Escapade romaine

Jeudi 27 octobre 2011

Partie 1

Une exposition à Rome qui réhabilite Néron ! Parbleu ! il y a des mots qui réveilleraient même un mort.

On se précipite mais des éléments extérieurs viennent contrarier vos projets. On cherche à louer un pédalo dans l’urgence. Et l’on nous déconseille très vivement d’attaquer la haute mer avec ce type d’embarcation. Soyons fou ! s’exclame-t-on  il y en a bien qui traversent l’Atlantique ou le Pacifique à la rame pourquoi pas moi ?  A la force du mollet, ça devrait le faire, non ?  insiste-t-on.   A défaut du pédalier, donnez moi une planche à voile et je surferai jusqu’à Civitavecchia, voire même jusqu’à Ostia. Qu’importe la pertinence de notre argumentation, bientôt on se heurte à un mur d’incompréhension que même la puissance de déflagration de la cause ne semble pas atteindre. Rendez-vous compte ! Néron réhabilité !  lance-t-on dépité. A défaut des embruns et de l’air pur du large, on se rabat sur les bétaillères bleues et jaunes dont on s’était juré de ne plus jamais se servir. Seulement voilà, en cette période estivale, elles sont les seules encore à pourvoir accueillir notre présence. Pourtant, ne dit-on pas qu’il ne faut  jamais prononcer les mots : « fontaine,  je ne boirai jamais  de ton eau » ? Là aussi, j’ai du ravaler ma fierté et toutes mes convictions antérieures mais pour Néron que ne ferions-nous pas ?
Me voici donc en route, par une fraîche matinée aoûtienne, pour un aéroport perdu dans la campagne picarde, loin de tout et surtout à quatre vingts kilomètres de mes fraisiers, vérifiant ainsi une fois de plus l’adage selon lequel, tous les chemins mènent à Rome. Seulement voilà, malgré le fait de s’être levé à des heures qui n’existaient même pas sur le cadran du réveil, d’être parti sans même avoir eu le temps de prendre un café et d’être arrivé au beau  milieu de nulle part, dans  les champs, l’esprit boursouflé  quelque peu, comment dirai-je, embrouillé, ne suffisent pas à me faire perdre ma bonne humeur. Pourtant,  l’objet volant identifié (pour la sténo OVI), autrement appelé un aéronef par les linguistes chevronnés, n’était pas encore localisé dans notre espace aérien
proche et même lointain, si j’en crois la qualité du retard qui sera le nôtre. Nous attendîmes sagement dans la salle d'embarquement sur un des nombreux sièges prévus à cet effet. L’heure officielle du décollage étant maintenant dépassée et l’avion (qui n’est que le synonyme de l’aéronef auparavant usité) étant toujours perdu dans le ciel européen à la recherche du bon champ où atterrir, nous décidâmes de tuer le temps en nous préoccupant de notre environnement immédiat. L'aérogare se remplissait à mesure que notre conversation avançait. Soudain, notre intérêt pour Iamblique ou Libanios se trouva reléguée en second plan par rapport à une interrogation qui devint au fil des secondes qui s'égrainaient, de la plus haute importance. Est-il possible, qu’ils aient, eux aussi, rendez-vous avec le Prince ? Une interrogation entraînant inéluctablement une autre question, nous nous mîmes à douter, à la vue de cette foule qui grossissait sans cesse, que tout ce beau monde puisse trouver une place à l’intérieur d’un fuselage même rentabilisé dans ses moindres recoins. L'avion n'était toujours pas annonçait alors que la queue devant la supposée porte d'embarquement ne cessait de grossir. Alors, aux grands maux, les grands moyens : "Tu te rappelles la fois où ton avion a atterri avec un moteur en feu - lance-t-on avec une certaine désinvolture?"« Oui, mais c'était à Charleroi : ici nous sommes en France" s’entend-t-on répondre, comme justification. !  Il faut une certaine dose d’abnégation pour garder son sérieux dans un environnement où curieusement l’ambiance s’est brutalement alourdie depuis quelques secondes. "Remarque, insiste-t-on, en février, nous avons eu un problème de train d'atterrissage. Mais rien de grave, nous avons réussi à nous poser sans encombre!"On se dit à cet instant, qu’avec un peu de chance, on n’aura pas besoin de faire la queue pour avoir une place. Nous  hésitons, par excès de bonne conscience sans doute, à donner le coup de grâce. La panique est proche. Nous pouvons presque entendre à haute voix les pensées qui fusent à travers toutes ces têtes en pleine confusion qui tentent désespérément de minimiser l’information.  « Vais-je laisser, grand-mère, monter à bord ? Ne serait-ce pas plus judicieux de mettre les enfants à l’abri, quitte à renoncer à mes vacances ? » Ah ! le courage, c’est fou ce que l’on est capable de faire au nom des enfants !  Ou au contraire : «  ne vais-je pas pousser la belle-mère à l’intérieur et prétexter que j’ai laissé le lait sur le feu ? »  Absolument époustouflant tout ce que l’on peut entendre, lorsqu’on se force à écouter ! Si, on leur parle de la panne sèche au-dessus de la verte campagne irlandaise, à coup sûr nous risquons le sauve qui peut général  et l’émeute qui en découle, se dit-on plein de scrupules. Nous hésitons… Seulement voilà, dans cette lutte sans merci pour l’entretien avec le prince, seuls les plus forts iront voir Néron. Alors, le doute qui nous avait un bref instant interpellé, s’évanouit presqu’aussitôt devant la nécessité. Nous nous apprêtâmes à balancer une nouvelle volée de bois vert, lorsqu’une agitation soudaine se fit sentir à la porte devant  laquelle s’était formée la queue pour notre destination. Nous avions, à ce moment là, plus d’une heure de retard. Quand soudain, on annonça à ces personnes, dont certaines se tenaient debout stoïquement depuis plus de deux heures, dans une sorte de remake hyper réaliste de  On achève bien les chevaux  que la bonne porte d’embarquement n’était pas celle où ils se trouvaient mais celle qui était juste à notre droite. Comme par magie, au même instant, l’appareil tant attendu vint se positionner juste devant nous.  D’un coup, nous assistâmes à un mouvement de foule impressionnant, où nous vîmes au starter de l’hôtesse, la multitude se précipiter à l’autre bout de la salle d’embarquement tirant ou devrais-je plutôt dire trainant, par la main, dans leur migration empressée et forcée leur bagage et leur progéniture vociférante. Spectacle impressionnant, saisissant à souhait ! A croire que tous ces gens craignaient pour leur place. Nous n’étions donc pas les seuls à nourrir cette inquiétude, se dit-on médusé. Justifiant, après coup, les procédés pas très catholiques que nous eûmes à devoir usité et dont nous n’étions pas bien fiers, nous en convenons, mais qui pourtant nous amusèrent follement. Dans cette redistribution complète des cartes, le Christ avait dit «  les derniers seront les premiers » et les mânes de Néron l’entendirent. Si bien que nous n’eûmes qu’à nous lever pour être à notre place.
Ayant révisé le plan de vol de notre avion, je suggérai  que l’on se mette à droite dans l’appareil. Parmi tous les inconvénients endurés, le seul avantage de décoller si loin de Paris était qu’on atterrissait à Ciampino. Or, je savais que pour nous poser sur cet antique aérodrome romain, nous étions obligés de survoler Rome à basse altitude, ce qui était une véritable bénédiction. C’était la première fois que j’empruntais cet itinéraire. Toutes les autres compagnies, excepté la compagnie orange, pour quelques mois encore, atterrissaient à Fiumicino. Et le spectacle fut à la hauteur de mon attente. Notre route fut beaucoup plus à l’Est qu’à l’accoutumée. Nous nous en rendîmes compte, lorsqu’au lieu de survoler le lac de Genève, ce fut celui de Neuchâtel, que nous prîmes, sur le moment, pour le lac du Bourget. Corrigeant rapidement notre erreur, nous reconnûmes le Tessin suisse et ses glaciers majestueux avant d’arriver au-dessus du lac de Locarno. Et là, comme par miracle, quelques secondes plus tard, nous étions au-dessus de Milan où nous reconnûmes très distinctement un certain nombre d’édifices et de lieux que nous avions l’habitude de parcourir à pied parmi lesquels la cathédrale et  la gare. La traversée de la plaine du Pô est ici très rapide. Les vastes méandres du fleuve se détachent facilement de la campagne surchauffée. Nous l’atteignîmes avant de le dépasser à la hauteur de Plaisance. Si bien que le premier affluent qui se jeta dans ses eaux, en amont de la ville ne pouvait être que la Trébie. Occasion de réviser notre histoire romaine et de nous remémorer la première déculottée qu’Hannibal infligea aux légions de Sempronius et de Scipio, sur ces rives. Nous pûmes presque deviner le camp romain et celui du Carthaginois. L’itinéraire emprunté était un véritable livre d’histoire à ciel ouvert. Au pied des Apennins, nous fûmes à nouveau perdus. Quelques minutes plus tard, nous savions que nous devions être au-dessus de la Toscane. Mais impossible de nous localiser précisément. Pourtant, le temps était clair, aucun nuage et les cités apparaissaient avec une netteté sans pareil. Au loin, la côte tyrrhénienne se détachait. Nous essayâmes désespérément de nous servir de cette dernière comme point de repère mais rien n’y fit. Nous crûmes reconnaître Pise. Des suppositions certes, mais peu de certitudes vinrent couronner notre recherche. Ce n’est que lorsque nous fûmes amenés à survoler le lac de Trasimène que tout redevint clair. Nous étions alors en Ombrie, à proximité de Pérouse qui devait se situer de l’autre côté de l’appareil.  A nouveau, nous eûmes rendez-vous avec Hannibal. Occasion aussi, de se remémorer  la description pas très précise que faisait Polybe du lieu où se déroula la bataille. Nous cherchâmes un endroit resserré entre le lac et le relief accidenté. Sachant pertinemment que le rivage de ce dernier avait pu changer aux cours des siècles, nous tentâmes malgré tout, devant cet anneau aquatique, de déterminer un lieu que les historiens avaient renoncé à localiser précisément. A charge pour nous de trouver à travers ce paysage qui défilait au dessous de nous, quelque chose qui s’en approchait. Il nous fallait, je pense, permettre à notre esprit de matérialiser sur un endroit des récits pour leur permettre de trouver un décor adéquat.  C’est ainsi que pendant le bref instant de ce vol, le lieu choisi incarnera le brouillard, la cavalerie numide et les cris des malheureux qui se noient. A partir de là, nous amorçâmes notre descente avant de virer à droite. Déjà, le Lac de Bracciano se dévoilait à notre regard. C’est au-dessus de celui-ci que les vols qui ont pour destination Fiumicino sont mis en attente avant d’être intégrés dans le circuit d’approche finale. La descente s’accélère et brusquement apparaît le pont Milvius : l’excitation est à son comble.

Pont Milvius

A peine, avons-nous le temps de nous en remettre que le Pincio et la coupole du Vatican qui s’élève au-dessus de la place Saint Pierre se dévoilent dans toute leur splendeur. Ensuite, tout va très vite : Termini, les Forums devant lesquels se dresse le Colisée se succèdent.

 
Rome vue du ciel
 
Rome vue du ciel

 

Et puis, c’est le tour du  Palatin, du Circo Massimo et du Tibre mythique qui se découvrent. On regrette à cet instant de ne pas avoir pris son appareil photo avec soi et de l’avoir laissé dans son bagage. Le spectacle est superbe et il vaut les quatre-vingts kilomètres de car, le réveil à cinq heure du matin et le retard supporté. Nous étions à nouveau chez nous. On vire encore légèrement sur la gauche pour nous aligner et nous sommes au-dessus de Cinecittà. Au loin, le quartier caractéristique de l'EUR apparaît.

 

 
Rome vue du ciel
 
Rome vue du ciel

 

Les volets sortent, le fuselage frissonne, les vibrations vont en s’amplifiant  tandis que l’on relance les moteurs. Curieusement, le silence se fait à l’intérieur de l’appareil. Comme si, l’inquiétude trahissant une angoisse masquée d’un danger impalpable rejaillissait à travers ces instants clefs. Nous passons au-dessus de l’hippodrome qui jouxte l’aéroport : la piste est maintenant à quelques centaines de mètres devant nous. Moins d’une dizaine de secondes plus tard, les roues touchent le bitume. Les spoilers se déploient,  avant  une violente décélération accompagnée  du vrombissement des réacteurs. Nous sommes arrivés. A nouveau, les bavardages accompagnés de maints sourires apaisés  reprennent comme pour soulager la tension qui s’était créée précédemment.
A peine l’avion s’est-il immobilisé que nous assistons à un mouvement de foule. Nul doute que les dirigeants de ces compagnies low cost comptent particulièrement sur cet instinct grégaire,  de vouloir sortir le premier, afin de rentabiliser au mieux l’évacuation de l’appareil afin qu’il puisse charger, au plus vite sa nouvelle cargaison. Quoi qu’il en soit, nous n’eûmes pas beaucoup à attendre avant, nous aussi, de pouvoir poser le pied sur le sol de notre Latium adoré. La première impression fut pour le choc thermique qu'il falut encaisser. Nous avions quitté Paris, avec une température qui oscillait autour de la vingtaine de degrés ; nous arrivions à Rome avec un thermomètre qui flirtait avec les quarante degrés. Inutile de dire que cette bouffée d’air chargée de chaleur qui nous enveloppa, nous mit définitivement dans l’atmosphère de cette cité. De mémoire, je n’ai jamais connu de climat  plus clément, en cette fin de mois d’août. Ciel bleu, désespérément azur sans le moindre nuage et canicule semblaient là encore être au programme.

De toute manière, nous n’eûmes guère le temps de nous appesantir sur ces questions climatiques que déjà nous étions pressés de rejoindre la Ville Eternelle afin de préparer notre entretien avec l’empereur. Dès lors, nous ne perdîmes pas un instant. Enfin si !  nous fîmes deux brefs arrêts : l’un au comptoir de la vente des billets de bus ; il est vrai que nous aurions pu frauder afin d’aller encore plus vite et l’autre au guichet de l’office du tourisme afin de récupérer un prospectus qui me fit sourire, sur la représentation annoncée de tragi-comédies shakespeariennes à la Villa Borghèse. C’est bon, pensais-je, les augures sont favorables ; les dieux sont avec nous. J’ai observé le vol sournois des tomates dans ma tête, elles sont dans la bonne direction, en ai-je conclu : nous allons rire ! Comme tout bon Romain qui se respecte, il ne saurait y avoir de vérité sans une part de métaphysique. Le vol des étourneaux ou des tomates sont donc tout aussi nécessaires que les grands discours sur l’Etre ou sur le monde. Huit euros l’aller-retour entre Ciampino et Termini, c’est moitié moins cher qu’un aller simple entre chez moi et Orly. A ce prix là, j’ai tout intérêt à délaisser Fiumicino pour cet aéroport certes plus petit et plus rustique mais infiniment plus rapide. Seulement voilà, il faut avoir le courage et l’abnégation de se rendre, à l’aube ou tard au crépuscule, le soir,  dans les champs de Picardie, au milieu des pommes de terre et autres tubercules pour embarquer. Quinze minutes après avoir posé les pieds sur le tarmac romain, nous étions dans le bus impatient qu’il démarre alors qu’il était vide. « Fouette cocher ! lancions-nous en cœur à notre aurige de circonstance, fais marcher ton char, nous sommes attendus au Palatin !  » Pourtant, ce dernier devait trouver plus judicieux de bronzer à l’ombre de son car que d’écouter nos judicieux conseils pleins de sagesse.  Ce n’est pas faute d’avoir manifesté notre mauvaise humeur devant cette nonchalance toute italienne de vouloir désespérément rester sur un parking alors que nous étions sagement assis dans son car à attendre qu’il démarre.  Rien n’y fit. Ni la peur des lions, ni les provocations diverses et variées de notre part sur l’origine régionale de notre chauffeur, ni les plaisanteries pas toujours du meilleur goût, je vous l’accorde, ne purent lui faire abandonner l’idée de partir à l’heure. Nous essayâmes alors de le prendre par les sentiments, en lui disant qu’il avait quelque chose de hautement subversif que de partir sans ses clients et qu’à coup sûr, il passerait pour un héros aux yeux de ses collègues dans cette nouvelle forme de contestation que pouvait revêtir son action. « Es-tu bien payé, camarade ? N’as-tu pas quelques revendications à faire valoir ? Les exploiteurs profitent toujours de la division entre les travailleurs pour ne pas leur payer le seizième mois. Regarde, les Grecs, eux, ils l’ont depuis longtemps ! » Nous essayâmes d’en appeler à sa fierté toute romaine : « es-tu sûr de valoir moins qu’un Grec qui a ruiné l’Europe ? »  Nous étions même prêt à lui chanter l’Internationale, la main sur le cœur pour peu qu’il fasse avancer son  beau carrosse.  Mais il choisit de rester sourd à tous nos développements pourtant pleins de bon sens. Si bien que nous fûmes amenés à nous interroger si nous ne nous étions pas trompés sur le camp politique de notre interlocuteur. « Tu te rends compte camarade, que Mussolini devait toute sa notoriété au fait qu’il faisait arriver les trains à l’heure ! Que dirions-nous de Berlusconi, s’il faisait arriver les autocars avant l’heure ?  A coup sûr, ton œuvre resterait pour la postérité. Malheureusement, nous étions tombés sur une sorte d’incorruptible, un janséniste du volant, un puritain de la pédale qui ne voulut point entendre nos arguments audacieux. Nous nous rappelâmes à regret, le temps où nous avions réussi à convaincre, sans aucun mal,  un de ses collègues qui assurait la liaison entre Tiburtina et Fiumicino, tard dans la nuit, de faire le trajet le plus vite possible parce que nous avions oublié quelque peu l’heure. Nous avions eu, à l’occasion, la peur de notre vie ; surtout lorsque notre bel autobus, sur l’autoroute, se mit à doubler les voitures. Désespérés nous finîmes par employer des mots qui fâchent, en lâchant un : « fonctionnaire » de dépit. A cet affront, il répondit sans  se démonter qu’il y avait une station de taxi à proximité, si nous le désirions. C’était petit et mesquin. Entre-temps, nos happy few de la bétaillère bleue et jaune commençaient à nous rejoindre alors que nous les voulions sur le trottoir. Résignés, nous occupâmes notre temps à tenter de joindre notre correspondant qui devait nous héberger pour lui signaler notre imposant retard. Cependant, n’ayant moi-même plus de portable depuis mon séjour sévillan, je reportai tous mes espoirs sur mon camarade de voyage qui avait trusté son superbe Iphone pour une non moins superbe tablette multimédia. Il n’était pas peu fier de l’exhiber mais il n’avait pas cru bon de devoir ajouter l’option internationale dans son forfait. Si bien que nous nous sommes retrouvés  quelques peu isolés. Ach, la technologie ! Qu’importe, il nous en fallait beaucoup plus pour perdre notre bonne humeur. Quoiqu’il en fût, nous finîmes tout de même par quitter ce parking et prendre enfin la direction de la Ville Eternelle.

 

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Via appia antica
Via appia - Tombeau
Tombeau de Cecilia Metella


L’itinéraire proposé en bus pour rejoindre le centre de la métropole était une mise en bouche de premier ordre. Nous longeâmes l’antique Via Appia. Occasion d’admirer de loin  la Villa dei Quintili, puis celle de Maxence que jouxte son cirque mais aussi de se souvenir que nous avions pratiquement fait à pied, avec Ti-Poune, dans sa quasi intégralité, le chemin qui nous mène de la porta San Sebastiano à Ciampino. J’ignorais que nous avions été si loin. A proximité du tombeau de Cecilia Metella, nous entrâmes à proprement parler dans le tissu urbain de la cité et nous perdîmes de vue notre antique route romaine où il faisait bon se promener le soir.  Nous traversâmes la piazza dei Rei. L’excitation, alors,  monta encore d’un cran : la muraille aurélienne était maintenant toute proche. Et effectivement, quelques secondes plus tard, nous entrâmes dans Rome.

 


En descendant de l’autocar, une nouvelle question existentielle nous tarauda. Allions-nous rejoindre le Testaccio en métro ou à pied ? En métro nous n’en n’avions guère pour plus de dix minutes. Tandis qu’à pied, il fallait compter environ quarante minutes de marche.  Il est vrai que vu la qualité du retard qui était maintenant le nôtre, il aurait été très inconvenant de traverser cette auguste enceinte sans nous plier aux rituels nécessaires. Nous optâmes donc pour la tradition ; à savoir appréhender notre environnement à l’aide de nos sens tout en rendant hommage à cette cité plusieurs fois millénaire. Nous fîmes fi de nos bagages certes peu encombrants mais quant au mien, toujours très lourd et surtout fi de la chaleur insupportable qui régnait sur cette place devant la gare. De toute façon, cet endroit a toujours été très exposé. Peu d’ombre et un rayonnement qui réverbère sur cette vaste esplanade de  bitume, la rendent particulièrement inhospitalière ; surtout, si l’on ajoute à cela, les pots d’échappement des dizaines de bus qui y stationnent. Tout ceci aurait pu en décourager plus d’un mais certainement pas les légionnaires que nous étions devenus. Une fois traversée cette fournaise, nous allâmes nous réconforter aussitôt devant notre premier cappuccino. Il était temps, j’en bavais d’impatience. Quatre vingt dix centimes d’euro pour une renaissance ; cette fois-ci, c’était sûr, nous étions bien chez nous. Il vrai qu’à côté des quatre euros cinquante du matin, qui pouvait même faire passer pour bon marché le verre d’eau du robinet d’Athènes à trois euros, il n’y avait guère photo. Que dire sur cet instant d’enchantement que de goûter dans un bar quelconque de Termini à l’angle de la via Cavour, ce breuvage où se mêlent la force de l’expresso associé à la délicatesse de la mousse de lait agrémenté de pépites de cacao (Non! ce n'est pas une pub)? Un délice !

Sainte Marie Majeure - Abside - Piazza dell' Esquilino
Obélisque du Mausolée d'Auguste

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Sainte Marie Majeure

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Rapidement donc nous retrouvâmes nos habitudes. Une fois nos entrailles satisfaites, nous pûmes entreprendre notre marche. Nous avons parcouru la via Cavour, avant de bifurquer sur la gauche et de longer par la droite Santa Maria Maggiore qui occupe le sommet du Cispius. Occasion, ici, de faire partager ses goûts architecturaux et de critiquer cette lourde abside et ces coupoles sans grâce qui gâchent la vue de ce qui aurait pu être un joli palais romain ; du moins en ce qui concerne sa façade Sud et Nord-ouest. Quant à la devanture sud-orientale, qui est l’œuvre du pape Benoit XIV, elle est beaucoup trop baroque pour moi et me révulse totalement.C’est dans cet édifice, que Pauline Bonaparte a été inhumée. Stendhal compare cette basilique à un salon par la profusion de dorures et d’or que l’on y trouve. Il est vrai que l’intérieur, composé de trois nefs séparées par trente six colonnes ioniques de marbre blanc prélevées sur un temple païen donne à cet ensemble une sensation de douceur qui contraste avec la vocation première de cet édifice.

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Nef centrale
Reliquaire

L’obélisque qui s’élève Piazza dell’ Esquilino vient du Mausolée d’Auguste et il a été amené à Rome par Claude. Et la superbe colonne érigée devant l’entrée de cette église provient de la Basilique de Maxence. Elle était l’une des huit colonnes de quatorze mètres cinquante qui supportaient la voûte centrale. C’est en essayant de la transposer dans son milieu d’origine que l’on prend conscience de toute la magnificence que devait avoir ce bâtiment qui s’élève sur la Velia. C’est, aujourd’hui, une  coquille vide dont seules subsiste le squelette de briquettes de  trois puissantes voûtes.

Basilique de Maxence et de Constantin

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Une des colonnes soutenant l'arche centrale de la Basilique de Maxence
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Arche - Basilique de Maxence

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Nous avons laissé Santa Maria Maggiore derrière nous, en tournant à droite pour retrouver la via Cavour que nous avions abandonnée plus tôt.  Petit détour, qui nous fit emprunter les ruelles ombragées, plus conviviales de l’Urbs que cette grande artère rectiligne. Nous parcourûmes encore quelques dizaines de mètres sur cette avenue, avant à nouveau de lui faire faux bond en empruntant les escaliers qui nous menèrent sur la place de San Pietro in Vincoli.

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Moïse de Michel Ange
Il a bien des cornes

C’est à l’intérieur de cette église que se dresse le Moïse de Michel Ange. Mais au-delà de cette sculpture massive qui devait orner le tombeau de Jules II, ce fut l’émotion de pénétrer dans la Domus Aurea  qui nous saisit : nous étions chez Néron ! Néanmoins, nous ne fîmes que traverser sa propriété pour rejoindre les Thermes de Titus et la place du Colisée. Occasion aussi de nous demander si la partie de la villa, qui était accessible au public, était à nouveau ouverte après l’effondrement qu’elle subit, au début de ce printemps.

Domus Aurea - 2003
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Domus Aurea - 2003
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Domus Aurea - 2003
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En dépassant l’arc de Constantin je ne pus m’empêcher de penser très fortement à mon petit chien.  L’arc de Constantin a été le dernier monument que nous vîmes ensemble avant de quitter définitivement Rome ; lors de l’ultime séjour que je fis avec lui dans cette ville, il y a maintenant déjà cinq ans. C’est sans doute pour cette raison que cet arc est devenu une sorte de colossos qui perpétue le souvenir de ce petit être qui m’accompagnait partout et qui me manque terriblement…  

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Nous avons ensuite longé le Palatin en direction de la vallée Murcia que nous atteignîmes en quelques minutes. La chaleur était vive ; la transpiration était à son comble. Depuis le Colisée, nous n’avions plus l’ombre providentielle des petites ruelles protégées par de hauts bâtiments pour nous aider. Mais nous marchions le plus souvent en plein soleil. Nous avions retrouvé la circulation, le bruit, les gaz d’échappement et l’odeur du bitume qui fond. Un cocktail  pénible et explosif que nous avions déjà croisé en traversant la place de Termini et qui pouvait venir à bout même des meilleures volontés. « Un beau climat est le trésor du pauvre qui a de l’âme» avait lancé un jour, Stendhal. Quelle jolie phrase, est-on tenté de lui répondre! A son époque, il n'y avait pas le trafic routier et la pollution, rassemblés dans une étuve dont la pression était à son comble pour lancer de pareilles tournures. Rapidement, cependant, la sentence de Stendhal retrouva toute sa force. Nous étions à Rome, à côté du Septizodium, devant nous se dévoilait la porta Capena, là d'où partait la via Appia. Mais c’est surtout l’immense espace couvert par le Circus Maximus qui mobilisa notre capacité d’émerveillement. Malgré tous les séjours que nous avions déjà fait au sein de cette cité, nous observions, non sans une certaine satisfaction que notre enchantement était resté intact. Le simple fait  de songer que c’était ici, que les compagnons de Romulus avaient enlevé les Sabines, suffit à nous faire oublier les désagréments subis et nous replongea aussitôt dans nos rêveries. Nous en appelâmes à Tite Live et à Plutarque pour nous servir de cicerone.  Nous constations que des palissades avaient été élevées sur le côté courbe. Elles annonçaient la reconstruction de cette partie là du cirque. C'est précisément à cet endroit, en bas du Palatin, à l’emplacement actuel de Santa Anastasia, qu'éclata le grand incendie de 64 qui ravagea la ville et que l’on attribue abusivement, trop souvent encore, à ce pauvre Néron. On se plaît à songer à voir un jour s’élever au centre de cette courbe l’arc de Titus qui s’était substitué à celui de Stertinius. On doute que cela se réalise. Trop d’imbrications politiques et idéologiques seraient alors en jeu et l’on pressent que le courage de nos politiques se couchera devant le fanatisme d’une morale qui sied si bien à notre époque.

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Vue du Circus Maximus du Palatin

 

Nous sommes passés alors sur le côté sud-ouest du cirque face à l’Aventin et nous l’avons remonté jusqu’à mi-longueur environ. Puis nous avons bifurqué à gauche et nous avons entamé l’ascension de cette antique colline.  Est-ce bien raisonnable par une telle température que d’entreprendre cet exercice physique avec un sac d’une vingtaine de kilos sur l’épaule ? se demande-t-on, le temps d’un souffle de vent. Nous sommes arrivés tout de même en haut de cette éminence certes très essoufflés et dégoulinant de sueur par tous les pores de la peau, en ce qui me concerne, mais toujours autant ravi d’être déraisonnable. Le sommet de l’Aventin est un de mes endroits préférés. C’est ici que j’aime me retrouver, lorsque je suis seul, dans le parc Savello à côté de sainte Sabine, pour lire. Il n’aurait pas été convenable de manquer de saluer ce lieu de notre présence. Nous sommes passés devant l’ordre de Malte. Occasion de remarquer la popularité qui ne se dément pas, de ces petits utilitaires transportant certainement quelques clients de grands hôtels, désireux de découvrir à travers le trou d’une serrure, la coupole du Vatican. Maintenant que je suis au fait de la psychanalyse, j’y vois des choses qu’auparavant j’étais bien incapable ne serait-ce que d’imaginer.

Trou de la serrure de l'Ordre de Malte
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Esprit retors et pervers, me rétorquera-t-on ! Pas du tout, répondrai-je. Juste quelqu’un qui a été irradié de la lumineuse connaissance et qui ne peut maintenant faire semblant de méconnaître cette vérité refoulée. Avoir envie d’aller voir une bite, fût-elle celle de Michel-Ange, à travers le trou d’une serrure ne peut être totalement innocent.  Il faudrait, un jour, établir des statistiques sérieuses pour permettre à la science de progresser. Savoir combien d’hommes et de femmes fourrent leur œil dans le trou de cette serrure, me semble d’une très grande pertinence. Y a-t-il plus d’hommes ? plus de femmes ? et combien d’enfants vicieux se livrent à ce type de pratique ? Que fait la protection de l’enfance face à ce traumatisme en puissance ? Sans doute, faudra-t-il aussi compter, pour être pleinement exhaustif, le nombre de mouches qui virevoltent au-dessus d’un reliquat de tramezzino tombé à l’intérieur ? Nul doute que cela fera partie d’une de mes prochaines missions. J’ai déjà réservé l’emplacement où poser ma chaise. Mais de grâce, pas en été ! Voyons que je calcule : vingt minutes à quatre-vingts euros... Combien y a-t-il de vingt minutes dans huit heures de boulot effectif ? vingt quatre ! Alors vingt quatre multiplié par quatre-vingts est égal à … mille neuf cent vingt euros ! Ouah !!!! et tout ça en liquide ? Désolé, je faisais mes comptes.

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Vue du l'Aventin


A partir de cette place, nous abordons la descente de l’Aventin. Quelques centaines de mètres plus loin, nous nous retrouvons sur la via Marmorata à nouveau au milieu de la circulation. Nous approchons du but et nous pouvons nous permettre de commencer à rêver d’une douche bien fraîche, histoire de nous rassurer de la menace de l’insolation qui nous guette. Depuis Termini, nous avions parcouru trois kilomètres à vol d’oiseau. Sans doute, à ce chiffre faut-il ajouter les nombreuses centaines de mètres supplémentaires associées à notre humeur du moment. Nous sommes arrivés avec juste une petite heure de retard, fiers de nous et rejetant d’avance toute la responsabilité de cette attente fortuite sur la médiocrité des transports en commun romain. A cela, nous ne pûmes nous attirer que la bienveillance de notre interlocutrice qui partagea notre désarroi. De toute façon, que peut-on dire de plus, lorsque l’on est fraîchement maquillée, pimpante et reposée à deux ostrogoths totalement liquéfiés, complètement fondus qui ne peuvent plus s’écarter ne serait ce que d’un pouce, de la fraîcheur de la ventilation climatisée à laquelle ils se sont collés ? A coup sûr, on passerait pour quelqu’un sans cœur, à la dureté impitoyable face à deux êtres esseulés, rompus et vaincus par l’épreuve qu’ils venaient de traverser. Encore fallait-il rester raisonnable dans la contrition et éviter d’expliquer le fait de ne pas avoir pu prévenir par des télécoms italiennes en-dessous de tout, en sortant sa superbe tablette numérique comme preuve indiscutable de sa bonne foi. D’un coup, je ne sais pas pourquoi, ça manquait terriblement de crédibilité. Un petit coup de coude discret fit en sorte de calmer les velléités exhibitionnistes quelque peu maladives de mon collègue. Mais je crains fort que le mal fut commis en cette occasion. 

( Fatigué!) To be continued ...

 

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