Escapade romaine

Deuxième partie

A peine trois quarts d’heure de récupération plus tard, nous étions, à nouveau fringants, prêts à crapahuter dans les rues, sur les traces de Néron. Comment expliquer cette métamorphose ?  Certains parleront d’adaptation aux circonstances, d’autres de protection par quelques mânes néronesques. Nous étions retapés, débarrassés de mon encombrant sac qui transportait non seulement la bibliothèque impériale mais aussi quantité de chargeurs, de fils et d’objets utiles qui alourdissaient considérablement notre fardeau. Nous regagnâmes le Tibre et ses berges épiques et nous le remontâmes en longeant le bas du l’Aventin jusqu’à ce qui devait être un délicieux petit temple circulaire hellénique, sur l’antique Forum Boarium.

Le Tibre - Ile Tibérine

C’est l’un des rares monuments qui nous reste de l’époque républicaine. Ce qui le rend unique à mes yeux, c’est qu’au premier coup d’œil, on remarque que l’édifice est typiquement grec ; aussi bien dans sa conception que dans  son élévation.  Mais à mesure qu’on lève le regard, on s’aperçoit qu’un changement s’opère et vient rompre l’harmonie trouvée. Tout se passe comme si quelque chose d’étranger était venu se greffer dessus. En fait, j’ai un problème avec la partie supérieure. Non seulement, il y manque l’architrave ainsi que le toit  dans sa totalité, ce qui est gênant pour le regard et crée un déséquilibre, mais en plus il y a eu une volonté manifeste de le romaniser à travers les différentes réfections dont il a été l’objet. Si le plan respecte à la lettre les canons architecturaux hellènes, il n’en est pas moins vrai qu’on a du mal au premier abord, à en faire un tholos typiquement grec. Et pourtant, le temple semble être entièrement bâti en marbre. Les vingt colonnes qui constituaient son péristyle étaient à l’origine en marbre du pentélique tout comme les murs de sa cella.

Forum Boarium
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Temple d'Hercule Olivarius et Temple de Portunus

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Forum Boarium

Temple d'Hercule Olivarius

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Temple de Portunus

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Temple de Portunus

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Santa Maria in Cosmedin derrière le Temple de Portunus

Malheureusement, les ravages causés par les éléments ont eu raison de sa superbe et les artisans locaux n’ont pas réussi à lui redonner l’éclat de l'édifice que Hermodoros de Salamine a construit au second siècle avant notre ère. Il était attribué certainement à Hercule Olivarius, le protecteur des riches négociants d’huile, si l’on en croit la base de la statue de culte qui nous est parvenue. Cependant, le plus étonnant sur cette place, qui a été entièrement rénovée par les autorités de la ville, ces dernières années, ce n’est pas tant ce temple, ni même celui de Portunius qui se dresse juste derrière notre tholos, qui est lui aussi un des plus vieux temples romains, encore moins la jolie fontaine baroque qu’on finissait de rafraîchir derrière des barrières métalliques, ni le Forum Boarium en lui-même qui fut le premier cœur économique de la cité romaine ; non ! c’est l’incroyable queue qui se forme en plein soleil devant Santa Maria in Cosmedin.

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Là, je dois reconnaître que mon admiration pour ces gens là est restée, au fil des années, intacte. A quoi est dû cet engouement sans pareil  ?  Car il en faut, de l’abnégation, pour risquer l’insolation pour tenter d’accéder à ce monument de culture qui vaut cette patience à toute épreuve. Je fais mon coming out, depuis le temps que je viens à Rome, ces files de touristes m’ont toujours découragé  d’aller voir de mes yeux ce qu’il y avait à découvrir. Je sais, c’est mal mais que voulez-vous, tout le monde ne peut pas être aussi parfait et courageux.  Si bien que je ne peux que rapporter les ouï-dire qui me sont parvenus ici et là. Il paraît que sous le porche de l’église, il y a une bouche d’égout de marbre d’époque romaine sous forme de masque incrusté dans la paroi qui aurait la vertu de dire la vérité : on l’appelle la Bocca della Verità. Cette idole chrétienne a trouvé une utilité dans la diffusion de cette superstition en permettant d’expliquer aux commun des mortels que nous sommes  pourquoi Julien l’Apostat avait décidé de renoncer à la « vraie foi » en revenant aux cultes ancestraux. Devinez quoi ? Il avait rencontré le diable, sous les traits du dieu Mercure, qui possédait cette sculpture, et qui lui aurait ordonné de relever les autels païens en échange de l’Empire ! Cupidité, quand tu nous tiens !  N’est-ce pas merveilleux ? Plus tard, dans le même genre de registre, elle permit de démasquer les femmes infidèles ou qui désobéissent à leur mari. Quoi qu’il en soit, la notoriété de cette sculpture et intimement liée à la superstition sur laquelle s’appuie l’Eglise pour manipuler ses ouailles ; a savoir, puiser dans un cloaque pour arriver à ses fins. Belle moralité, convenons-en !  Et comme la crédulité a encore de beaux jours devant elle, nous ne sommes pas prêts de voir disparaître ces files impressionnantes de clients. Grégarité dont nous souffrons aujourd’hui car si l’œuvre archéologique en tant que telle n’a que peu d’importance, il n’en reste pas moins que l’église est construite à l’emplacement d’un édifice majeur pour comprendre l’histoire de la cité et qui semble encore accessible par la crypte du bâtiment actuel. Un jour, sans doute en basse saison, viendrai-je pour tenter d’accéder à ce sous-sol, s’il est ouvert au public ; rien n’est moins sûr avec les curés.

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Hercule Olivarius (Musée des Conservateurs)   Hercule (Musée du Vatican)

En fait, tout ce secteur qui va de l’Aventin, jusqu’au Forum Holitorium en passant par le Vélabre et le Forum Boarium est essentiel à la compréhension non seulement de la fondation de Rome mais aussi de son développement. Ce fut le premier pôle économique de la cité, lors de l’époque monarchique et  républicaine, avant que cette fonction ne soit reprise par un nouveau quartier commercial construit au deuxième siècle avant notre ère, au Sud de l’Aventin, là où se dresse le Testaccio, qui reste le meilleur témoignage de cette activité. Sans cette bande de terrain, comprise entre l’antique pont de bois, Sublicius, construit à l’endroit où le Tibre était  guéable et le portus Tiberinus situé en amont du Pont Aemilius, Rome n’aurait jamais existé. C’est  ici que cette ville-monde a été enfantée. Si la mère nous était connue depuis fort longtemps, le père demeurait énigmatique. Personne n’ignore le rôle qu’a joué la Louve et celui du fleuve dans la création de cette dernière. Habitués que nous sommes à des auto-inséminations à travers le Saint Esprit, nous en avons oublié qu’il pouvait y avoir un père. Sans doute, faudrait-il, un jour, passer la Vierge Marie par la Bocca della Verità pour connaître le fin mot de l’histoire. Le Tibre, « genitor urbis », certes ! Encore faudrait-il connaître la méthode employée.  Or, de récentes découvertes archéologiques viennent, aujourd’hui, corroborer la tradition littéraire. Il est même tout à fait vraisemblable que ce marché qui s’est développé à cet endroit ait précédé la fondation de Rome. Qui dit marché, dit peuplement ! Reste à savoir quelles étaient les populations qui habitaient cette plaine marécageuse. J’en ai une grosse idée, bien sûr. Mais mon esprit totalement boursouflé et souffrant m’empêche de la divulguer.  Rome est au carrefour de deux axes de communication : le Tibre, d’une part et cette route Nord-Sud, entre l’Etrurie et la Grande Grèce qui traversait le fleuve par son gué. Sitôt la rivière passée, nous franchissions la muraille servienne par deux ouvertures : la porta Trigemina et la porta Flumentana.

Porte Trigemina - dessin par Friedrich Polack

 

La porta Trigemina s’ouvrait à proximité du pont Sublicius, c'est-à-dire juste au Sud du Temple d’Hercule Victor (Hercule Olivarius) tandis que la porta Flumentana devait donner sur le pont Aemilius juste en aval de l’ile Tibérine, entre le port et l’entrée septentrionale du temple de Portunus. Aujourd’hui, il ne reste qu’une seule arche du Ponte Rotto, ultime vestige de la restauration du seizième siècle reposant sur les piles romaines du pont Aemilius.

Ponte Rotto
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Le temple d’Hercule Olivarius (Victor) et le temple de Portunus  devaient de toute évidence se situer en dehors de la Muraille servienne qui devait passer approximativement en lieu et place  de la fontaine baroque pour longer le fleuve et rejoindre le port. Il est d’ailleurs fort probable que cette partie-là du rempart fut détruite lors d’une crue du Tibre au second siècle avant notre ère et ne fut  pas reconstruite. A l’époque archaïque, seul cet espace urbain avait un contact direct avec le fleuve. L’immeuble d’architecture  fasciste, de très mauvais goût, situé au Nord du temple de Portunus occupe certainement les Horrea Aemiliana, les entrepôts où était stocké le blé destiné aux distributions gratuites à la plèbe. Quant à la Cloaca Maxima, construite par Servius Tullius, elle traversait cette place en son milieu avant de rejoindre le Tibre en passant entre le temple d’Hercule Victor et le temple de Portunus. L’endroit aujourd’hui n’est pas très accueillant. Il est sillonné par un ensemble de voies rapides qui ressemble fort à un échangeur autoroutier avec en prime un parking. Ce n’est pas en agrémentant de petites pelouses et de bosquets les alentours directs des petits temples républicains qu’on rendra à ce lieu le prestige qui était le sien. Il nous faudrait un Néron, du moins quelqu’un qui ait une âme d’artiste comme moi, pour supprimer ces voies rapides et cet affreux  parking, démolir certains bâtiments hideux ainsi que quelques églises inutiles qui cernent cette place afin de rendre à ce lieu sa vocation première, celle d’être un marché. En clair ce n’est pas demain la veille qu’on verra se réaliser ce rêve : « I  have a dream !»  (tiens ! je singe ma gamine)  

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Nous avons remonté, à l’ombre, la via Luigi Petroselli sur le trottoir de gauche, jusqu’au Forum Holitorium. Là encore, les vestiges de trois temples républicains sont visibles sous et tout autour de l’église de San Nicola in Carcere. C’est ici que se trouvaient les sanctuaires de Janus, de Spes et de Junon Sospita. Il est probable que celui le plus proche du théâtre de Marcellus était attribué à Janus, tandis que celui de Spes devait se trouver à proximité du Portus Tiberinus. Reste le troisième, à l’intérieur de l’église et qui devait certainement être alloué au culte de Junon Sospita. Aucun des trois temples n’est identique. Celui de Spes est un périptère hexastyle avec onze colonnes de côté. Tandis que  celui de Janus, au Nord, est un périptère sans posticum avec huit colonnes ioniques sur le long côté et deux files de six colonnes de façades. De plus, il  a conservé un de ses côtés presque intact. Il est totalement imbriqué dans le mur septentrional de l’église. En fait, malgré toute cette diversité, il m’apparut clairement que tout cet espace compris entre la zone sacrée de San Omobono et le Forum Holitorium jusqu’au Forum Boarium et l’Ara Maxima avait une certaine cohérence stylistique  même si des ajouts postérieurs sont venus se greffer sur cette matrice originelle. De l’autre côté de la rue, au pied du Capitole, se trouvait un portique dont les archéologues pensent qu'il s'agit du portique Triomphalis. C’est devant ce dernier que les cortèges triomphaux qui s’étaient formés sur le Circus Flaminus devaient passer pour aller rejoindre la porta Triomphalis ; à quelques pas de là. Il semble que cette ouverture dans la muraille corresponde aux vestiges d’un double arc quadrifons que l’on a identifié au centre de la zone sacrée Omobono (qui est exceptionnelle et pas simplement pour cette porte).

Forum Holitorium

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Colonnes du Temple de Junon Sospita

Forum Holitorium

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San Nicola in Carcere

La zone était en plein soleil. Nous avons donc renoncé à nous exposer, pour le moment et nous avons continué notre progression vers le Nord, en nous tenant sagement à l’ombre. Nous sommes passés devant la masse imposante du théâtre de Marcellus pour rejoindre le temple d’Apollon Médicus. C’est vraisemblablement devant ce temple qu’à l’époque républicaine, on construisit le théâtre provisoire en bois, avant la construction des premiers édifices en dur. Nous n’ignorons pas comment Pompée s’est permis de contourner la loi religieuse qui interdisait ce type de construction permanente en bâtissant tout en haut de son théâtre un temple qu’il consacra à Vénus Victrix, la cavea n’étant plus que les degrés d’un haut podium qui menait à la cella de son temple. Avec le Théâtre de Marcellus, on ne prend même plus la peine de dissimuler ses intentions. C’est César qui lança les travaux. Mais à sa mort l’espace était tout juste dégagé. C’est donc Auguste qui mena à terme le projet de son oncle en le dédicaçant à son neveu mort prématurément en 23 av. J.-C.  Pour l’occasion, il fallut remanier totalement le quartier.

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Théâtre de Marcellus vu du Capitole

L’exèdre Ouest de la cavea empiéta sur le Circus Flaminius et l’on déplaça vers le Nord le temple d’Apollon, que l’on reconstruisit complètement. Seuls subsiste une partie des deux niveaux parmi les trois que comptait ce monument. Il a ainsi perdu environ un tiers de son élévation initiale. Le temple d’Apollon qu’il jouxte fut un très vieil édifice, consacré en 431 av. notre ère, l’année où débuta la Guerre du Péloponnèse.

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Il fut construit à la suite d’une épidémie de peste. C’est l’Apollon grec qui est ici honoré. L’intérieur était somptueux ; d’une richesse prodigieuse. Le pavement était de marbre et la cella renfermait un véritable musée. On y trouvait des œuvres statuaires et picturales grecques de premier plan telles que l’Apollon avec la lyre de Timarchides ou des peintures d’Aristide de Thèbes. C’est à l’intérieur de ce sanctuaire que se réunissait parfois le Sénat lorsqu’il siégeait en-dehors du pomérium ainsi que dans le temple voisin consacré à Bellone. Les trois magnifiques colonnes corinthiennes, hautes de quatorze mètres, qui subsistent aujourd’hui, soutiennent un morceau d’architrave surmonté d’une frise à bucranes où s’entremêlent des guirlandes d’oliviers.

 
Temple d'Apollon - Architrave

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On sait depuis peu que le fronton représentait une amazonomachie avec une Athéna en toile de fond. Ces sculptures du Ve siècle avaient été prélevées sur un temple de Grande Grèce pour être placées ici. L’ensemble devait être superbe, malgré le haut podium ; c’est peu dire. Comme à chaque fois, lorsque nous cheminons à travers ces ruines, l’émerveillement prend le pas sur la promenade. Pour faire, ces quelques dizaines de mètres qui nous séparent du Portique d’Octavie, il nous faut de très, très longues minutes.

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En venant du temple d’Apollon, nous longeons maintenant le Portique d’Octavie. Sur le côté du passage aménagé à travers le site archéologique sont entreposés quantité de matériaux (Vestiges d’architraves, fûts de colonnes etc.) ayant appartenu vraisemblablement à ce dernier, derrière des barrières métalliques. Le Portique en lui-même a été construit en lieu et place de celui de Metellus le vainqueur des Macédoniens en 146 av. J.-C.  Il avait pillé à l’occasion le sanctuaire macédonien de Dion aux pieds de l’Olympe. C’est donc ici que l’on retrouvait les principales œuvres d’art dont des sculptures de Praxitèle et de Phidias qui avaient été emportées lors du sac de la Macédoine. Parmi elles, se trouvaient les trente-quatre statues équestres de bronze, sculptées par Lysippe, représentant Alexandre et ses officiers morts à la bataille du Granique. Il ne reste du portique que ses propylées qui donnaient sur le Circus Flaminius et  une partie de sa colonnade de droite. On sait qu’à l’intérieur de ce dernier se trouvaient deux temples républicains : celui de Junon Regina, le plus ancien et celui  de Jupiter Stator qui fut élevé par le même architecte que celui qui avait construit la Tholos du Forum Boarium, à savoir Hermodoros de Salamine. Ce temple fut le premier à être construit tout en marbre. Son emplacement est occupé par une église qu’il serait judicieux de raser afin de rendre à César ce qui était à César. Ce portique avait été offert par la sœur d’Octave au peuple romain et comprenait une bibliothèque et la Curia Octaviae. Nous avons quitté le niveau du sol romain en empruntant la passerelle à cet usage, pour retrouver la rue actuelle construite juste au-dessus du Circus Flaminius face à la synagogue.  

Portique d'Octavie
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Le Portique d’Octavie occupe la partie Nord du Circus Flaminius. La relocalisation de ce lieu, à la fin des années soixante grâce à la découverte d’un plan de marbre sévérien issu de la Forma Urbis Romae,  fut déterminante pour l’archéologie romaine. D’un seul coup, tel un puzzle, tout se remettait en place. Il est le pivot sur lequel s’articulent toutes les constructions urbanistiques du Sud du Champs de Mars. Aujourd’hui, la synagogue et le ghetto sont construits en partie dessus : encore des travaux édilitaires en perspective ! Outre, la formation des cortèges triomphaux, ce monument qui fut construit par Caius Flaminius Nepos en 221 av. J.-C. (le même qui construisit la via Flaminia) fut le centre de la vie plébéienne. Il était d’ailleurs étroitement associé et mis en relation avec les quartiers plébéiens des forums Holitorium et Boarium ainsi qu’avec l’Aventin. C’est aussi ici qu’on organisait les concilia plebis.

Maquette de Gismondi - Musée de la Civilisation Romaine - E.U.R.

C’est amusant, nous étions partis de l’appartement sans savoir où nous allions. Et pourtant, sans nous consulter, nous savions pertinemment, sans le dire, le but à atteindre, l’endroit en priorité où il nous fallait être. Comme si un pôle magnétique, nous attirait irrésistiblement vers ce lieu. Si bien, que lorsque nous avons tourné à droite vers la piazza Mattei, notre destination ne faisait plus aucun mystère. Et nous cheminâmes ainsi, à travers les ruelles du ghetto, jusqu'au largo Argentina.

Piazza Mattei
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Piazza Mattei
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Piazza Mattei
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Arrivée sur cette place, nous retrouvions  l’effervescence de la circulation. Pour une fois, nous ne nous y arrêtâmes pas. Nous la traversâmes assez rapidement ; histoire, sans doute, de ne pas perdre tout de suite notre bonne humeur en pestant contre les autorités locales. Juste un regard par dessus la balustrade de métal et de verre pour tenter d’entr’apercevoir le lieu où se déroula le drame, il y a deux mille cinquante cinq ans.

Maquette de Gismondi - Musée de la Civilisation romaine E.U.R.

 

Arrivés de l’autre côté, à l’extrémité Ouest de l’Hecatostylon et de l’angle Sud Est du Diribitorium occupé aujourd’hui par une église, nous empruntâmes la rue qui passe à la verticale du Portique des Argonautes et qui longe ce qui fut les thermes d’Agrippa. Des souvenirs de lecture rejaillirent : d'une Bibula ou d'autres élégantes venant chiner dans les boutiques illuminées de ce bazar à la recherche de quelques coupes de cristal ou plus encore, de quelques diamants jadis portés par quelques incestueuses ou reines de Judée. Nous passâmes devant la seule église gothique de Rome qui occupe exactement la position d’un temple dont l’attribution à Minerve ou à Mars fait encore débat. Quoiqu’il en soit, la place qui jouxte l’église porte le doux nom de Minerve. De toute façon, nous le saurons certainement, le jour où nous raserons cette église, se dit-on secrètement. Mais, c’est surtout le cylindre de briquettes dont le contour se dessinait derrière les voûtes thermales qui constituaient le temple de Neptune, qui attira notre attention. Quelques secondes plus tard, nous nous précipitâmes sans trop réfléchir à l’intérieur comme poussés par une force invisible. Sans un mot, nous fîmes chacun de notre côté le tour de l’inventaire, toujours aussi émerveillés par cette sphère à la beauté intacte mais terriblement oppressive qui nous envoûta comme à son habitude. Cronos avait ce fâcheux usage de dévorer ses enfants, n’est-il pas vrai ?  Le Panthéon de Rome demeure pour moi le plus beau monument de cette capitale ; sans doute, parce qu’il nous est parvenu pratiquement intact. Mais je partagerai volontiers le jugement d’Apollodore de Damas à son sujet. Peut-être, parce que je suis bien plus charmé dans mes jugements par l’influence hellénique de celui-ci. Tout a été dit à son sujet et je me garderai bien d’en ajouter.


Les regrets concernant les autres temples détruits ne font que s’accentuer à la vue de celui-ci et une boule à l’estomac se fait sentir. On pense au Temple des Dioscures sur le forum, à celui de Venus et de Rome ou au fameux Temple de Jupiter capitolin dont il  ne reste que quelques traces enfouies dans le sol. Stendhal se satisfait de  la destruction de la Rome païenne par la présence de la Rome de la Renaissance. Pour ma part, je demeure toujours autant circonspect.  Je suis loin d’être sûr qu’on y ait vraiment gagné au change. La magnificence du Palais Farnèse ne vaudra jamais le moindre portique romain et Saint Pierre n'est qu’un pâle reflet de la grandeur passée. On aura beau dépouiller de leur or et de leur bronze quelques Panthéons ou mausolées pour revêtir cette basilique afin de lui donner un éclat et un lustre qui puisse rivaliser avec l’antique religion, elle ne sera jamais qu’un cimetière dont la laideur suinte à chacune de ses travées. Quoiqu’il en soit, nous passâmes un long moment à contempler le temple que fit reconstruire Hadrien, dans ses moindres détails. Comme de coutume, le monument était noir de monde. Le bruit, l’agitation de la foule présente et cet affreux disque qui, à intervalle régulier, s’empressait de donner l’impérieuse injonction de se taire ; et ceci dans quatre, cinq langues européennes, finirent par nous convaincre que cet ordre n’avait pas d’autre utilité que de rappeler, au cas où nous l’avions oublié, le véritable propriétaire de cet espace.
En sortant, nous nous sommes un moment arrêtés sous le pronaos d’Agrippa, désormais dépouillé de son lustre d’antan au profit de quelques superstitions qui prônent la pauvreté, afin d’en  apprécier la grandeur. Deux des colonnes de granit viennent des thermes de Néron toutes proches. Coïncidence sans doute, mais même sur le plan de la proximité architecturale, nous observions une familiarité entre les deux empereurs. Hadrien a souvent été comparé à Néron de son vivant. Et le Panthéon faisait la jonction entre les constructions édilitaires que l’on devait au fils d’Agrippine la Jeune et à celles issues de la volonté du héros de Yourcenar. Pour ma part, je préférais l’extravagance de mon Julio Claudien à l’idéalisme proto-romantique quelque peu rigoureux de l’Antonin. Mon acolyte ne fut pas loin de partager ma perception. Cependant, il y avait Marguerite et son roman qui tronquait le débat.  Nous restâmes à méditer de longues minutes sur la parenté des deux empereurs tout en admirant l’élévation du pronaos qui, à l’origine, était tourné vers le Sud. Aujourd’hui, la charpente est totalement  visible à partir du stylobate et on se plaît à imaginer l’apparence que devait avoir celui-ci avec un plafond, sans doute, à caissons.

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Oculus du Panthéon
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Panthéon - Pronaos d'Agrippa   Panthéon - Pronaos d'Agrippa

Durant ce séjour, nous ne manquâmes pas de faire une escapade, au moins une fois par jour, jusqu’à ce temple. Occasion de disserter encore et encore sur la hauteur du podium qui me paraissait bien faible. Mon condisciple s’empressa de mettre cela sur l’hellénisme apparent du commanditaire. Je connaissais trop bien ce faiseur de citrouille pour trouver en cette explication un argument crédible. D’autant plus que la façade n’était pas de lui mais d’Agrippa ; un bon Romain bien de chez nous.  J'objectai donc, en m’appuyant sur Coarelli, ma bible, que l’apparence du monument était bien différente de celle que nous lui connaissons. Aujourd’hui, celui-ci  occupe le fond d’un creux surplombé par la place qui le jouxte. Or, à l’époque, c’était l’inverse. Le temple occupait une position haute alors que l’esplanade qui lui faisait face était en contrebas. Il n’était pas forcément nécessaire de construire un haut podium pour lui donner l’aspect d’un temple typiquement romain. D’autant plus que les portiques qui encadraient cette place avaient des dimensions bien plus importantes que les bâtiments qui la délimitent, aujourd'hui. Elles devaient dissimuler aux regards le tambour de la rotonde. Si bien, que la particuliarité du temple était réservée à ceux qui pénétraient à l'intérieur qui découvraient avec stupeur cette sphère grandiose. Nous allâmes jusqu’aux thermes de Néron, histoire de vérifier que la hauteur des colonnes correspondait bien à celle du Panthéon. Ces bains furent les premiers à épouser un plan autour d’un axe symétrique. Ils devinrent donc le modèle canonique des édifices de ce type construits à des époques postérieures. Devant ces thermes, au Sud, s’ouvraient les Jardins d’Agrippa qui s’organisaient autour d’une pièce d’eau encadrée sur trois côtés d’un portique. Néron organisait ses merveilleuses fêtes nocturnes que certains moralistes qualifièrent de débauches. On festoyait sur des radeaux chargés de victuailles à la lueur vive  des torches. Là, au son des flûtes lancinantes, enivrés par quelques nectars de Gaule ou d’Italie,  l’ivresse des sens parvenait à son paroxysme. Il n’était pas rare alors que les corps de jeunes gens couronnés de fleurs se mêlent à nos belles courtisanes dans la pénombre complice des bosquets. Pour nos frustrés de la quéquette, ces soirées « bunga, bunga » de l’époque étaient d’une telle indécence qu’ils préféraient y voir la marque du Malin plutôt qu’une célébration de la vie. Cette haine du corps qui les accompagne dans leurs frustrations fait les beaux jours de nos psychanalystes. Laissons-les psychoter tranquillement sur l'origine du pourquoi et du comment de leur traumatisme narcissique et profitons-en pour aller trousser à leur place l'aile de quelques guillerettes poulettes afin d'aller leur prendre quelques œufs. Mais prenons garde que nos pintades ne soient pas contaminées par la grippe aviaire.

Nous continuâmes notre débat jusqu’à la Tazza d’Oro où nous ne pûmes nous empêcher de nous abreuver de quelques cappuccini, granité et autres douceurs qui étaient proposées à notre convoitise, inaugurant ainsi notre pérégrination culturelle entrecoupée par quelques gourmandises comme il était d’usage. Maintenant que nous étions rassurés sur l’état du Panthéon, nous pouvions nous abandonner à quelques légèretés. Le ton était donné. Quelques réflexions ponctuées par quelques cappuccini. Puis, on poursuit par une église suivie tout aussitôt par un baba au rhum ou une glace  de chez Giolitti  pour nous remettre de notre frayeur. Et enfin, une ruine magnifique qui nous soulève l’estomac, aussitôt accompagnée par un granité à la Tazza d’Oro afin de faire redescendre l’émotion. Il en est allé ainsi de ce séjour comme de tous les autres ; nous avions trouvé notre rythme de croisière à l’instant où nous eûmes rallié notre cher Panthéon.
En sortant de la Tazza d’Oro, qui est construite juste au-dessus du Temple qu'Hadrien fit construire pour sa belle-mère, Matidia (Oui, je sais, c’était un homme assez étrange. Il est le seul à avoir bâti un sanctuaire à une belle-mère. A mon humble avis, cet homme était autrement plus fou que ce pauvre Néron auquel on fait porter tant de turpitudes) (à moins que ce ne fut pour remercier la Providence de l'avoir rappelée auprès d'elle) (mais cet hypothèse est entâchée d'un sérieux doute) (désolé pour les parenthèses mais je pense tout fort), nous tournâmes à gauche afin de prendre la via dei Pastini.Perdu dans mes pensées à propos des belles-mères, je songeai que notre empereur ne pouvait ignorer la mise en garde d'un contemporain qu'il avait lui-même relégué dans quelques exiles lointains; peut-être, pour s'être cru visé par l’une de ses satires acerbes mais ô combien justifier. "N'espère pas avoir la paix chez toi du vivant de ta belle-mère, lança-t-il plein d'esprit." Puis, de conclure par ces mots à la logique imparable : » Tu ne voudrais quand même pas qu’une mère malhonnête inculque à sa fille d’honnêtes principes ? Une vieille garce à tout intérêt à fabriquer une petite garce. » Une centaine de mètres plus loin, sur le chemin qui devait nous mener au temple d’Hadrien, nous tournâmes à droite et nous croisâmes Saint Ignace, après avoir dépassé le Temple d’Isis d’où proviennent quantité d’obélisques dont celui qui s’élève sur la place de la Rotonde, en face du Panthéon. Saint Ignace de Loyola est avec celle de Gesù, les deux églises jésuites de Rome. Leur renommée tient essentiellement à leurs voûtes qui sont des chefs-d’œuvre de l’art baroque. Ici, le trompe l’œil atteint la perfection. Stendhal la trouve riche plutôt que belle. Il ne se prive pas de nous rapporter qu’à son époque, à l’université pontificale grégorienne dont elle était la chapelle, il fallait une bulle du Pape pour qu’on y enseigne, mais uniquement comme hypothèse, que la Terre tournait autour du Soleil. Après tout, se dit-on, Jean-Paul II n’a reconnu la véracité de cette « hypothèse » que très récemment ; non ? Il fallait bien un peu de temps, plutôt que de devoir admettre, tout honteux, que la Terre puisse être plate. La façade de Sant’Ignazio est d’une grande laideur. Encore des travaux en perspective !

Saint Ignace
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Saint Ignace

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Trompe l'Oeil

Saint Ignace
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De la piazza Sant’Ignazio au Temple d’Hadrien, il n’y a que peu de distance. Aujourd’hui, le sanctuaire du Divin Hadrien est occupé par la Bourse. Onze des treize colonnes corinthiennes de marbre blanc sont encore debout. Elles mesuraient quinze mètres de hauteur et délimitaient une partie de son péristyle. Le temple, au premier abord, semble de facture grecque. C’est d’ailleurs, ce que ne se prive pas de me faire remarquer mon acolyte dont l’admiration pour cet empereur ne se dément pas. Effectivement, le podium ressemble beaucoup plus à un stylobate ; il mesure à peine quatre mètres de hauteur. De plus, la cella ne disposait pas d’abside comme dans la plupart des temples romains depuis la construction du Temple de Vénus Genetrix sur le forum de César. Abside qui a été récupérée dans le plan des églises. Cependant, il aurait été fort inconvenant pour le successeur de Trajan, celui qui construit des temples pour les belles-mères, d’oublier cet attribut fort distinctif de l’architecture romaine. Que voulez-vous, ce jour là, la belle-mère devait avoir un décolleté fort avantageux qui a provoqué des dégâts incommensurables sur ses orientations sexuelles. Ce qu’il n’a pu trouver sur Antinoüs ou sur Lucius, il l’a mis dans la briquette. Ah ! psychanalyse quand tu nous tiens... C'est ainsi que ce qu'il nous a épargné dans le mur du fond de la cella, il nous l’a placé au-dessus de nos têtes. Voilà comment le naos parfaitement proportionné s’est retrouvé couvert d’une voûte à caisson absolument ravissante. Enfin, tous les goûts sont dans la nature !

Temple d'Hadrien
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La Bourse de Rome
Maquette du Temple d'Hadrien

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Maquette du Temple d'Hadrien

Temple d'Hadrien
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Après une horreur et une virtuelle déception, il était grand temps d’aller se consoler devant un baba au rhum et une glace. Ce que nous fîmes, aussitôt. Nous ralliâmes la piazza Montecitorio, là où aujourd’hui, s’élève le Gnomon d’Auguste. Mon compagnon de voyage m’avoua que la découverte de cet énorme obélisque de Psammétique II, provenant d’Héliopolis, fut pour lui un choc, lors de son premier voyage à Rome. Depuis, les liens qu’il entretient avec la Ville éternelle ne se sont jamais démentis. A l’origine, le Gnomon d’Auguste devait se situer derrière le Parlement. Au pied de cette formidable aiguille qui indiquait l’heure, un député avait élu domicile afin de pouvoir jeûner. Deux jours plus tard, nous vîmes aussi sur cette place, une manifestation de maires hurlant et vociférant contre les restrictions budgétaires. Cela nous obligea à faire un large détour pour nous rendre à Giolitti. Néanmoins, nous pûmes ô combien apprécier ce cortège haut en couleurs. Stendhal notait déjà, à son époque, que les gens, qui se pressaient là pour le tirage de la loterie, étaient bien plus intéressants que le palais qui jouxte l’esplanade.

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La piazza di Montecitorio se trouve à deux pas de la colonne de Marc-Aurèle. Monument posthume élevé par Commode en l’honneur de son père. Il s’inspire de la colonne Trajane et raconte, dans le marbre, les guerres que durent livrer l’empereur contre les Germains Marcomans et les Sarmates. Epoque trouble, Rome, depuis son aïeul Hadrien, avait basculé définitivement vers le Moyen-Age. La peste, la guerre n’épargnèrent pas un Empire qui était désormais en position défensive. Ce furent les dernières flammèches d’un tragique au pouvoir avant que l’idéalisme et le moralisme initiés par son aïeul ne l’emportent. Lorsque je me trouve devant cette colonne, je ne peux m’empêcher de songer aux trois premiers mots de Yourcenar par lesquels elle entame son roman. Ce « Mon cher Marc, »  s’élève encore dans les cieux au gré de cette spirale, telle une prière que l’on adresse à un proche aujourd’hui disparu. « Mon cher Marc » peut tout aussi bien être lu  comme la justification d’un constat amer d’une faillite programmée dont le responsable cherche à se dédouaner. J’entends encore les mots que Marguerite Yourcenar met dans la bouche de son héros : « Notre Rome n’est plus la bourgade pastorale du vieil Evandre, grosse d’un avenir qui est déjà en partie passé ; la Rome de proie de la République a rempli son rôle ; la folle capitale des premiers Césars tend d’elle-même à s’assagir ; d’autres Romes viendront, dont j’imagine mal le visage, mais que j’aurai contribué à former. » On aurait aimé qu’il ait cette  terrible lucidité ! 

Colonne de Marc Aurèle
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La colonne est construite sur une plate forme qui se trouve, d’après Filippo Coarelli, à trois mètres du sol actuel qui elle-même culminait à 3.86 mètres du niveau du sol romain. Nous avions donc un soubassement énorme de dix mètres cinquante. Au sommet, se trouvait la statue de Marc-Aurèle qui a été détruite pour être remplacée par saint Paul. Le palais Wedeking, qui borde la place à l’ouest, donne une bonne impression de l’élévation du podium et du Temple qui se trouvaient à cet emplacement. 

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Nous fîmes un saut à Feltrinelli situé dans la galerie climatisée de l’autre côté de la place, plus par routine que par nécessité. Un Cappucino plus tard, nous repassâmes devant le palais Chigi, et sur la place du Montecitorio comme pour aller à Giolitti. A croire, que cette fois-ci, nous étions vraiment tombés dans le péché de gloutonnerie. Mais avant que nous ayions atteint ce lieu de corruption, nous tournâmes à droite afin de rallier la Piazza del Parlamento. Occasion aussi d’admirer le parc automobile des députés qui jouxte la Chambre. Puis, nous avons remonté la via della Lupa pour atteindre le Palazzo Borghese. C’est une immense bâtisse qui est loin d’avoir le charme et l’élégance des autres palais romains et plus particulièrement de son homonyme. Bref, la Villa Borghese est d’une toute autre facture que cette forteresse intra-muros qui n’a d’autre fonction que d’imposer la puissance de cette famille à la société romaine. Pourtant, lorsque nous longeons son angle Ouest en venant du Tibre, sur cet appendice occidental, nous ne pouvons pas nous douter de la laideur de l’édifice. Seule la masse du bâtiment semble avoir été privilégiée au détriment de toutes autres considérations. Nous avions pris rendez-vous, le lendemain, pour visiter la Galleria Borghese. Il aurait été fort inconvenant de ne pas s’intéresser au lieu de provenance de la collection que nous allions voir. Avant d’être transportée à la villa Borghese, cette dernière se trouvait, au dix-neuvième siècle, entre ces murs. Que dire sur cette collection issue de la rapine de ces princes pontificaux de la Renaissance sur La Ville antique ? On aimerait pouvoir y venir tous les jours mais pour une seule œuvre. Malheureusement, ça devient impossible. La Pauline de Canova est toujours aussi coquine dans son écrin de marbre. J’ai adoré les sculptures du premier étage. De véritables merveilles y sont exposées. Le deuxième étage et sa pinacothèque pour la première fois m’a laissé assez indifférent. Est-ce le fait, d’avoir épuisé ma capacité d’émerveillement avec la sculpture ? Avec l’âge, néanmoins, je m’aperçois que je suis de plus en plus hermétique à la peinture. Mon attention se lasse vite.

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Non loin du palais Borghèse, à proximité du Corso, juste derrière la piazza del Parlamento, se trouve l’église San Lorenzo in Lucina. Un édifice sur lequel on tombe plus par hasard  que guidé par la curiosité. Nous l’avons visité, le week-end suivant. La façade était en restauration et se dérobait à nos yeux sous des échafaudages. Stendhal nous parle d’une très vieille bâtisse. Ce que nous en avons perçu demeure très moderne. Presque par inadvertance, nous sommes tombés sur le tombeau dressé par Chateaubriand à Nicolas Poussin, mort en 1665. L’écrivain grenoblois nous parle de lui dans les Promenades dans Rome. Il ne l’avait pas vu bâtie au moment de sa visite en 1827. Depuis, nous pouvons confirmer que les intentions du vicomte de Chateaubriand ont été menées à bien. Stendhal soulignait aussi qu’à son époque on y inhumait beaucoup de personnes. Il se plaît à nous raconter en avoir été chassé par l’odeur exécrable qui s’en dégageait. Aujourd’hui, rien de semblable. Les corps ont fini de se putréfier et les autorités ont certainement accepté de se rendre à l’évidence, à savoir que les capacités de cet ossuaire avaient des limites. Poussin avec Botticelli ont été les deux artistes avec lesquels j’ai découvert la peinture il y a maintenant fort longtemps, dans ce qui fut mon adolescence.

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San Lorenzo in Lucina

En rejoignant le Tibre, tout de suite après avoir dépassé le palazzo Borghèse, j’eus cette envie d’aller voir l’Ara Pacis. Je me souvenais qu’en 2006, avec Ti-Poune, la raison qui avait guidé notre venue à Rome, était de découvrir enfin ce monument qui faisait l’objet d’une restauration depuis de nombreuses années. A l’époque, la modernité du  bâtiment qui avait été construit pour lui servir d’écrin faisait débat. Aujourd’hui, il semble avoir été finalement accepté. Pour ma part, je le trouvais plutôt réussi. De toute façon, dans le quartier, c’est loin d’être l’édifice le plus moche. L’architecture fasciste qui l’environne n’est certainement pas du meilleur goût. Les architectes de Mussolini n’ont, sur ce coup là, pas été très inspirés : c’est dommage !  Nous avons rejoint l’autel d’Auguste mais nous nous sommes bien gardés de visiter l’endroit. Tout juste l’avons-nous entr’aperçu à travers les baies vitrées. Cet autel est sublime ! Il allie la grâce et la beauté  hellénique figée dans la rigidité toute romaine : une merveille !  Nous nous sommes contentés des reproductions de la Res Gaesta qui étaient accrochées sur les parois du bâtiment. Devant, le long du trottoir d’en face, obstruant la vue du mausolée d’Auguste, de nombreux camions transportant du matériel cinématographique ou télévisuel étaient stationnés. Nous regrettions que le Mausolée et  l’autel ne fussent pas rassemblés sur une magnifique esplanade ponctuée d’arbres parcimonieusement disséminés de ci de là sur un gazon traversé par des chemins dallés de marbre. Au lieu de ça, nous avions une rue sordide et crasseuse qui servait de parking. Là encore, lorsque je serai édile du dictateur, je prévoirai les travaux nécessaires. Je sens déjà la contestation s’élever. Qu’importe, nous aurons les lions adéquats pour répondre aux objections !

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Mausolée d'Auguste

Voir la page sur le Mausolée d'Auguste et l'Ara Pacis


Nous nous sommes quelques instants, recueillis devant la sépulture d’Auguste. Le personnage n’était pas très sympathique à la différence de Néron mais assurément très intelligent. Nous nous devons de respecter cela. Il a réussi là où son père adoptif a échoué. Il n’est pas sûr que s’il avait mieux besogné Livia, l’Empire en aurait été changé. Dionysos veillait ! Octave, en monarque hellénistique, s’est inspiré de la tombe d’Alexandre le Grand pour construire son mausolée. Nous savons qu’il entreprit cette réalisation après avoir visité cette dernière. C’était un tombeau dynastique somptueux qui nous est parvenu dans un état lamentable. L’urne funéraire d’Auguste devait se trouvait au centre de l’édifice, dans une pièce au cœur du cylindre du rez-de-chaussée, à la verticale de la statue de bronze qui couronnait l’édifice. Tout autour, dans le mur circulaire  s’ouvraient trois niches dans lesquelles étaient entreposées les cendres de Marcellus ainsi que celles de sa mère Octavia qui n’est autre que la sœur d’Auguste et l’épouse de Marc-Antoine. Les urnes de Caius et de Lucius ainsi que celle de leur père Agrippa devaient aussi être ici.  Leur mère Julie, fille d’Auguste, en fut exclue ; répudiée jusque dans la mort. Puis, par la suite vinrent les rejoindre les fils de Livie,  Drusus et Tibère ainsi que leur mère. Caius Caligula y fit ensevelir ses frères, Néron Caesar et Drusus Caesar, décédés à la suite de la conspiration de Séjan ainsi que sa mère Agrippine maior. Par contre, j’ignore si Germanicus son père et lui-même trouvèrent place à leurs côtés. Ce tombeau est un témoin privilégié de la lutte sans merci que se livrent les différentes branches annexes de la famille d’Auguste pour le pouvoir. Caius Iuilius Caesar ainsi qu’Octave (qui ne fut pas si Auguste que ça) étant morts sans successeur direct, c’est donc du côté de la famille de sa femme, Livia, que l’on tente non seulement de récupérer l’Empire mais d’en écarter les potentiels héritiers. De l’autre côté du monument, se trouvait l’ustrinum. Nous l’évoquâmes sans nous y rendre.    
Nous avons continué notre route vers la Piazza del Popolo. Quelques minutes plus tard, nous étions arrivés sur ce magnifique carrefour auquel aboutissaient les différentes artères qui drainaient la Ville, avant de les nouer ici et de les faire passer, par la Porta Flaminia, à travers la Muraille aurélienne. Au centre de la place se dresse maintenant l’obélisque ramené par Auguste d’Héliopolis afin d’orner la spina du Circus Maximus. Il symbolise aujourd’hui le début de la via Flaminia qui prend la direction  du Nord et de l’Adriatique en passant par le pont Milvius. Mais, la Piazza Popolo est aussi l’endroit où se situait le Mausolée de Néron. Ainsi, en l'espace d'une après-midi, sans que nous n'en ayons réellement l'intention, nous avions marché sur les pas de notre empereur en convertissant le temps de son existence en lieux qui demeurent aujourd'hui les réceptacles de sa mémoire.

Piazza del Popolo
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Piazza del Popolo
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Santa Maria di Montesanto et Santa Maria di Miracoli
Piazza del Popolo
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Piazza del Popolo
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Couché de soleil sur Rome

 

 

Le soleil déclinait et commençait à enflammer de ses traits flamboyant les toits et les coupoles de la ville. Nous nous précipitâmes pour gravir les escaliers qui menaient au Pincio. La chaleur était toujours aussi intense et la transpiration qui l’accompagnait, toujours aussi drue. Malgré tout, la montée fut exécutée en un temps record. A cette heure là, la terrasse qui surplombe la Piazza del Popolo et qui offre un point de vue panoramique sur la ville, est le rendez-vous incontournable des couples à la recherche d’un pseudo romantisme. L’excitation des sens par l’émotion, alimentant le mensonge pour permettre à bobonne d’écarter les cuisses, me semble, quelque peu, comment dire, grégaire ? Non, pas tout à fait !  Une farce ? Assurément !  Echec irrémédiable et définitif de l’affectivité !  Je préfère la débauche de Néron et la licence de ses courtisanes bien plus en phase avec la réalité que les faiseurs de roman à l’imagination souffrante. J’expliquais à mon acolyte ma définition quelque peu personnelle de ce terme. Pour ma part, le romantisme ne saurait s’expliquer autrement que par la mantique romaine. Pour cela, il faudrait être prêtre de Jupiter ou de quelques autres dieux pour se permettre l’utilisation de ce mot. Nous assistâmes,  de cette terrasse, au coucher du soleil sur la Ville éternelle au milieu des badauds et des amoureux. La barque solaire mit à peine une dizaine de minutes à s’enfoncer à l’extrémité de l’horizon. Juste le temps pour nous, de prendre conscience de ce fameux et enthousiasmant devenir du vivant. Devenir ce que l’on est ;  voilà un programme qui me sied.
De cette terrasse nous avons longé le Pincio jusqu’à la Villa Médicis ; alors que la nuit tombait.

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Villa Médicis - 2003

 

Nous nous sommes arrêtés devant cette dernière pour voir si un concert n’était pas programmé. Puis, nous nous sommes rendus devant l’église de la Trinité des Monts face à ce célèbre escalier toujours noir de touristes. Un lieu de drague extraordinaire pour le Romain avide de quelques beautés nordiques. Nous l’avons descendu et avons rejoint la Piazza di Spagna. Je n’ai jamais trouvé cette place à la hauteur de sa réputation contrairement à d’autres places romaines. Mon cicérone m’indique que c’est la présence de l’escalier qui lui donne cette notoriété. Stendhal avait loué une chambre ou un appartement dans le voisinage. Ma mémoire me faisait défaut. Nous avons rejoint le Corso à travers cette rue commerçante qui donne sur la Trinité-des-Monts. Les kilomètres à travers la ville commençaient à s’accumuler et nous nous rendions compte que nous n’avions rien mangé de la journée. Il était temps de songer à l’apéro avant de nous attabler pour le souper. Où manger lorsque l’on est dans une telle ville ? Assurément dans un endroit qui nous ressemble, pense-t-on. Naturellement, nous songeâmes à la même chose mais il nous fallait rallier Campo dei Fiori, à l’autre bout du Champ de Mars. Ce que nous fîmes malgré la fatigue qui se faisait maintenant cruellement sentir.

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Les berges du Tibre

 

Juste encore quelques instants de ce temps qui nous fuit pour humer la saveur de ce moment. Nous étions dans l’ambiance, dans l’atmosphère de cette ville. Nous pouvions dorénavant nous plonger dans cet entretien auquel nous avions été conviés et pour lequel nous nous étions déplacés.

 

Bibliographie : Filippo Coarelli - Guide archéologique de Rome - ed : Hachette (épuisé en Français).

 

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