime, les colonnes qui supportaient l’architrave étaient divines aussi bien dans les proportions que dans leur aspect final. Le soin du détail, la précision de l’exécution, tout concourait à l’enthousiasme. Je revivais !  Sans doute, ce jugement dithyrambique est il quelque peu altéré par les quantités impressionnantes de mièvreries  auxquelles je fus soumis auparavant mais le soir, lorsque je suis rentré à l’hôtel, pour la première fois, peut-être, depuis que j’étais arrivé dans ce pays, j’avais l’impression que cette journée avait été extraordinaire.
Pourtant au moment de m’endormir, cet extrait des Mémoires d’Hadrien que j’avais lu à Italica me revint à l’esprit. L’auteur avait placé dans la bouche de son héros, la pensée suivante : «  Un être grisé de vie ne prévoit pas la mort ; elle n’est pas ; il la nie par chacun de ses gestes. S’il la reçoit, c’est probablement sans le savoir; elle n’est pour lui qu’un choc ou qu’un spasme. Je souris amèrement à me dire qu’aujourd’hui, sur deux pensées, j’en consacre une à ma propre fin, comme s’il fallait tant de façons pour décider ce corps usé à l’inévitable. »
Cette nuit-là, j’ai dormi sereinement. Les cimetières avaient cessé de me faire peur et les morts de me hanter.  Ti-Poune n’avait-il pas fait un gros pipi sur l’appendice de l’épouvante pour me rassurer ?
Le Coryphée : Comment as-tu pu dormir sereinement alors que ton esprit boursouflé de suffisance ne cesse d’outrager notre guide suprême, sœur de la konnaissance, sublime Conducătoresse de la pensée universelle. Frémis d’horreur, inculte, la demeure d’Hadès était encore trop bonne pour toi. Tu pourriras sans sépulture…
Moi : et je viendrai poursuivre perpétuellement  ta cliente ?
Le Coryphée : euh…
Le Chœur : Si nous ne sommes que de fidèles interprètes des sorts, si nous pouvons nous fier à notre implacable jugement, nous pouvons d’ores et déjà vous augurer la venue proche de Diké. Tremblez, mortels impertinents ! Lourd est son sceptre pour ceux qui ont souillé la juste mesure. Déjà, nous entendons le réveil de la Vengeance maîtresse aux pieds d’airain et j’ai bon espoir que ce présage atteigne les coupables.
Le Coryphée : Ah enfin ! il était temps !
Le Chœur : Mais dis-nous, nous qui connaissons quantité de rivages ténébreux mais pas celui-ci, qu’y a-t-il de bon à garder sous de tels cieux qui n'ont pas connu les dieux?

 

 

 
La Giralda et la Cathédrale de Séville
L'Alcazar de Séville
Cathédrale de Séville

 


Moi : Séville est un joli décor qui devrait plaire aux âmes romantiques. J’ai aimé me promener dans ses rues et déambuler dans ses jardins reposants. C’est peut-être ce que j’ai préféré le plus d’ailleurs dans ce séjour : les jardins. Ceux de l’Alcazar de Séville sont fantastiques et j’ai même aimé cette galerie baroque qui s’avance pour se perdre dans la végétation ; comme engloutie par elle (comme quoi, je ne suis pas totalement hermétique à tout ce qui est baroque). Hérités des Arabes, cet art du jardin et surtout cette science de la gestion de l’eau qui l’accompagne, ils l’ont préservée pour notre plus grand bonheur. Mais comme j’ai un esprit pervers je me suis plu à imaginer que ceux qui ornementaient les palais du Palatin ou ceux qui agrémentaient la Villa d’Hadrien à Tibur ou  quelques autres édifices thermaux ou forums ne devaient pas être sensiblement différents de ceux que je voyais ici. Cependant, je n’ignore pas non plus que ces jardins sont originaires de Mésopotamie et que les Arabes, peuple rude du désert, ont été directement imprégnés par cet art de la douceur. C’est sans doute ce qui manquait tant aux conquérants castillans : ce contraste qui permet la nuance.  J’ai aimé me retrouver dans les jardins de Murillo tout contre la muraille de l’Alcazar. Assurément, ce sont ceux que j’ai préférés (après ceux de l’Alcazar bien entendu).

Pour ce qui est de Murillo, la maison qui porte son nom, n’est pas un musée érigé à sa gloire mais à celle du flamenco. Benoîtement, je me suis dirigé alors  vers L’Antigua Hospital de los Venerables qui proposait une collection permanente sur Vélasquez. Mal m’en a pris : ce fut une déception ! Une quinzaine de toiles y sont exposées dont seules quatre ou cinq sont effectivement de Vélasquez et un de Murillo. Difficile, après la peinture flamande ou italienne, de trouver de l’intérêt à ce que j’ai vu. De toute façon, la peinture espagnole et notamment l’école sévillane ne m’a jamais transporté mais plutôt ennuyé de par sa platitude (c’est un avis tout personnel). J’ai bien entendu aussi aimé les palais de l’Alhambra dominés par la Sierra Nevada enneigée : une carte postale ! Cependant, tous ces monuments figés dans leurs stucs témoignent de l’intransigeance et de la violence des passions. La culture de ce pays est marquée par son intolérance, par ses autodafés permanents et par sa brutalité. Qu’est ce qui fait qu’un pays périsse jeune, se demande-t-on ? Les traditions et les coutumes d’une population sont assurément la sève d’une nation. Mais que se passe-t-il lorsque celles-ci sont réglementées par une autorité supérieure qui impose de manière virulente ses dogmes en étouffant la respiration d’un peuple ? Dès lors, il n’est pas étonnant que l’ardeur qui a suivi la Reconquête se soit rapidement assoupie dès que l’or facile d’Amérique qui maintenait sous perfusion cette vigueur, s’est tari. Ce baroque opulent qui avait réussi à proscrire la légèreté de l’art islamique, se sclérose. Rien ne vient régénérer cette sensibilité. La part andalouse dans cette culture ou plutôt dans le modèle de civilisation qui nous est présenté, est assez restreinte et ne se borne qu’à quelques variations, comme le notait déjà  Yourcenar. C’est plutôt un étalage idéologique imposé d’en haut et qui assomme littéralement les individus qui subissent son influence. Ils ne sont plus invités à vivre et à réfléchir par eux-mêmes  mais à obéir à des spéculations orientales qui leur infligent une vision du monde tout en les maintenant dans un état d’immaturité et d’infantilisation avancée. Nouveau paradoxe latent de cette dialectique religieuse, politique et culturelle fondée sur la reconnaissance du soi-disant libre-arbitre et qui au final propose de si lourdes chaînes qu’elles empêchent quiconque de se redresser et d’affronter son existence debout. A peine nés, nous sommes préparés à notre tombeau, sans que nous ayons eu le temps de nous interroger sur la nature de celui-ci. Les lourdes pierres des pyramides égyptiennes sont simplement devenues des abstractions d’un couchant qui nous engloutit. Qu'elle soit juive, musulmane ou chrétienne, ce sont trois têtes jalouses de la même hydre monothéiste qui se sont affrontées ici avec  la même intransigeance dans l’application rigoureuse de leur délire métaphysique. Les uns arborent d’hypothétiques jardins des Hespérides comme des enfants à qui l’on fait miroiter des manèges enchantés ; les autres, les souffrances qui leur sont associées pour y parvenir si l’on s’écarte de la ligne blanche de la Règle brandie par les troisièmes. Quant à ces derniers, ils se réservent le droit du copyright. C'est étonnant, cette contrée a surtout été chantée par ceux qui en ont été chassés. Les yeux fixés sur un horizon qui n’est qu’une illusion, ils occultent la réalité qui est devenue émotion, pour mieux appréhender ce qui n’a été que le songe d’un paradis perdu. Vision romantique d’un soi-disant âge d’or qui se traduit par la frustration d’une obsession. Mais le véritable âge d’or de ces espérances, c’est la sécheresse culturelle à laquelle ils nous ont accoutumés depuis. Dans ce Couchant qui n’a pas connu Apollon, tout n’est que décor et apparence : une chimère en quelque sorte.  L’Espagne plus que tout autre pays européen est demeurée étrangère à des pans entiers de la culture humaniste classique.  Parbleu ! mais c’est Disneyland sur Guadalquivir !

 

 

 

 

 

 

 

1 Caesaris Augustis lascivos, livide, versus
sex lege,qui tristis verba latina legis :
« Quod futuit Glaphyran Antonius, hanc mihi poenam
Fulvia constituit, se quoque uti futuam.
Fulviam ego ut futuam ? quid si me Manius oret
pedicem, faciam ? non puto, si sapiam. » -
“ Aut futue, aut pugnumus” ait. – « Quid quod mihi vita
carior est ispa mentula ? Signa canant ! »
Absolvis lepidos nimirum, Auguste, libellos,
qui scis Romana simplicitate loqui.         

Ces six vers licencieux de l’empereur Auguste,
Lis-les, homme envieux qu’assombrit la lecture du franc –parler latin : 


XL,20. Martial ou l’épigramme obscène trad. Serge Koster ed. La Musardine